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Et si l'Occident s'abstenait dorénavant de toute intervention au Moyen-Orient, que se passerait-il ?

Les pays occidentaux, notamment les Etats-Unis, n'ont pas brillé ces dernières années au Moyen-Orient, et ont même contribué à un embrasement de l'Irak. De quoi donner des idées de repli total à certains.

Question qui tue

Publié le - Mis à jour le 5 Septembre 2014
Et si l'Occident s'abstenait dorénavant de toute intervention au Moyen-Orient, que se passerait-il ?

Un soldat français Crédit Reuters

Atlantico : La crise que connaît le Moyen-Orient, dont l'épicentre se situe en Irak depuis que les djihadistes ont déstabilisé la région, semble être contenue par les interventions diplomatiques et militaires coupléss des Américains et des Européens. Qu'adviendrait-il de la région, en incluant le Proche-Orient, si ces interventions devaient être arrêtées ?

Frédéric Encel : Il faut se méfier d'un usage trop massif du terme "déstabilisation". Au fond, est-ce que l'Etat islamique (EI) déstabilise davantage le Moyen-Orient qu'un Saddam Hussein attaquant l'Iran en 1980 ou le Koweït dix ans plus tard ? Idem pour le terme "crise" ; à quel moment depuis 1945 le Moyen-Orient n'a-t-il pas été en crise, puisque les rivalités, et souvent les guerres de haute intensité, s'y sont succédé à un rythme effréné ?

Il faudrait en outre user tout aussi prudemment de ce concept géopolitique fluctuant de Moyen-Orient : qu'englobe précisément cette notion anglo-saxonne à l'origine ? 

Mais je répondrai tout de même à votre question. L'EI plonge en effet plus encore la région dans une vraie crise, ne serait-ce que parce qu'il remet profondément en cause des frontières séculaires (Syrie/Irak), et dans la mesure où il pousse les Kurdes à la création d'un Etat souverain, processus déjà en gestation du reste. Plus encore : ces islamistes radicaux menacent tant et si bien les Etats de la région - Arabie saoudite, Jordanie, Iran via ses protégés chiites du sud irakien - qu'on assiste à une sorte d'alliance contre nature face à eux, y compris des Occidentaux, des Russes et des Chinois ! Ce qui constitue une très bonne chose car on a affaire à de véritables barbares à la capacité de nuisance redoutable. 

L'alibi du pétrole semble de moins en moins jouer depuis que les Américains jouissent de leur quasi indépendance énergétique liée à l'extraction du gaz de schiste. Que défend-on encore concrètement dans la région ? Qu'avons nous à perdre, ou au contraire, à y gagner ?

Dire que les Occidentaux et les Chinois s'intéressent au Moyen-Orient du fait de ses ressources pétrolières - encore environ 50% des réserves mondiales - est un lieu commun. C'est indubitable. En même temps, ne fantasmons pas ; durant la guerre Iran/Irak, en 1984-86 en particulier, les tankers affrétés par des deux belligérants étaient frappés respectivement par l'un ou l'autre. Pour autant, il n'y eut pas de pénurie et, bien au contraire, nous assistâmes à un contre choc pétrolier en pleine crise ! A l'inverse, la fin des années 2000 fut plutôt calme dans le Golfe et les alentours, et l'on vit pourtant le baril atteindre 150 dollars et ne plus redescendre depuis à moins de 100. Je dis simplement cela pour rappeler que, d'une part, le marché mondial du pétrole est libre et concurrentiel et soumis à d'autres aléas que les crises moyen-orientales, et que, d'autre part, les schistes nord-américains sont en train de prendre une importance considérable. 

La guerre contre le terrorisme a coûté près de 5 000 vies à la coalition menée par l’Amérique en Irak, et près de 6 000 milliards de dollars. Outre le fait d'avoir davantage déstabilisé la région que rétabli l'ordre démocratique, ces interventions ont parfois été interprétées localement comme des ingérences, en alimentant la rhétorique djihadiste de l'ennemi "croisé" américain. Dans quelle mesure celles-ci pourraient-elles expliquer l'émergence des djihadistes ?

