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L'Etat islamique est-il en train de partir à la conquête de l’Asie du Sud-Est ?

Le 29 mai dernier, lors d’un sommet régional à Singapour, le Premier ministre de la cité-Etat affirmait que "l’Asie du Sud-est est un centre névralgique de recrutement pour l’Etat islamique". L'implantation djihadiste dans la région est en effet loin d'être nouvelle.

Abou Bakr al-Philippin

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L'Etat islamique est-il en train de partir à la conquête de l’Asie du Sud-Est ?

Une katibah est composée exclusivement d’Indonésiens, de Malais, et même de quelques Singapouriens, actuellement en Irak et en Syrie. Crédit Reuters

Atlantico :  Actuellement, en Irak et en Syrie, une katibah est composée exclusivement d’Indonésiens, de Malais, et même de quelques Singapouriens. Comment Daech s’y prend-t-il pour aller recruter ces djihadistes qui vont combattre si loin de chez eux ?

Alain Rodier : Il faut d’abord dire que ce n’est pas vraiment l’Etat islamique, lui-même, qui est allé recruter ces soldats. Il est vrai que l’Europe n’a pas forcément les yeux tournés vers l’Extrême-Orient, qui est très lointain, mais il est vrai que l’islam radical violent y est très présent. Je rappelle tout de même que l’Indonésie est le pays le plus peuplé de musulmans au monde, bien avant ceux du Proche-Orient. Le djihad existe en Asie du sud-est depuis de longues années. On avait tout de même été interpellé par le fameux attentat du 12 octobre 2002 à Bali, considéré là-bas comme l’équivalent régional du 11 septembre.

Il y a eu, ensuite, de nombreux attentats, le plus important étant celui de Bali en 2005, précédemment l’ambassade d’Australie en Indonésie avait été attaquée en 2004, tout comme l’hôtel Marriott de Jakarta, en 2009. A côté de ces "gros" attentats, il y a toujours eu une insurrection djihadiste locale, couvrant à la fois l’Indonésie et les Philippines, depuis de très longues années. En vérité, on redécouvre un conflit qui existe, finalement, depuis la même époque que celle de la déclaration de guerre contre le terrorisme.

Il y a tout de même un passé qui fait que, dans cette région, il y a un certain nombre de combattants, dont certains se sont battus contre les Soviétiques en Afghanistan et sont revenus. Le phénomène n’est pas nouveau, mais le grand public occidental n’en a pas forcément connaissance. Après, les mouvements, bien qu’importants, ne sont pas en mesure de mettre en danger les différents régimes, notamment l’Indonésie, menacée par le groupe Jemaah Islamiyah, et les Philippines, menacées par le groupe Abou Sayyaf, ce dernier ayant une forte composante criminelle et mafieuse. Ces mouvements sont anciens, ont mené et continuent de mener des actions terroristes, voire de guerilla, cependant les autorités locales restent extrêmement fermes. Pour preuve : il y a encore eu, au début de l’année, aux Philippines, des opérations très importantes contre plusieurs mouvements, avec énormément de morts des deux côtés. Il y a donc un conflit terroriste là-bas, mais qui, grande différence, ne met pas en péril les régimes, contrairement au Proche et Moyen-Orient. Les régimes sud-asiatiques réagissent très fermement avec un appui poussé des Etats-Unis et des Australiens, et ces mouvements se trouvent à la peine.

Ces dernières années, comment a évolué l’islamisme dans la région ? S’est-il développé d’avantage grâce à l’Etat islamique ?

Les deux plus importants mouvements islamistes régionaux, les susnommés Jemaah Islamiyah et Abou Sayyaf, dépendaient auparavant d’Al-Qaïda "canal historique", à la manière de beaucoup de groupes djihadistes. Cependant les liens étaient plus intellectuels que réellement opérationnels. Cela dit, il y a effectivement eu des dignitaires importants d’Al-Qaïda qui ont été présents sur place. Il y a donc eu de véritables échanges.

L’objectif d’un certain nombre de mouvements sur place est véritablement de créer un "Etat islamique" qui couvrirait l’Indonésie, la Malaisie, Singapour, une partie du Brunei, le sud des Philippines et la Thaïlande. Cela dit, c’est avant tout un objectif intellectuel mais qui semble hors de portée, ils n’ont pas les moyens d’arriver à leur objectif car les gouvernements se défendent bien. Comme dans tous les mouvements islamistes de par le monde, ce qu’il s’est passé en Syrie et en Irak, c’est-à-dire la séparation entre Al-Qaïda et l’Etat islamique, a marqué les esprits. Un certain nombre d’activistes, les projets de leurs chefs traditionnels n’aboutissant pas, se sont tournés vers l’Etat islamique, en lui faisant allégeance. Ainsi, Abou Bakr Bashir, le chef historique du Jemaah Islamiyah, actuellement incarcéré, a réussi à envoyer une vidéo le montrant en train de prêter allégeance à Daech avec dix compagnons de cellule. Cela ne pose pas trop de problèmes puisqu’il est en prison, par contre les activistes de base l’ont suivi parce que la dynamique de victoire de l’EI les attire, par rapport à l’immobilisme d’Al-Qaïda "canal historique", qui n’a jamais obtenu de résultats sur le terrain en-dehors des gros attentats. Ainsi il y a une attirance de la part des militants pour l’Etat islamique. Par contre, je ne pense pas que Daech ait encore envoyé de "missionnaires" dans la région, celui-ci a d’autres problèmes en ce moment.

