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FN : retour sur 1983, l’année où s’est jouée le destin du parti

Si 1983 est resté dans la mémoire historique de la gauche comme la date du « tournant de la rigueur », cette année constitue également un moment charnière pour une autre famille politique, le Front national. À quelques jours du congrès de ce parti, Jérôme Fourquet analyse cette année particulière, notamment pour l’émergence du débat autour de l’immigration en France – un thème qui reste encore aujourd’hui le cœur du discours du Front national.

25 ans

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FN : retour sur 1983, l’année où s’est jouée le destin du parti

 Crédit GABRIEL DUVAL / AFP

C’est au cours de cette année 1983 que des mouvements de fond, initiés précédemment, sont parvenus à maturité et sont apparus au grand jour. Par un phénomène d’accumulation d’événements de nature très différente, c’est au cours de cette année 1983 que la population issue de l’immigration maghrébine a véritablement accédé à la visibilité. Alors que cette population résidait en France depuis des années sans avoir acquis droit de cité, on allait assister à un surgissement brutal de ce groupe social dans le paysage et les représentations collectives.

Qu’il s’agisse des longues grèves dans l’automobile, de la Marche des Beurs, de différents faits divers ou bien encore de films et de chansons, la France a subitement pris conscience cette année-là que cette population d’origine immigrée était partie intégrante du pays.

Cette prise de conscience allait avoir des répercussions durables et profondes notamment au plan électoral et idéologique. Alors que le combat gauche/droite était principalement polarisé autour des questions économiques et sociales, une autre dimension allait prendre de plus en plus de place dans le débat public : celle de l’identité, du rapport à la nation, du multiculturalisme et de la lutte contre le racisme. La montée en puissance de ce nouvel enjeu central va se matérialiser instantanément par la percée du Front national et la création en réaction de SOS Racisme en 1984. Alors que le parti fondé par Jean-Marie Le Pen en 1972 végétait et était jusqu’alors confiné à des scores marginaux, c’est ainsi en 1983 qu’il allait connaître ses premiers succès localement dans la ville de Dreux puis nationalement en 1984 lors des élections européennes, où il allait atteindre 10,9 % des voix. 

Revenir aujourd’hui sur l’année 1983, trente-cinq ans après ces événements, permet de dater et de situer un point de basculement majeur dans l’histoire de la société française contemporaine. Dans son passionnant ouvrage, Jean-François Sirinelli revient sur ces cinq dernières décennies au cours desquelles la France a connu une série de transformations et de ruptures sans précédent dans son histoire qu’il s’agisse de la fin de la société ruralo-paysanne, du déclin des institutions structurantes que furent l’Église et le Parti communiste, de l’avènement de la société de consommation, de l’élévation sans précédent du niveau éducatif ou bien encore de la libération sexuelle. Mais l’auteur évoque à peine la transformation de la société française en une société multiculturelle sous l’effet de l’immigration, phénomène qui s’est également produit durant la période couverte par son livre. Cette mutation majeure a pourtant eu des répercussions multiples et ses effets se font sentir depuis plus de trente-cinq ans maintenant. Si la question économique et sociale, terrain d’affrontement traditionnel entre la gauche et la droite, n’a pas disparu, la question identitaire occupe depuis une place au moins aussi importante. Le retour en force du débat sur la laïcité auquel on assiste depuis quelques années n’en est qu’une des dernières illustrations.

Une autre conséquence de cette transformation démographique du pays réside dans l’enracinement à un niveau élevé depuis près de trente-cinq ans désormais, d’un parti d’extrême droite, le Front national, dans le paysage électoral français. Certains avaient théorisé (ou souhaité) que la percée de 1984 ne serait qu’un feu de paille comme le fut le mouvement poujadiste, trente ans auparavant. Le recul aidant, on constate qu’il n’en fut rien. Revenir sur cette année 1983, qui fut marquée par le surgissement de la question immigrée au cœur du débat public, et qui précéda d’un an l’émergence du Front national comme force politique de premier plan, nous permet donc de souligner et de rappeler que l’essor électoral de ce mouvement est consubstantiellement lié à cette question immigrée. Le Front national a décollé dans les urnes à partir du moment où la présence d’une population maghrébine sur notre sol est devenue pleinement visible. 1983 a donc préparé 1984. Et depuis trente ans, même si la rhétorique socialisante adoptée par Marine Le Pen ces dernières années est venue alimenter la dynamique, le ressort fondamental et premier du vote Front national a toujours été le rejet de l’immigration.