Incontestablement, il existe une méfiance voire une défiance des populations moyen-orientales (sauf au Koweït et chez les Kurdes naturellement) vis à vis des Américains. Mais les islamistes n'ont pas attendu que les Etats-Unis interviennent dans la région pour sévir. On peut aisément faire remonter cette idéologie radicale, qui intrumentalise l'islam à des fins politiques, au IXè siècle et à l'exégète rigoriste Ibn Hanbal, ou seulement à ses disciples fanatisés Ibn Taymiyya (XIV) et Ibn Abdelwahhab (XVIIIè). Il n'aura échappé à personne qu'à ces époques, non seulement les Etats-Unis n'existaient pas mais même les Européens étaient largement absents du Moyen-Orient, surtout soumis aux Turcs ottomans et dans une moindre mesure aux Perses, tous musulmans, à partir du XVIe siècle. Cela dit, Washington et ses alliés n'ont certes pas été très constructifs en 2003... Mais c'est du passé et, aujourd'hui, ce ne sont pas les Américains que menacent les fanatiques de l'EI, mais bien leurs alliés arabes musulmans dans la région ! Obama doit donc prendre ses responsabilités et poursuivre les frappes aériennes pour, à tout le moins, endiguer la progression militaire des jihadistes.

Comment pourrait alors se structurer la région géopolitiquement ?

Je crois que le clivage sunnites/chiites, en dépit de la lutte commune contre l'EI, va se poursuivre, avec pour toile de fond la rivalité profonde et multiforme entre l'Iran et l'Arabie saoudite. Mais le phénomène le plus considérable, qu'illustre et renforce la progression de l'EI, c'est la balkanisation du monde arabe : la Somalie déjà effondrée et divisée en trois Etats, la Libye en passe de se scinder en deux parties tout comme le Yémen (qui ne s'était réunifié  qu'en 1990), l'existence de facto de deux voire trois Syrie, et, dorénavant, un Irak divisé en trois parts très distinctes...

L'Iran, Israël, et un Kurdistan à naître bénéficieront vraisemblablement de cette tendance selon moi très durable. 

 
Commentaires

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  • Par Lazydoc - 31/08/2014 - 10:44 - Signaler un abus Allons plus loin

    Si l'occident arrête les interventions intempestives qui ne la concerne plus au premier chef, les royautés du golfe seront obligés pour survivre d'investir dans des armées puissantes, et donc auront moins d'argent pour financer des groupes terroristes qui déstabilisent la région. Le pétrole viendra d'Amérique du Sud, d'Iran ou de Russie en complément des gaz de schiste. Laissons cette région se débrouiller et arrêtons de soutenir des rois, des dictateurs religieux ou laïc , qui financent ensuite le terrorisme international ou le communautarisme .

  • Par Pourquoi-pas31 - 31/08/2014 - 11:41 - Signaler un abus Encore plus loin

    renvoyons chez eux tous ces exilés qui fuient avec courage leurs chères patries. Donnons leurs les armes pour se battre pour leurs terres, leur sainte terre d´islam comme ils disent. Pour eux, fini le courage fuyons !

  • Par Vipas - 31/08/2014 - 12:25 - Signaler un abus L'articlene répond pas à la

    L'articlene répond pas à la question posée et laisse conclure que quoi qu'il en soit - poursuite des interventions occidentales ou retrait unilatéral - le monde arabe est promis à la "balkanisation". En est-il vraiment ainsi ? Quelles seraient en particulier les conséquences d'un désinvestissement massif de l'Occident sur l'attitude des minorités musulmanes en Occident et sur celle d'Israel désormais isolé au sein d'un bouillon de "tribus - clans, sectes, factions - ayant un drapeau" ?

  • Par vangog - 31/08/2014 - 12:41 - Signaler un abus Le moyen-orient est confronté au choc de la globalisation

    avec une force beaucoup plus déstructurante et déstabilisante que l'Occident. Les forces en présence qui vont s'opposer dans les prochaines années sont: Des dictateurs de petro-monarchies et régimes claniques sur le déclin. Des communautés ethnico-religieuses qui refuseront, de plus en plus, les frontières et les dictats auxquels elles ont été soumis, de tout temps. Une religion qui possède cinq siècles de retard sur le monde moderne, et qui se trouve forcée de jouer la carte de l'extrémisme pour surnager encore un peu dans la mer de la globalisation... Et des occidentaux désunis dans leurs motivations d'ingérence, mais unis dans leurs préoccupations économiques vis à vis de cette région aux énergies explosives... Je suis d'accord avec les deux intervenants précédents pour laisser ces forces et ces énergies se stabiliser, sans y ajouter de catalyseur extérieur. Mais ne doutons pas que la force de la religion déclinante va profiter des faiblesses social-démagogiques de l'Occident, pour y exporter son râle de mourant. Les pays les plus faibles et laxistes "societalement" seront la tête de pont de leur combat désespéré. Seul point où le rôle patriotique de la France doit prévaloir!