L’Etat islamique a d’ores et déjà affirmé qu’il souhaitait faire de l’Asie du sud-est une province de son"califat". Quelle importance, stratégique ou symbolique, revêt cette région pour l’organisation ?

Elle n’a strictement aucune importance pour l’Etat islamique à l’heure actuelle. Cela rentre dans son objectif de créer un califat mondial, et donc de séparer le monde en différentes provinces. C’est d’ailleurs la grande mode, dès que quelque part une personne prête allégeance à l’Etat islamique, l’EI décrète que l’endroit est une "province". La première connue se situe dans le Sinaï, où le groupe terroriste égyptien Ansar Jerusalem a prêté allégeance à Daech, créant ainsi la "province du Sinaï". Le même cas s’est produit en Algérie, alors que sur place les djihadistes se revendiquant de l’Etat islamique doivent se compter sur les doigts de la main. Il ne faut pas non plus tomber sous le charme de la propagande de l’EI, il s’agit d’une rhétorique classique mettant en scène un découpage du globe en provinces dans l’objectif de la conquête du monde.

Plusieurs groupes djihadistes indonésiens ont prêté allégeance à l’Etat islamique sur l’archipel, aujourd’hui doit-on s’attendre à plus d'attaques sur place ? 

Non, je ne pense pas. Je pense que ces groupes sont à la limite de leurs capacités opérationnelles et tactiques. On peut faire toutes les déclarations et allégeances du monde, ce n’est pas pour cela qu’on augmente sa capacité opérationnelle. Surtout que l’Etat islamique est bien incapable, à l’heure actuelle, de leur fournir quoi que ce soit, sauf peut-être de l’argent, mais je ne crois pas qu’ils en manquent particulièrement. On parle de quelques centaines de combattants sud-asiatiques présents sur le théâtre syro-irakien, mais quand on compare cela aux populations musulmanes de l’Indonésie et des Philippines, c’est très peu. J’ajouterai à cela que Singapour, qui est un tout petit Etat mais avec des services particulièrement performants, apporte toute son aide et son poids aux régimes philippins et indonésiens. Il y a donc, véritablement, une action régionale coordonnée, contrairement à la Syrie et à l’Irak.

Les Européens ont tendance à se focaliser sur le conflit en cours au Moyen Orient. Or le phénomène de l’Etat islamique est global, et s’intéresse à toutes les parties du monde où vivent des musulmans. Devrait-on voir le problème plus globalement ? Notamment par des actions dans la région du sud-est asiatique ?

Je crois que ces pays n’ont pas besoin des Européens. Déjà que nous n’avons pas les moyens pour agir là où nous sommes déjà engagés, nous ne pouvons, en plus, nous occuper de l’Asie du sud-est. Surtout que sont présents sur place les Américains, les Australiens et les Néozélandais. Sur le principe, on peut comparer la nébuleuse de l’Etat islamique à une pieuvre : on peut toujous s’attaquer aux tentacules, mais quand on en coupe un, il repousse ailleurs. Le cœur de Daech se trouve tout de même en Syrie et en Irak, il vaudrait mieux le tuer directement que couper un tentacule. D’où l’importance du front syro-irakien. Demain, si l’Etat islamique disparaît, l’insurrection d’obédience djihadiste sud asiatique se poursuivra car elle existait avant, elle existe pendant et existera après. 

 
Commentaires

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  • Par Outre-Vosges - 10/06/2015 - 11:14 - Signaler un abus Que faire quand on ne sait pas reconnaître l’ennemi ?

    Le drame, c’est que le catholicisme s’est jadis montré d’une telle intolérance que les imbéciles, c’est-à-dire la majorité des Français, sont toujours prêts à crier : « À bas les curés ! » alors que le catholicisme agonise depuis Paul VI et n’est plus un danger. Aujourd’hui c’est l’islam qu’il faut combattre mais on semble ne pas l’avoir encore compris et très peu de gens dans notre entourage voient le danger de l’État islamique.

  • Par Texas - 10/06/2015 - 18:26 - Signaler un abus La Malaisie..

    ...pourtant à majorité musulmane ne fait pas dans le détail avec ces gens-là...!

  • Par clint - 10/06/2015 - 19:25 - Signaler un abus Il est temps de mieux comprendre le gouvernement australien !

    Pays et gouvernement responsables qui n'ont pas du tout, comme en Europe, envie de faire face dans quelques années à des états de fait et des situations inextricables comme en Europe. L' Australie est certainement l'un des rares pays où nos enfants seront contents d' aller travailler et s'installer quand l' Europe sera devenue un brulot, mais, attention, les places risquent d'être cher !

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Alain Rodier

Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, est directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il est particulièrement chargé de suivre le terrorisme d’origine islamique et la criminalité organisée.

Il est l’auteur en 2015 de "Grand angle sur les mafias" et de " Grand angle sur le terrorisme" aux éditions UPPR (uniquement en version électronique), en 2013 "le crime organisé du Canada à la Terre de feu", en 2012 "les triades, la menace occultée", ces deux ouvrages parus aux éditions du Rocher, en 2007 de "Iran : la prochaine guerre ?" et en 2006 de "Al-Qaida. Les connexions mondiales du terrorisme" aux éditions ellipse, Il a également participé à la rédaction de nombreux ouvrages collectifs dont le dernier "la face cachée des révolutions arabes" est paru chez ellipses en 2012. Il collabore depuis plus de dix ans à la revue RAIDS.

 

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