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Finies les assurances à la papa et leur principe de mutualisation : le Big data pourrait bien sévèrement vous pénaliser si vous avez une maladie chronique ou des comportements à risques

L'arrivée du Big Data dans l'univers des assurances ne se fait pas sans heurts... pour les assurés. Si elles permettent clairement une meilleure personnalisation du service, elles risquent également de mettre en place un système d'assurance à deux vitesses, excluant tous les clients potentiellement risqués.

Nouvelles inégalités

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Finies les assurances à la papa et leur principe de mutualisation : le Big data pourrait bien sévèrement vous pénaliser si vous avez une maladie chronique ou des comportements à risques

Le fumeur alcoolique qui a une voiture rouge et qui habite Saint Denis pourrait se voir refuser l’accès à toute assurance. Crédit Reuters

Atlantico : Dans la mesure où l’assurance repose sur le principe de la mutualisation, l’arrivée du Big Data, permettant de cibler au mieux les profils de risque des assurés, est-elle une menace ou une opportunité pour les clients des compagnies d’assurance ?

Philippe Crevel : La multiplication des données permet d’affiner les tarifs. Ainsi, grâce au recueil d’informations, il est possible de mieux appréhender la sinistralité d’un logement. En étudiant des données météorologiques, des données liées aux catastrophes naturelles ou à la sécurité, les compagnies d’assurance peuvent mieux évaluer les risques.

Il en est de même pour les facteurs liés aux comportements de l’assuré. A partir des données collectées, les compagnies sont de plus en plus tentées de constituer des catégories homogènes permettant de créer des produits adaptés avec une tarification spécifique. Côté avantage, il y a une meilleure connaissance du client et de ses besoins. En ayant des informations précises, la couverture assurantielle est personnalisable. Elle suit au plus près l’assuré. Une assurance pour les motards propriétaires de grosses cylindrées est différente de celle des conducteurs de scooter urbain. Cette différentiation est sans nul doute un avantage. Par ailleurs, l’assurance suppose une population homogène et responsable. Il est connu que des individus qui ont les mêmes passions sont plus responsables que la moyenne de la population. Ainsi, les amateurs d’équitation, habitués à gérer des chevaux et devant se plier à une certaine discipline, sont considérés comme des bons risques. En outre, leur pouvoir d’achat est supérieur à la moyenne. Ils sont donc recherchés par les compagnies d’assurance.

Côté inconvénients, à force de raffiner, la mutualisation voire l’aléa disparaît. Or l’assurance repose sur ces deux concepts. L’assurance ne vise qu’à couvrir un aléa modélisable faisant l’objet de probabilités clairement exprimés. Si l’aléa devient une certitude, il n’y a plus d’assurance. Si chacun paie pour sa propre couverture, il n’y a plus mutualisation et donc il n’y a plus d’assurance. Au temps des Phéniciens, le système d’assurance dit de "bonne fortune" des bateaux a été institué entre les armateurs afin de leur permettre de faire face à un naufrage. Grace à une cagnotte, la victime se voyait rembourser son bateau et la marchandise.

Du point de vue des assurances elles-mêmes, quels sont les avantages procurés par cet amas de données ? Concrètement, quelle sont les nouvelles informations auxquelles ont accès ces compagnies ?

Les compagnies d’assurance utilisent un nombre croissant de données. Ainsi, pour l’assurance dommage, elles recourent aux informations sur les inondations, sur les sécheresses, sur les tempêtes… Elles réalisent des cartes qui leur permettent d’analyser les risques et de calculer leur probabilité. Elles exploitent également les données sur les cambriolages pour déterminer la tarification des primes d’assurance habitation. Sur les voitures, elles savent les risques d’accidents en fonction des modèles et en fonction du lieu de résidence du propriétaire. En santé, elles commencent également à accéder à des informations anonymes sur la prévalence de certaines maladies et sur les traitements.

Si un tel système conduit à introduire une meilleure connaissance des profils de risque des assurés, et ainsi la possibilité de sélectionner les "meilleurs" profils, ne serait-il pas également souhaitable de permettre une plus grande concurrence dans le secteur des assurances en France ?

Les compagnies d’assurance pourraient être tentées de refuser les mauvais risques. Le fumeur alcoolique qui a une voiture rouge et qui habite Saint Denis pourrait se voir refuser l’accès à toute assurance. Les compagnies pourraient, à défaut, faire payer des surprimes qui pourraient inciter certains à ne plus s’assurer ou à frauder. La segmentation à outrance est une source d’inégalités et d’injustices. L’assurance suppose de large population ; elle suppose certes la responsabilisation de tous les acteurs mais elle ne peut pas aboutir à une exclusion de toutes les sales gueules. L’augmentation de la concurrence est souhaitable mais attention à ce qu’elle ne concerne pas exclusivement les bons risques. Il ne faudrait pas un système d’assurance à deux vitesses, les bons d’un côté et les mauvais de l’autre.

 
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Philippe Crevel

Philippe Crevel est économiste, directeur du Cercle de l’Épargne et directeur associé de Lorello Ecodata, société d'études et de conseils en stratégies économiques.

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