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L’Europe saura-t-elle relever le défi des "Nouvelles Routes de la Soie" ?

Lettre de Londres mise en forme par Edouard Husson. Nous recevons régulièrement des textes rédigés par un certain Benjamin Disraëli, homonyme du grand homme politique britannique du XIXe siècle.

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Publié le
L’Europe saura-t-elle relever le défi des "Nouvelles Routes de la Soie" ?

 Crédit Greg Baker / AFP

Xi’an, 
Le 16 septembre 2018
 

Comment l’Europe a raté l’évangélisation de la Chine

 

Mon cher ami, 

 
Me voici pour quelques jours dans le Shaanxi, berceau historique de la Chine. Je vous raconterai, quand nous nous verrons, un peu des visites à ces communautés chrétiennes, évangéliques et catholiques, qui m’amènent ici. Il y a d’ailleurs dans un musée de la ville de Xi’an une stèle chrétienne, en chinois et en araméen, datant du VIIè siècle, c’est-à-dire bien avant la venue des Jésuites, à la fin du XVIè siècle. Et vous savez peut-être que la science historique et l’archéologie commencent à donner un peu de substance à la vieille légende selon laquelle les premières tentatives d’évangélisation du pays remonteraient à l’époque apostolique.
Il y avait de nombreuses communautés hébraïsantes, dans l’Antiquité, le long de la Route de la Soie; comment n’auraient-elles pas été atteintes par les débats religieux qui, dans les communautés bibliques plus à l’Ouest, au début de notre ère, aboutissent à la naissance de deux religions - la religion royale davidique, celle du prophète Isaïe, métamorphosée en christianisme; et la version réformée, progressivement, depuis le roi Josias, de cette même religion, qui donne le judaïsme tel que nous le connaissons aujourd’hui? 
 
Il y a eu des chrétiens en Chine, selon toute vraisemblance, non pas  neuf mais quatorze siècles avant Matteo Ricci. Les Jésuites initient la troisième vague de dialogue entre le christianisme et la culture chinoise. Puis vient, entre 1830 et 1930 une vague de prosélytisme protestant, essentiellement d’origine britannique ou américaine. Contrairement à une idée reçue, le christianisme a poussé à plusieurs reprises des racines profondes dans le pays. Mais ni les Jésuites ni les pasteurs de la seconde moitié du XIXè siècle ne furent, d’abord, des théologiens au sens de Saint Thomas d’Aquin. L’Europe médiévale s’était passionnée pour le dialogue philosophique, métaphysique, avec la pensée grecque. Au XVIè ou au XVIIè siècle, la philosophie européenne était trop préoccupée d’elle-même, de son émancipation de la théologie médiévale, pour envisager de dialoguer avec la philosophie chinoise au niveau d’exigence intellectuelle qu’un Augustin ou un Thomas d’Aquin avaient mis dans leur débat avec l’héritage philosophique de l’Antiquité. Or l’histoire nous enseigne que, réduit à une simple doctrine morale, dépourvu de son soubassement philosophique, le christianisme est fragile. Seule une vision métaphysique puissante et intégratrice, telle la relecture d’Aristote par Thomas, aurait pu convaincre une majorité des Chinois d’abandonner Lao Tseu, Bouddha ou Confucius pour Jésus. Leibniz l’a bien esquissée, dans sa Lettre sur la philosophie chinoise à Monsieur de Rémond. Mais il resta seul à dialoguer avec les Jésuites; et il n’était pas suffisamment théologien pour égaler les maîtres du Paris médiéval. 
 

Aujourd’hui, l’Europe, enfoncée dans le bricolage de l’Union Européenne, ne prend pas le temps de regarder la Chine

 
En attendant de nous revoir, je voudrais vous livrer quelques impressions issues de rencontre avec des amis ou avec des officiels et de la lecture des journaux. Tout d’abord, vous faire part de cette remarque d’un diplomate chinois croisé à Shanghai, fin observateur de l’Union Européenne: “Vous autres Européens êtes tellement absorbés par la fabrication de vos institutions que vous semblez ne plus avoir de temps pour le reste du monde”. Aussi polie qu’ait été la formulation, la remarque est dévastatrice. Et elle nous raconte toujours la même histoire. Pleins d’eux-mêmes, jugeant leurs petites disputes sur les principes plus importantes que l’histoire en train de se faire, les Européens sont en train de sortir des affaires du monde. 
 
