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Pourquoi résistons-nous à la gentillesse ?

La mode est au cynisme. Il est donc mal vu d'être gentil. Dans son essai "Petit éloge de la gentillesse", Emmanuel Jaffelin montre que la gentillesse n'a pas dit son dernier mot et qu'elle est une vertu d'avenir. Extraits (1/2).

Eloge

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À quoi bon la gentillesse ? Quel intérêt y a-t-il d’écrire sur cette petite vertu ? D’où me vient cette empathie pour une telle attitude ? Réponse : du Brésil. En effet, si je dois trouver une raison à cet éloge, elle loge dans ce pays où j’ai par deux fois posé mon existence. Qu’y a-t-il de si extraordinaire au Brésil dont je ne peux que ressentir l’absence en France ?

D’abord le sourire – sorridente comme disent les Brésiliens au moment de tirer le portrait d’un proche –, le sourire toutes dents dehors. Il ne s’agit pas de dents à rayer le parquet, de celles des cadres supérieurs qui font carrière dans leur entreprise sur le dos de leurs aînés et de leurs collègues.

Non, les dents que dévoile le sourire brésilien ne sont pas destinées à vous mordre mais à mordre la vie. En disant cela, j’ai l’air d’idéaliser ce pays, alors que tout le monde sait que la criminalité y est galopante. Certes. Mais, au Brésil, il est rare de se faire attaquer avec les dents. Même le voleur qui vous menace d’un couteau le fait avec le sourire, ce qui change tout ! En France, en revanche, quelqu’un qui vous veut du bien garde les lèvres cousues, les dents serrées, et arbore un visage fermé. […] Je m’étais mis à travailler avec langueur sur ce sujet lorsqu’apparut en 2009 dans le paysage français une Journée de la gentillesse. Je n’y prêtai nulle attention pour une raison qui m’apparaît aujourd’hui évidente : la gentillesse n’était pas dans l’écho radar de ma formation philosophique.

C’était une notion gentillette qui ne valait pas une messe. Et puis, saisi par je ne sais quel remords ou curiosité, je profitai de mes séjours épisodiques à la Bibliothèque nationale pour consulter les ouvrages traitant de la gentil­lesse. Il y avait bien ici et là quelques livres de psychologie s’emparant du sujet pour refourguer de vieilles lunes désorbitées, mais de philosophes et de philosophie, point. Cette petite vertu était inconnue au bataillon des philosophes. Un examen m’éclaira qui valut test de grossesse : à la lettre G des dictionnaires philosophiques, aucune place n’était réservée à la gentillesse. Telles les femmes de petite vertu, elle était refoulée dans la banlieue du savoir, les philosophes lui préférant la politesse. Je résolus dès lors de me retrousser les manches afin de sortir de cette ornière une vertu dont l’oubli m’intriguait.  […]

L’histoire de cette vertu se déroule en quatre actes. La gentillesse est romaine par ses racines, chrétienne par son tronc, médiévale par ses branches et moderne par ses fruits. […]

Acte I : le gentil romain

Au commencement était Rome. Le gentil est à l’origine un gentilis, c’est-à-dire un noble romain, un patricien.  Homme issu des grandes familles qui fondèrent Rome, il appartient à un clan : la gens. Le gentil ne l’est donc pas en vertu de sa bien­faisance mais en raison de sa naissance. […]

Acte II : le gentil selon les chrétiens

La signification de gentil subit sa plus grande évolution en raison d’un simple problème de traduction. S’inspirant des juifs qui disposent en hébreu du mot goy pour parler de ceux qui ne sont pas juifs, les chrétiens recherchent en latin un terme définissant ceux qui ne sont pas chré­tiens. Le terme gentilis, qui s’est galvaudé après avoir successivement désigné le noble, puis son esclave et son ennemi, arrive à point nommé pour nommer ceux qui n’embrassent pas la religion du  Christ. […]

 
Commentaires

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  • Par a.l.l. - 01/01/2012 - 23:52 - Signaler un abus précédent

    Il y a un chapitre sur le gentillesse dans le "Petit Traité des grandes vertus" d'André Comte-Sponville

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Emmanuel Jaffelin

 Emmanuel Jaffelin est un philosophe et écrivain français. Il prône l'émergence d'une nouvelle éthique dans son principal ouvrage, Éloge de la gentillesse Bourin Editeur 2011. Il est aussi professeur de philosophie au Lycée Maurice Genevoix de Montrouge, ainsi qu'au Lycée Lakanal de Sceaux.

 

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