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L'Europe submergée par un grand mouvement sud nord dans 30 ans (Alfred Sauvy, 1987)

Selon Charles Gave, les économistes comme Alfred Sauvy, mélange de modestie et de compétence, n'existent plus. Ce sont désormais l'arrogance et la malhonnêteté intellectuelle qui dominent.

Fin d'une époque

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L'Europe submergée par un grand mouvement sud nord dans 30 ans (Alfred Sauvy, 1987)

De temps en temps, j’aime bien fouiller dans ma bibliothèque où règne bien sur le plus grand désordre. Lors de l’un de ces moments de redécouverte, je suis tombé sur un livre d’Alfred Sauvy, publié en 1987, et qui avait pour titre "L’Europe submergée, Sud Nord dans trente ans".

Dans ce livre, Sauvy s’intéressait à l’inévitable déferlement du Sud vers le Nord, en utilisant les statistiques démographiques disponibles à l’époque.

En s’appuyant sur une analyse assez simple des différences entre taux de fécondité entre le Nord et le Sud de la Méditerranée, il arrivait à la conclusion que vers 2017, il risquait d’y avoir quelques problèmes d’immigration dans le vieux continent.

Plutôt bien vu…

Mais ce n’était pas la première fois. En 1959, il avait publié un autre livre où il expliquait que compte tenu du baby boom, on risquait d’avoir une révolution dans les Universités vers 1968 en raison de la surpopulation étudiante. Et il conseillait de préparer l’arrivée de ces centaines de milliers d’étudiants…  Comme rien ne fut fait, nous eûmes les événements de Mai 68 "à la surprise générale".

Dans son livre "l’Europe submergée", dès 1987, il s’essayait à analyser ce qu’il fallait faire puisque l’on allait avoir des mouvements de population massifs et que l’on avait trente ans pour agir et se préparer. Et bien entendu, rien de ce qu’il préconisait ne fut fait, le court terme et les expédients l’emportant comme souvent hélas sur les analyses raisonnées, en tout cas dans les milieux politiques.

Mais retrouver ce livre m’a ramené bien des années en arrière car Sauvy fut certainement l’un de ceux qui m’a les plus marqué au début de mes années de formation. (Je suis toujours en formation, je tiens à le préciser ici, mais plutôt à la fin de cette dernière). J’ai tout aimé chez lui.

Il était Catalan, fils de vigneron,  grand blessé de guerre, polytechnicien ayant intégré après la Première Guerre mondiale où il avait servi avec honneur, joueur de rugby (il est rentré sur un terrain de rugby comme joueur pour la dernière fois à 72 ans), skieur, se disant de gauche et ne s’appuyant que sur une analyse impitoyable de la réalité, fondateur de l’INSEE et de l’INED (Institut National de la Démographie), de la revue Population, auteur de dizaines d’ouvrages et de centaines d’articles…

On raconte (en fait c’est lui qui le racontait) que Léon Blum l’avait contacté pour faire partie de son cabinet en 1936. Hésitant, il avait répondu au dirigeant socialiste "Je ne sais pas si je vais accepter tant à l’évidence vous ne connaissez rien à l’économie". Et il avait dit à Léon Blum : "Votre expérience socialiste durera deux ans. C’est en général ce que durent les expériences socialistes".

On songe à l’expérience de 1981 à 1983 et on sourit.

A cela, Blum avait répondu superbement : "Mais enfin Sauvy, si j’y connaissais quelque chose, je ne serai pas socialiste ! " On ne saurait mieux dire et toute l’histoire de France confirme ce qui n’était pas à l’évidence un jeu de mots mais une vérité profonde et qui ne s’est jamais démentie depuis. Comme le disait l’un de mes amis, homme politique : "On ne peut être à la fois socialiste, compétent et honnête. Il faut choisir deux des qualités sur trois". C’est ce que semblait croire Léon Blum. En tout cas, les évènements depuis 1981 confirment cette plaisanterie qui n’est après tout qu’une évidence factuelle.

