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Les Etats-Unis en plein doute existentiel : l'exceptionnalisme américain est-il mort ?

Le National Journal titre dramatiquement "The End of American Exceptionalism", concept selon lequel les États-Unis seraient une nation unique. Vraiment mort, l'exceptionnalisme américain...? Pas sûr !

La mort de l'oncle Sam

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Les Etats-Unis en plein doute existentiel : l'exceptionnalisme américain est-il mort ?

De nombreux conservateurs annoncent la mort de l'exceptionnalisme américain.  Crédit Reuters

Atlantico : Comment définir l'exceptionnalisme américain ? Ce phénomène propre aux Etats-Unis et qu'on ne trouve nulle part ailleurs, d'où tire-t-il ses origines ?

André Kaspi : Les Etats-Unis ont été fondés à la suite d'une révolution contre l'Angleterre. Mais ils ne se sont pas contentés de dire qu'ils étaient hostiles à leur métropole : ils ont défini un certain nombre de principes, dans la déclaration d'indépendance de 1776 et dans leur Constitution, de 1787, qui est toujours en vigueur. Ces principes s'appliquent à l'ensemble de l'humanité. Ils considèrent être porteurs de valeurs universelles ; valeurs qui ont été reprises, ou en tout cas défendues, par la Révolution française. Il y a donc un exceptionnalisme américain ; complété (ou concurrencé) par un exceptionnalisme français.

Les Américains considèrent qu'ils ont une mission universelle à remplir ; qui correspond aux principes énoncés tant dans la Déclaration d'indépendance que dans la Constitution.

Désormais de nombreux conservateurs annoncent la mort de cet exceptionnalisme et font porter la faute à Barack Obama. En quoi l'exceptionnalisme américain est-il menacé ?

L'exceptionnalisme n'est pas menacé, je ne le crois pas. Je pense d'ailleurs que les conservateurs continuent à défendre les valeurs universelles qu'il représente. Simplement, ils estiment que Barack Obama va au-delà de ces principes. Il est, à leurs yeux, un homme qui trahit les idéaux américains, une sorte de socialiste, qui plutôt que de défendre la liberté individuelle s'orienterait vers un Etat collectiviste. Ce qui peut paraître surprenant, vu d'Europe, signifie quelque chose vu des Etats-Unis.

L'Amérique, aujourd'hui, est profondément divisée. Pas sur la défense des valeurs contenues dans les deux documents que j'ai mentionnés auparavant, mais sur l'application de ces valeurs. Sur la manière dont Barrack Obama pourrait s'en servir et transformer, somme toute, l'idéologie américaine en une sorte d'idéologie plus moderne et donc plus contestable aux yeux des conservateurs.

L'exceptionnalisme a-t-il perdu de sa justification, est-il devenu anachronique ?

Il n'y a pas de déclin de l'exceptionnalisme, il y a deux possibilités. Ou bien, il est limité aux frontières des Etats-Unis, ou bien cet exceptionnalisme est exportable. Soit il est réservé aux Américains, et les autres nations du monde se débrouillent comme elles peuvent ; soit les Américains sont porteurs d'une mission universelle et doivent faire partager aux autres les valeurs qu'ils défendent eux même. La vraie césure est là. Il y a, aujourd'hui, une réflexion nouvelle sur la portée de cet exceptionnalisme.  Est-il uniquement américain ou a-t-il vocation à être universel ?

Que signifierait la mort de cet exceptionnalisme ? Pour les États-Unis et pour le monde ?

Ce serait une perte énorme. Cela voudrait dire que les Américains se replient entièrement sur eux même, avec tout ce que cela signifie. Cela signifierait que les Etats-Unis se désintéressent de la défense des valeurs essentielles telles que la liberté de presse, d'opinion, de culte ; de la nécessité d'une justice indépendante du pouvoir politique et même de la démocratie. Cela signifierait une remise en question des fondements même de la démocratie occidentale. Tout cela n'affecterait pas que les USA, mais toutes les démocraties occidentales, y compris la nôtre. Ce compagnonnage que j'évoquais plus tôt disparaîtrait. La Révolution française et la Révolution américaine sont au pire des cousines germaines, au mieux des sœurs, mais dans tous les cas elles sont de la même famille. Et comme dans toute les familles, la perte d'un des membres principaux est une mutilation très difficile à supporter ; avec les conséquences désastreuses qu'on peut imaginer.

 
Commentaires

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  • Par yavekapa - 12/02/2014 - 11:23 - Signaler un abus Obama et son collectivisme

    le début de la fin pour les USA ?

  • Par Djelmé - 12/02/2014 - 11:43 - Signaler un abus Amérique urbaine, Amérique profonde

    Mon impression est qu'il y a un fossé grandissant entre l'Amérique urbaine (un peu au-delà sur les côtes) et l'Amérique "profonde", celle du vieux Sud, des grandes plaines, du centre Nord (y compris dans leurs grandes villes somme toute moins "urbaines" qu'ailleurs"). Ce qu'on aperçoit des USA de l'extérieur c'est l'Amérique urbaine, et les débats existentiels y sont en effet une source de discussions quotidiennes. L'Amérique profonde, celle majoritairement ancrée sinon dans l'exceptionnalisme du moins dans la tradition, a moins d'états d'âme, mais aussi et ceci explique cela, une vision quasi absente du multilatéralisme : l'Européen moyen en sait bien plus sur le monde, Amériques comprises, que l'Américain moyen "non-urbain", lequel vit encore plus que nous autres Européens tout ce qui est extérieur au pays via clichés, idées reçues et approximations parfois étourdissantes. Comme quoi, "quand on n'est jamais sorti de son patelin" se décline dans toutes les cultures.

  • Par Nana de la falaise - 12/02/2014 - 16:47 - Signaler un abus Cousines ou sœurs ?

    Il semble que la société française connaît actuellement une fracture similaire.

  • Par EREC56 - 12/02/2014 - 23:03 - Signaler un abus Division profonde :crise passagère ou aboutissement libéral ?

    1 – il y eu à l’origine deux projets de société américaine, celle de la gentry du sud conservatrice et celle religieuse et messianique (puritaine et franc-maçonne) au nord. Une guerre fratricide et 600 000 morts après (sécession), un seul projet dominait. 2 – les USA sont un pays guerrier : 1 intervention militaire tous les 4 ans en moyenne depuis l’existence du pays. 3 – le libéralisme promeut la liberté individuelle tout azimut et érode progressivement le socle des valeurs communes. Le ciment du « rêve » américain et les valeurs « fondamentales » encore transmises à l’école ralentissent les forces centrifuges mais pendant combien de temps encore le vivre ensemble tiendra ?

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André Kaspi

André Kaspi, est agrégé d'histoire, spécialiste de l'histoire des États-Unis. Actuellement adjoint au maire de Saint-Maur, il a été professeur d'histoire de l'Amérique du Nord à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et directeur du Centre de recherches d'histoire nord-américaine (CRHNA). Il a présidé notamment le comité pour l'histoire du CNRS.

 

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