Atlantico, c'est qui? c'est quoi ?
Mercredi 19 Septembre 2018 | Créer un compte | Connexion
Extra

Etat d’urgence en Libye : pourquoi l’accord de Paris d’Emmanuel Macron est en train de prendre du plomb dans l’aile

Les perspectives d'élections dans le pays, obtenues lors de l'accord de Paris de mai 2018, s'éloignent.

Nouvelle escalade

Publié le
Etat d’urgence en Libye : pourquoi l’accord de Paris d’Emmanuel Macron est en train de prendre du plomb dans l’aile

 Crédit ETIENNE LAURENT / POOL / AFP

Atlantico : La semaine passée, à l’occasion de son discours devant les ambassadeurs, Emmanuel Macron déclarait : "Notre rôle, pour notre sécurité et celle de la région, est de réussir à faire cheminer l'accord de Paris décidé en mai dernier", se référant notamment à la programmation d'élections dans le pays en décembre de cette année.

Une perspective qui semble pourtant s'éloigner suite à la décision du conseil présidentiel libyen de décréter l'État d'urgence pour Tripoli et sa périphérie ce dimanche 2 septembre, dans un contexte de tensions entre différentes milices. Quelles sont les causes de l'aggravation de la situation au cours de ces dernières semaines ? 

 
Alain Rodier : Environ 400 prisonniers se sont échappés le dimanche 2 septembre de la prison d’Aïn Zara située au sud de Tripoli, la capitale libyenne. Les détenus auraient profité de combats entre différentes factions survenus aux abords du centre carcéral pour déclencher une émeute et s’enfuir profitant des désordres ainsi créés. Les gardes ont laissé faire pour "préserver les vies des prisonniers". Les détenus seraient soit d'anciens partisans de Mouammar Kadhafi, soit des prisonniers de droit commun.
 
Dans la foulée, l’état d’urgence a été décrété dans la région par le Gouvernement d’union nationale (GUN) pour tenter de ramener le calme et de rattraper les fuyards. Le problème réside dans le fait que le GUN, malgré l’appui international, ne contrôle pas la région de Tripoli qui est aux mains de milices armées diverses et variées dont il est difficile de faire la liste d’autant qu’un certain nombre proviennent de Misrata située plus à l’est. Globalement, il y a les "milices de quartiers" et celle de Tarhouna dite "septième brigade". Certaines dépendent du ministère de l’Intérieur, d’autres de celui de la Défense. Le paradoxe est que le GUN est aujourd’hui quasi le prisonnier des milices qui devraient être à ses ordres… La raison des heurts qui ont repris depuis une dizaine de jours est simplement la tentative de groupes (en particulier la "septième brigade" qui s'est volontairement placée hors du GUN, ses membres continuant toutefois à être payés par ce dernier ...) de contrôler de nouveaux "territoires" un peu comme le font les bandes mafieuses. En effet, plus un chef de guerre a la mainmise sur de l’espace, plus ses bénéfices financiers sont importants !
 
Sans vouloir être trop cruel avec le président Macron qui, au moins, tente de lancer des initiatives, il est utile de rappeler qu’en juillet 2017, il avait été à la base d’une rencontre entre Fayez al-Sarraj (le président du Conseil présidentiel et Premier ministre du Gouvernement d’union nationale) et le maréchal Haftar, commandant l’Armée nationale libyenne. Cela avait alors donné lieu à une séance photos mais les deux dirigeants étaient prestement revenus sur leurs engagements. De plus, le président Macron n’est pas vraiment le seul à la manœuvre ; les Italiens très concernés historiquement et géographiquement sont toujours très actifs.
 

Quel pronostic faire sur la possibilité de tenir les prochaines élections en décembre prochaine ? Quels seraient les risques découlant de l'annulation de cette perspective ? 

Ce que l’on a l’habitude de qualifier de "communauté internationale" dans la presse mainstream mais qui, en réalité, correspond plus au monde occidental, a comme valeur centrale la "Démocratie". Concrètement, cela se traduit par la tenue d’élections régulières où un vote = une personne. La "communauté internationale" n’a de cesse d’exporter cette valeur - et bien d’autres -. Il est d’ailleurs légitime de poser la question : est-ce que cette volonté d’exporter des valeurs (décrétées "universelles" pour interdire toute contestation) n’est pas une sorte de nouveau colonialisme. Déjà à l'époque l’Europe devait apporter les "bienfaits de la civilisation" aux "peuplades défavorisées" d'outre-mer. C'était la mode du "sabre et du goupillon".
 
Paradoxalement, ceux qui se prétendent aujourd’hui les héritiers de l’anticolonialisme semblent être les partisans les plus virulents de cette expansion de la pensée occidentale, même si cela doit se faire par la force militaire ou grâce à des coups d’États fomentés avec l’aide de services spécialisés. Il a bien été question après la chute de l'URSS du "devoir d’ingérence".
 
Les populations, et surtout les responsables politiques qui sont visés par ces méthodes occidentales - bien souvent illégales au regard du Droit international - ont très bien compris la problématique "démocratique" et réagissent en conséquence : "vous voulez des élections, alors nous allons organiser cela et après, vous nous laisserez tranquille (pour être poli)".
 