Les membres du gouvernement ou de la haute administration que j’ai croisés à Pékin en début de semaine sont désemparés par la politique de Donald Trump. Même s’ils ne veulent pas le concéder, ils considèrent que la politique commerciale que veut mettre en place le président américain pourrait faire ralentir la croissance chinoise. Plus généralement, ils ne cessent de répéter leur attachement à un monde ouvert, au multilatéralisme et au libre-échange. C’est dans ce cadre qu’ils attendraient de pouvoir travailler avec l’Union Européenne. Mais cette dernière, pour eux, est un interlocuteur insaisissable. L’Allemagne et ses partenaires sont accaparés par la réforme de la zone euro, la consolidation des institutions, la crise causée par l’immigration massive. Les Chinois que j’ai écoutés cette semaine répètent tous qu’ils voient dans la construction européenne une source d’inspiration; qu’ils aimeraient coopérer plus avec l’Europe; mais ils nous trouvent singulièrement absents. 
 
Faisons les remarques qui s’imposent une fois pour toutes: ce qu’ils appellent l’unilatéralisme de Donald Trump, c’est tout simplement le désir du nouveau président américain de rééquilibrer les relations commerciales et de compenser la sous-évaluation de 40% du yuan pour amorcer la réindustrialisation de son pays. D’autre part, les Chinois ont déjà commencé à investir en Europe orientale , en particulier dans le cadre du dialogue « 16+1 », qui regroupe autour d’elle les Pays Baltes, le groupe de Visegrad, la Roumanie, la Bulgarie et les Balkans pour des initiatives conjointes. Et l’on connaît d’autre part les investissements effectués en Grèce. Mais cela nous ramène à la remarque de départ: la « vieille Europe » se laisse déposséder de son territoire d’influence naturelle par la Chine et non plus seulement par les Etats-Unis. 
 
Au fond, les Chinois, à la recherche de repères pour des modes d’intégration régionales, aimeraient bien que l’Union Européenne leur offre points de repère et même une ingénierie de projet. Comme ce n’est pas le cas, Pékin continue à mener des relations bilatérales avec chacun de nos pays. Quand l’Etat chinois parle de la Commission, c’est pour se plaindre du protectionnisme de fait que représentent les normes imposées par l’Union Européenne. De telle sorte que vous ne serez pas étonné d’apprendre que la Chine est indifférente à la question du Brexit - elle en attend même, si j’en crois certains de mes interlocuteurs, la possibilité de développer de nouvelles coopérations, plus simplement et plus rapidement - avec un pays qui a décidé de renouer avec la marche du monde. Parmi les Brexiteers, je ne fais pas partie des libre-échangistes mais je comprends bien le paradoxe qui fait que certains de mes amis ont participé avec enthousiasme au Forum « China Vision » qui avait lieu cette semaine à Londres, au cours duquel on a évoqué « La Ceinture et la Route » comme l’un des meilleurs vecteurs à venir de la croissance mondiale. 
 
 
Commentaires

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  • Par J'accuse - 17/09/2018 - 10:26 - Signaler un abus Le péril jaune

    Face à la puissance grandissante de la Chine, l'UE, avec ses mesquineries politiciennes, ses institutions branlantes, ses crises récurrentes et ses divisions irréductibles, ne fait pas le poids. La route de la soie est une entreprise de domination mondiale, et la Chine ne cherche pas des partenaires mais des proies. A tout prendre, je préfère être chinois que turque, et Confucius est bien plus séduisant que Mahomet.

  • Par del1968 - 17/09/2018 - 14:47 - Signaler un abus Intéressant, comme souvent les articles de Mr Disraeli.

