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Facebook pense que le smartphone n'est pas l'avenir du mobile... et c’est un pari risqué

Le responsable de la branche "croissance et analyse" de Facebook a annoncé que le groupe travaille sur un projet baptisé "Facebook for Every Phone" (Facebook pour tous les téléphones). Son objectif est de conquérir les appareils milieu de gamme, dont les chiffres de ventes accélèrent.

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Publié le - Mis à jour le 26 Août 2013
Facebook pense que le smartphone n'est pas l'avenir du mobile... et c’est un pari risqué

Les téléphones à bas prix représentent la plus grosse source de croissance potentielle pour Facebook. Crédit Reuters

Les stratégies d'investissement et de développement de Facebook en matière de mobilité pourraient, de manière presque contre-intuitive, au détriment de l'innovation, des technologies de pointe et des larges bandes passantes, choyer les appareils de générations antérieures, les téléphones de moindre facture et les data-plans étriqués. C'est à dire : préférer aux "smartphones", les "dumbphones", téléphones de moyenne gamme, anciens pavillons étendards pris de vétusté, aux fonctionnalités limitées, mais peu onéreux et simples d’usage.

Ces appareils que l'industrie segmente sous le nom de "feature phones", pour dire, ironiquement, qu'il ont des capacités supérieures aux téléphones des gammes du dessous.

Les racines économiques qui dirigent la décision de Facebook reposent sur un calcul de long terme : les taux d'équipement des pays émergents croissent à vitesse plus grande que les marchés saturés des pays riches. Un quart de ces téléphones sont déjà équipés d'une connexion Internet, et le nombre des appareils restant sera bientôt renouvelé par un équipement sinon plus récent, à tout le moins, moins vieux : c'est là que l'acquisition de la prochaine centaine de millions d'utilisateurs des réseaux sociaux se joue.

L'avenir du marché mobile est-il porté par les "dumbphones" ? Devenus les icônes d'une frange d'utilisateurs soucieux de se délester des potentiels illimités que promettent les smartphones, ils incarnent parfois l’irritation que ressentent les utilisateurs à l’encontre des smartphones : sources de confusion, d'addictions douces, d'un sentiment d'oppression. S’ils offrent moins de possibilités, ils sont du même coup source de calme, et ramènent l’image d'un passé low-tech (pas si lointain que cela) que les ondes et les sollicitations permanentes n'avaient pas encore saturé.

Il s'agit d'un phénomène de surface, mais il montre une direction, la manière dont le corps social exprime son ambivalente fascination — haine pour ces objets du quotidien qui, en 15 ans, ont remplacé le miroir comme premier geste du matin. Echec de la promesse de nomadisme du téléphone, multipliée par les notifications “push” que nous recevons au quotidien, ils produisent en fait une re-sédentarisation identitaire brusque et agaçante : ils sonnent aux moments les plus inopportuns, nous rendant à notre posture de fils quand nos parents nous appellent alors que nous sommes en amoureux, nous ramenant à notre rôle de parent lorsque nous sommes en clientèle, ramenant notre voix d’amoureux lorsque nous sommes en train de courir.

Et cependant, les “feature phones” d’aujourd’hui sont les “smartphones” d’hier. C’est précisément parce que les contructeurs continuent d’innover que la longue queue du taux et de la qualité des équipements multiplie les utilisateurs ayant accès à l’internet mobile. S’il n’est pas donné partout d’obtenir la dernière génération d’iPhone ou de Galaxy, c’est dans cette direction que se dirige le désir social. La question qui taraude le corps social, tant au sujet des réseaux sociaux que pour les objets de communication, est de savoir comment mieux communiquer ensemble.

Personne ne sait avec exactitude quelles directions prendront nos tentatives, il y a en cela une sorte de laboratoire du siècle dont nous sommes à la fois les sujets et les observateurs, et à ce titre notre curiosité est piquée par nos propres pratiques, souvent nouvelles à nous-mêmes. C’est cela qui motive l'appétit apparemment arraisonné pour les nouveautés technologiques, car dans l’attente de chaque nouvel OS, de chaque nouveau gadget, se cache la promesse d’une participation meilleure à notre époque ou d’une clef pour la comprendre, la réponse au besoin essentiel d’être-ensemble, de partager ce temps qui est le nôtre, et comprendre les directions intimes où il va.

L’avenir du mobile ne se déplace pas dans les marchés émergents. Ces marchés répondent au critère économique de l’ “océan bleu”, clair, à investir. La mobilisation des investissements et des intérêts dans leur direction désengorge les esprits qui saturent de nouveautés les “océans rouges” des technophiles. Il se cache dans les marchés émergents des usages, des pratiques, des détournements qui vont, bien sûr, bousculer le paysage des télécommunications. Il s’en trouve autant dans le second champ, fertile, innovant, générateur de désir, commerce des affects plus que commerce des devises, où se trouve investie l’énergie psychique, la remarquable vitalité liée au développement technologique, et les questions qui sont celles des 3, 5 et des 10 prochaines années : comment peut-on payer sans monnaie ? Peut-on tout numériser ? Qu’est-ce que la vie privée ? Qu’est-ce qu’un auteur à l’heure du crowd sourcing, qu’est-ce qu’un original à l’heure du grand remix ? Peut-on avoir un même objet de communication pour tous les âges ? Qu’est-ce que l’information directe et la l’analyse différée ? Qu’est-ce que le journalisme ? Comment se diffracter, s’éclater, être de tous les bords tout en conservant l’harmonie du soi ?

En clair : comment être un bon contemporain ?

 
Commentaires

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  • Par Du vin et des jeux - 05/08/2013 - 11:47 - Signaler un abus Océan bleu, océan rouge...

    Bonjour, Je ne suis pas certain que ce que vous caractérisez comme océan bleu et océan rouge correspondent exactement à ce que les créateurs du concept voulaient vraiment signifier... Pour ceux que cela intéresse: http://fr.wikipedia.org/wiki/Strat%C3%A9gie_oc%C3%A9an_bleu

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Michaël Dandrieux

Michaël V. Dandrieux est sociologue, il appartient à la tradition de la sociologie de l’imaginaire. Depuis 2003, il est chercheur au Ceaq (Centre d’Etude sur l’Actuel et le Quotidien), de l’Université Descartes à la Sorbonne, sous la direction du professeur Michel Maffesoli.
Depuis 6 ans, il est directeur éditorial des Cahiers Européens de l’Imaginaire (CNRS Editions). Il est également cofondateur de l’institut Eranos, depuis 2005, où il a en charge le développement des activités d’études des mutations sociétales, notamment sur les marchés touchant les jeunes générations.

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