Fin 1936, Sauvy est au cabinet de Paul Reynaud, en charge d’écrire les décrets pour relancer l’économie française, plombée à mort par l’expérience socialiste.

Et il suit, à la stupéfaction générale, une politique que l’on appellera quarante-cinq ans après une politique "de l’offre", totalement à rebours du consensus de l’époque et tout le monde lui tombe dessus. Et bien entendu l’économie repart à toute allure, la croissance s’interrompant hélas avec l’arrivée de la guerre.

C’est lui qui inventa l’expression "le tiers monde" vouée à un succès planétaire, mais qu’il reniera à la fin de sa vie, tant les situations entre les différents pays avaient évolué.

C’est chez lui que j’ai vu mentionner pour la première fois la hausse du CO2 dans l’atmosphère qui pouvait selon lui amener à terme à de graves problèmes

Tout ce qui était vivant l’intéressait…

En 1976, il publie son livre qui m’a sans doute le plus influencé, "L’économie du Diable" où il s’essaie à traiter des causes de la stagflation c’est-à-dire la présence simultanée de l’inflation et du chômage. Dans ce livre, il explique fort clairement les raisons qui président à l’irruption de ce phénomène et il cite nommément le salaire minimum (qui empêche les plus faibles de travailler puisqu’ils ne sont pas rentables), la limitation du temps de travail, l’interdiction faite aux retraités de travailler, l’existence de professions monopolistiques et protégées, le blocage des prix dans des professions concurrentielles et bien d’autres encore.

TOUS les facteurs qu’il cite sont de nature à empêcher le développement d’une offre susceptible de rencontrer une demande solvable. Les contraintes mises à la production empêchent en effet toute embauche, ce qui fait que l’offre insuffisante amène fort naturellement à des hausses de prix et à la faiblesse de la monnaie.

Eh bien, le lecteur peut vérifier en lisant le livre qui n’a pas pris une ride : Le programme commun de la Gauche est signé en 1978 entre les communistes, les socialistes et les radicaux de gauche et TOUTES les mesures préconisées étaient celles dont Sauvy avait dit dans son livre qu’elles amenaient toujours à des désastres. Et les socialistes, n’apprenant jamais de leurs erreurs remettront le couvert avec les 35 heures, sous Jospin et la hausse sur la fiscalité du capital sous Hollande…

Et bien entendu, à chaque fois que ce programme fut appliqué, nous eûmes un désastre. La seule différence entre 1936, 1981, 1995 fut qu’à la place d’avoir la Wehrmacht à Paris, nous avons eu la Bundesbank d’abord en attendant l’Euro.

 
Commentaires

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  • Par fanfoué - 21/03/2016 - 18:28 - Signaler un abus Impressionnant de lucidité

    Je me souviens encore de la lecture de ce livre, qui m'avait beaucoup impressionné à l'époque. Mais rien n'a été fait, et de même que le rejet des idées militaires modernes de De Gaulle nous conduisit au désastre de juin 40, le rejet de la pensée de Sauvy nous amènent au désastre migratoire d'aujourd'hui.

  • Par vangog - 21/03/2016 - 23:49 - Signaler un abus La grande famille des (mauvais) économistes qui ont appelé

    à voter Flamby: Pilippe Aghion (Harvard), Michel Aglietta (Paris-X Nanterre), Yann Algan (Sciences Po Paris), Rémi Bazillier (université d'Orléans), Maya Beauvallet (Telecom Paristech), François Bélorgey (Irest), Françoise Benhamou (Paris-XIII), Eric Brousseau (Paris-Dauphine, Institut universitaire européen), Julia Cagé (Harvard), André Cartapanis (IEP Aix-en-Provence), Gilbert Cette (université de la Méditerranée), Thomas Chalumeau (Sciences Po Paris), Mireille Chiroleu Assouline (Paris-I), Daniel Cohen (Ecole normale supérieure), Elie Cohen (Sciences Po Paris), Brigitte Dormont (Paris-Dauphine), Bernard Gazier (Paris-I), Jean Imbs (Ecole d'économie de Paris, CNRS),

  • Par vangog - 21/03/2016 - 23:50 - Signaler un abus La grande famille (suite)...