A lire aussi sur Atlantico : FN, la fin d’une histoire française ou quand le parti de l’enracinement perd ses racines

I - 1983 : L’ANNÉE OÙ LES IMMIGRÉS ET LEURS ENFANTS SONT DEVENUS PLEINEMENT VISIBLES

Les grèves des OS immigrés dans l’automobile

Dans un contexte de restructuration de la filière sur fond de crise économique, le secteur de l’industrie automobile, qui employait une importante main-d’œuvre immigrée, allait connaître toute une série de grèves extrêmement dures et marquantes durant la période 1982-1983. Le 22 avril 1982, à l’usine Citroën d’Aulnay-sous-Bois, une première grève éclatait. Trois autres usines Citroën entreront ensuite dans le mouvement durant les cinq semaines que durera la grève, à Levallois, Asnières et Saint-Ouen. La fin de la grève, le 1er juin, sera suivie par celle de l’usine Talbot de Poissy, grève qui donnera lieu à de violents affrontements entre grévistes et non-grévistes, encadrés par le syndicat-maison de la CSL, affrontements qui feront plusieurs dizaines de blessés. Les grèves reprendront ensuite au début de l’année 1983 dans les usines Renault (Billancourt, Flins) puis en fin d’année de nouveau à l’usine Talbot de Poissy. Ces conflits sociaux extrêmement marquants et très médiatisés constitueront un moment très important dans la visibilité progressivement acquise par la population immigrée en France. En effet, les revendications portaient à la fois sur des aspects salariaux traditionnels, mais prirent également une dimension religieuse comme l’atteste par exemple la banderole qui ornait le site de Poissy pendant le conflit : « 400 francs pour tous, 5ème semaine accolée aux congés, 30 minutes pour le Ramadan, nous voulons être respectés ! ». Si l’Islam avait déjà acquis discrètement droit de cité dans les sites industriels automobiles du fait de la très forte présence d’ouvriers musulmans parmi les bataillons d’OS, ces conflits sociaux vont lui donner une visibilité sans précédent. Ainsi par exemple comme l’explique Vincent Gay, alors que la direction de Citroën-Aulnay et les membres du syndicat CSL hostiles aux grévistes sont retranchés dans l’usine, les grévistes occupent les parkings, qui deviennent alors des lieux de prière pour les ouvriers musulmans. Ces scènes filmées par la télévision dévoilent ainsi les pratiques religieuses de ces travailleurs jusqu’alors cantonnées aux seuls ateliers. Par ailleurs, des meetings organisés devant l’usine sont parfois entrecoupées de prières ou de harangues en langue arabe. Pendant ces longs mois de conflits violents, les représentations traditionnellement associées à la grève et à la lutte sociale (drapeaux rouges, calicots de la CGT) vont être recouvertes par d’autres images plus nouvelles dans l’imaginaire collectif celles de foules musulmanes, rappelant l’Iran de Khomeini et sa révolution islamique encore dans toutes les mémoires. Selon la formule de Vincent Gay, on va alors passer de la « peur du rouge à la peur du vert » avec le surgissement brutal de la question musulmane dans l’espace public.

 
Commentaires

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  • Par vangog - 11/03/2018 - 13:07 - Signaler un abus Fin 1983, année de l’explosion du chômage à 8,9%!

    Vous ne l’apprendrez pas du manipulateur de l’IFOP, mais 1983 a constitué le summum de l'échec de la politique « de l’emploi » socialiste, le moment à partir duquel le chômage français n"est plus redescendu en dessous des 7%...grâce à une politique irresponsable et assassine de création d’emplois publics irréversibles, de réduction de la durée du travail, d’aide aux créations d’emplois (sic) et de politique macro-économique d’aides tous azimuts, de dispositifs de cessation anticipée, de contrats de solidarité, d’allocations élargies aux étrangers, de dispositifs de régularisation des clandestins, le droit de vote accordé aux immigrés, abrogation des dispositions Bonnet d’expulsion des clandestins, représentation des immigrés dans la commission nationale de la main d’oeuvre étrangère ; moyens d’actions scolaire, culturelle, de formation professionnelle, d’information simplification des mesures d’obtention des titres de travail, délivrance d’environ 105 000 cartes de travail et de séjour valables un an etc...toutes ces mesures socialo-communistes aboutirent, comme l’avait prévu Jean-Marie Le Pen au doublement du chômage français, passé de 4 à 9% en quelques mesures gauchistes...

  • Par A M A - 11/03/2018 - 18:49 - Signaler un abus 2017, dernier combat du FN.

    2017, dernier combat du FN. Il va abandonner ses thèses pour être recommandable et éligible à une vie politique dite décente. Son réservoir de voix ne va pas laisser indifférent les grands manipulateurs de la vie politique, et en 2022 ils vont nous présenter un candidat tout propre, tout nouveau, tout populiste mais bonne manière. A tout prix, garder le manche en main. Marine fera le travail.

  • Par Outre-Vosges - 12/03/2018 - 10:06 - Signaler un abus Laissez les fautes d'orthographe à la gauche

    "l’année où s’est jouéE le destin du parti". « Horreur ! Horreur ! Horreur ! comme disait en latin Shakespeare qui était anglais ».

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Jérôme Fourquet

Jérôme Fourquet est directeur du Département opinion publique à l’Ifop.

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