    Entièrement d'accord et je me demande régulièrement pourquoi l'UE est incapable de créer de véritables alliances politico-économiques avec la Chine, avec la Russie. Avec les autres BRICs et l'Afrique. Pour contrecarrer les effets délétères pour nous de la politique de D. Trump. Pour protéger nos intérêts à court moyen long terme (à quoi sert l'OMC quand un pays peut prendre des sanctions à l'encontre de sociétés étrangères pour des faits ne le concernant pas, par pur protectionnisme économique ?). Pour défendre intelligemment les droits de l'homme (les EU avec Guantanamo, en entre autre, discréditent les diplomaties occidentales et font le lit des opposants). Enfin, pour créer un véritable équilibre multipolaire. Mais pour cela ils nous faudrait des dirigeants lucides, avec une véritable vision, le courage et la pédagogie pour la partager avec les européens ... et pour la mettre en œuvre. Mr Disraeli, en connaissez-vous ?

  • Par Liberte5 - 17/09/2018 - 19:40 - Signaler un abus L'Union Européenne

    a fait de l'Europe un ventre mou, incapable de défendre les Européens contre des accords commerciaux largement en leur défaveur, contre une immigration massive dénaturant la culture européenne.Avec un tel niveau d'incompétence et de laxisme, inutile d'espérer quoique que se soit de constructif.

  • Par gerint - 17/09/2018 - 22:36 - Signaler un abus @liberte5

    L’´UE n’est pas là pour les intérêts des Européens mais contre. Elle agit dans l’intérêt de la finance mondialiste surtout américaine

  • Par Ajar - 18/09/2018 - 18:08 - Signaler un abus Avec Junker hic hic

    L'europe n'a rien compris des priorités pour faire face à la Chine...

  • Par ciara - 18/09/2018 - 19:03 - Signaler un abus Mais on se fout des droits de l'homme qui ne sont que prétextes

    Prétextes à maintenir un libre échangisme entre pays soi disant droits de l'hommistes, mais en réalité beaucoup plus intéressé par le fric. Le problème, avec les chinois, ce n'est pas qu'ils ne respectent les droits de l'homme qui ne sont, encore une fois, que prétextes, mais qu'ils nous mènent une guerre économique que Trump, avec son air c.. et sa vue basse , a bien mieux vu que nos européistes béats.

  • Par ciara - 18/09/2018 - 19:11 - Signaler un abus Rétablir des droits à nos frontières

    Comme Trump. C'est la seule solution pour sauver notre économie. J'entend, déjà les sirènes libres échangistes hurler que cela va faire augmenter le coût de la vie et créer de l'inflation. C'est vrai. Nous ne pourrons plus nous payer des chaussettes faites par de petites mains asiatiques, à 1 euros les 6 paires. Et alors? On accepte bien de payer la brique de lait un peu plus chère, pour permettre aux agriculteurs de vivre de leur production. Pourquoi n'accepterions pas de payer nos chaussettes un peu plu chères pour sauver notre industrie.???? J'entend déjà Messieurs Leclerc, Auchan, Carrefour, Casino hurler au blasphème. Tant mieux

  • Par Paul Emiste - 19/09/2018 - 07:50 - Signaler un abus Courage!

    On est dirigé par un alcoolique qui n´est pas anonyme car il est tellement bourré qu´il ne s´est pas aperçu qu´il est alcoolo...

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Disraeli Scanner

Benjamin Disraeli (1804-1881), fondateur du parti conservateur britannique moderne, a été Premier Ministre de Sa Majesté en 1868 puis entre 1874 et 1880.  Aussi avons-nous été quelque peu surpris de recevoir, depuis quelques semaines, des "lettres de Londres" signées par un homonyme du grand homme d'Etat.  L'intérêt des informations et des analyses a néanmoins convaincus  l'historien Edouard Husson de publier les textes reçus au moment où se dessine, en France et dans le monde, un nouveau clivage politique, entre "conservateurs" et "libéraux". Peut être suivi aussi sur @Disraeli1874

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