    Marc Fleurbaey (Princeton, Collège d'études mondiales), Samuel Fraiberger (New York University), André Gauron, Jérôme Gautié (Paris-I), Patrice Geoffron (Paris-Dauphine), Tristan Klein, Jacques Le Cacheux (université de Pau et des Pays de l'Adour), Jean-Hervé Lorenzi (Paris-Dauphine), Philippe Martin (Sciences Po Paris), Jacques Mistral (Harvard Kennedy School), El Mouhoub Mouhoud (Paris-Dauphine), Pierre-Alain Muet (fondateur du Conseil d'analyse économique, député socialiste, et membre de l'équipe de campagne de François Hollande), Fabrice Murtin (Sciences Po Paris), Dominique Namur (Paris-XIII), Romain Perez (Paris-I), Thomas Philippon (New York University

  • Par vangog - 21/03/2016 - 23:54 - Signaler un abus La grande famille ( re-suite) eh oui! Il y en a des tonnes...

    Thomas Piketty (EEP et EHESS), Michel Rainelli (université Nice-Sophia-Antipolis), Lionel Ragot (université d'Evry-Val-d'Essonne), Romain Rancière (EEP), Katheline Schubert (Paris-I), Laurence Tubiana (Sciences Po Paris, Columbia), Joëlle Toledano (Supélec), Dominique Villemot. Ces sombres crétins affirmaient en 2012: "La crédibilité, l'ambition et la cohérence sont de son côté ( Flamby)"...

  • Par sapiensse - 22/03/2016 - 04:13 - Signaler un abus ouvrir les yeuxx n'est pas si compliqué

    Dommage que l'on soit obligé de s'extasier devant les cimetières et le bon temps. Si nos hommes politiques avaient un peu de jugeote, ils n'auraient pas besoin de beaucoup de chiffres à torturer pour voir les menaces à venir. Simple exemple si bien vu de Sauvy : la vague migratoire. Nous n'en sommes qu'au début. Prenez deux chiffres: la fécondité en Afrique qui amène à prévoir une population de 3 à 6 milliards d'individus d'ici la fin du siècle (c'est à lire dans le dernier numéro du magazine pour la Science). Vous prenez le taux naturel de migration des populations : en moyenne 7% sur toute la planète et vous trouvez le nombre d'Africains qui auront envie de quitter leur pays d'ici 2100. En prenant les prévisions les plus basses : 3 milliards, vous arrivez - je sais que c'est simple donc faux - à 210 millions d'Africains qui vont migrer . Et où vont-ils aller ? Quelques uns à Harvard ou dans une école en Suisse, un peu plus iront se perdre en Chine, de moins en moins iront faire une école militaire à Moscou. Pour le reste, il faut s'attendre à ce que l'Europe soit le receveur naturel de cette population. Donc la vague migratoire ne fait que commencer.

  • Par Le gorille - 24/03/2016 - 00:38 - Signaler un abus Ouf ! A encadrer !

    Merci Vangog ! Liste à recopier... et à confronter avec toutes les analyses d'économistes publiées. Je note qu'il ne suffit pas d'avoir une prestigieuse scolarité pour connaître l'économie, et ce serait même, à en voir la liste, un critère de rejet. Accessoirement, j'avais bien remarqué, personnellement, qu'aucun des économistes qui écrivent et publient n'y comprennent rien, ce que je n'arrivais d'ailleurs pas à comprendre, au vu de leur cursus qui eût dû leur enseigner la science... mais, faute de science personnelle, faute d'arguments opposables de ma part, je ne pouvais rien faire d'autre que de constater : ils ne comprennent décidément rien !

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Charles Gave

Charles Gave est président de l'Institut des Libertés, un think tank libéral. Il est économiste et financier. Son dernier ouvrage “L’Etat est mort, vive l’état” aux Editions François Bourin 2009 prévoyait la chute de la Grèce et de l’Espagne. Il est le fondateur et président de Gavekal research (www.gavekal.com) et Gavekal Securities et membre du conseil d’administration de SCOR.

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