C’est ce qui se passe en Libye où l’Occident - via Paris - , évidemment guidé uniquement par ses idées humanitaires qui avaient permis de faire tomber Kadhafi (certes un dictateur imprévisible), a demandé aux différentes parties de préparer des élections présidentielle et législatives pour le 10 décembre de cette année. Un texte a été rédigé mais, détail qui a son importance, ni Haftar ni Sarraj réunis le 25 juillet sous l’égide du président Macron à la Celle-Saint-Cloud ne l’ont signé. Ils n’ont fait que l’approuvé oralement et affirmé le présenter à leurs proches une fois rentrés en Libye.
 
 
Le problème réside dans le fait que les différentes parties n’ont au fond aucune intention de s’entendre, même suite à des élections "démocratiques" de toutes façons impossibles à organiser car Sarraj ne contrôle que la capitale - et encore, les derniers combats démontrent son impuissance - et le maréchal Haftar que l’Est du pays. De plus, à peine 50% des Libyens en âge de voter seraient inscrits sur des listes électorales sans parler de qui contrôlerait les bureaux de votes. Sans doute les chefs de guerre locaux!
 
À moins d’un miracle soudain et imprévisible, le maréchal Haftar n’obéira jamais au le gouvernement d’union nationale de Tripoli. De leur côté, les combattants touaregs, toubous et amazighs ne sont pas disposés à reconnaître une quelconque autorité centrale dans les années à venir. Ils ont gagné depuis 2011 une grande autonomie et n’ont pas l’intention de s’en défaire, rien de plus humain.
 
Les différents mouvements islamistes radicaux et les chefs de guerre locaux jaloux de leurs prérogatives viennent un peu plus compliquer l’équation.
 
 
Commentaires

Nos articles sont ouverts aux commentaires sur une période de 7 jours.
Face à certains abus et dérives, nous vous rappelons que cet espace a vocation à partager vos avis sur nos contenus et à débattre mais en aucun cas à proférer des propos calomnieux, violents ou injurieux. Nous vous rappelons également que nous modérons ces commentaires et que nous pouvons être amenés à bloquer les comptes qui contreviendraient de façon récurrente à nos conditions d'utilisation.

  • Par Marie-E - 05/09/2018 - 01:13 - Signaler un abus Merci Alain Rodier

    Pour cet article et votre analyse excellente de la situation en Libye et plus généralement au Sahel qui nous permettent de comprendre les enjeux méconnus dans la plupart des média nationaux avec une pensée pour nos soldats que l'opinion française donne souvent l'impression d'oublier.

  • Par vangog - 05/09/2018 - 09:50 - Signaler un abus « Faire cheminer un accord »???

    Le minet presidentiel s’est encore trompé de terme français...le vrai français, c’est « faire appliquer un accord »...d’autant plus difficile que ni Haftar, ni Sarraj n’ont signé cet « accord de Paris »...encore une fois, de l’affichage pourle minet qui se la pete...tous les pays arabes réclament un homme fort, afin de mater une politi-religion et des traditions tribales qu ressurgissent comme un psoriasis, après le traitement de choc du docteur français. Oui, le « droit d’ingérence » des docteurs Kouchner et consorts est un nouveau colonialisme qui tente d’exporter la vision binaire occidentale, et notamment française complètement dépassée par la mondialisation. La Lybie ne retrouvera la paix que lorsque un homme fort comme Haftar (soutenu par les russes, mais c’est aussi le choix des italiens, non?...) prendra les rênes d’un pays et matera les dissidences (ouf! Ça fait peur aux larves gauchistes, ça!). Sarraj prouve, chaque jour, son incompétence, et le seul soutient financier europeiste ne sérvira pas a le maintenir à Tripoli. Sarraj est déjà mort politiquement, mais ils n’y a que lui et Macrouille qui ne le savent pas encore...

Pour commenter :

Depuis son lancement Atlantico avait fait le choix de laisser ouvert à tous la possibilité de commenter ses articles avec un système de modération a posteriori. Sous couvert d'anonymat, une minorité d'internautes a trop souvent détourné l’esprit constructif et respectueux de cet espace d’échanges. Suite aux nombreuses remarques de nos lecteurs, nous avons décidé de réserver les commentaires à notre communauté d’abonnés.

Alain Rodier

Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, est directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il est particulièrement chargé de suivre le terrorisme d’origine islamique et la criminalité organisée.

Il est l’auteur, en 2017 de Grand angle sur l'espionnage russe chez Uppr et de Proche-Orient : coup de projecteur pour comprendre chez Balland, en 2015, de Grand angle sur les mafias et de Grand angle sur le terrorisme aux éditions Uppr ; en 2013 du livre Le crime organisé du Canada à la Terre de feuen 2012 de l'ouvrage Les triades, la menace occultée (éditions du Rocher); en 2007 de Iran : la prochaine guerre ?; et en 2006 de Al-Qaida. Les connexions mondiales du terrorisme (éditions Ellipse). Il a également participé à la rédaction de nombreux ouvrages collectifs dont le dernier, La face cachée des révolutions arabesest paru chez Ellipses en 2012. Il collabore depuis plus de dix ans à la revue RAIDS. 

 

Voir la bio en entier

Je m'abonne
à partir de 4,90€