  • Par Marie-E - 31/08/2014 - 15:37 - Signaler un abus D'accord avec la conclusion

    de Frédéric Encel avec quelques nuances : l'Iran sans les mollahs, Israël avec les mains libres (parce que l'ONU et les occidentaux raz le bol ils sauvent à chaque fois le Hamas, le Hezzbollah,...) et le Kurdistan enfin : 3 alliés qui devraient s'entendre

  • Par yeneralobregone - 31/08/2014 - 15:54 - Signaler un abus la balkanisation du proche orient

    est la preuve mème de l'inanité des théories des multiculturalistes occidentaux, qui prétendent que tous, différents de races , de cultures ou de religions, devons vivre ensemble...c'est également la faillite du concepte des néoconservateurs américains, comme quoi la démocratie doit règler tout les problèmes, la guerre de 2003 fut bien une guerre pour rien... quant au fait de savoir si l'occident doit se garder d'intervenir désormais au proche orient , il faut bien comprendre que UN, nous somme de toute façon déja au proche orient puisque israel y est et que DEUX il y a déja des millions de proche orientaux en europe, et qu'ainsi, on est mouillé jusqu'au coup. la bonne réponse étant de soutenir les bons : rappelons ici, que les dirigeants français, ont dans les 3 années passées, installé des milices islamiques au pouvoir en libye et menacé de faire de mème en syrie ...

  • Par jmpbea - 31/08/2014 - 16:24 - Signaler un abus Les pays du Golfe n'ont pas cessé de jouer aux billes

    Avec les groupes extrémistes depuis 30 ans....ça leur retombe dessus comme aux américains en Afghanistan et en Irak...ces anciens conducteurs de chamaux n'ont aucune culture internationale et vivent leurs dissensions internes de façon moyenâgeuse ....il serait sage de nous retirer à 100% .de ce piège mortel et voir ce qu'il en adviendra...

  • Par Benvoyons - 31/08/2014 - 17:57 - Signaler un abus Pour réussir il faudrait faire venir des charmeurs de serpents

    mais vraiment les meilleurs.

  • Par assougoudrel - 31/08/2014 - 19:35 - Signaler un abus Ceux que nous appellons des

    dictateurs (Sadam, Kaddafi, Moubarak, Ben-Ali) et le président syrien sont des soupapes de sécurité. A part le dernier cité, les autres n'y sont plus et on voit que dans le trou s'est engouffré l'islamisme qui était en sommeil. Ils ont récupéré les armes et voilà. Au nom de la démocratie, nous sommes revenues à 3000 ans en arrière. Le malheur des uns fait le bonheur des autres. Je suis abonné à un journal espagnol qui dit que rien qu'au mois de juillet 2014, 36 millions d'étrangers ont passé les vacances en espagne, au détriment de tous ces pays. Le mois d'août sera pareil. On n'a même pas su en profiter, à cause des prix exhorbitants et tous les indésirables (merci taubirat) qui sont chez nous. Ces pays ont des tribus, tout comme anciennement les 12 tribus d'Israël, et on est arrivé avec notre démocaratie et on tout foutu en l'air. L'Espagne est moins idiot que nous. Ils ont leurs problèmes et ne se mèle pas de ce qui se passe au Moyen-Orien et en Ukraine. Nous, les indésirables défilent et cassent chez nous, sous l'oeil bienveillant de nos dirigeants.

  • Par Gré - 31/08/2014 - 20:33 - Signaler un abus Politiquement correct

    l'islamisme n' instrumentalise pas l'islam à des fins politiques, L'islam EST un programme politique, comme il est un programme judiciaire, économique et sociétal. La vie entière de l'individu est complètement cadenassée dans l'Islam. mais il n'est pas correct de le dire et on préfère croire que c'est une religion comme une autre càd qui ne concerne que la recherche de son salut par l'individu.

  • Par vangog - 01/09/2014 - 01:19 - Signaler un abus L'islam est une prison...

    pour tous ceux pour qui la Liberté constitue un défi insurmontable!

  • Par Le gorille - 01/09/2014 - 02:08 - Signaler un abus Alliés ? Non !

    @ Marie-E. Même sans les mollahs, l'Iran restera musulman : une raison suffisante pour ne pas s'allier avec Israël, même si ce dernier obtient les mains libres. Accessoirement, en principe, un musulman ne doit pas recevoir d'aide d'un chien occidental pour combattre un autre musulman...

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Frédéric Encel

Frédéric Encel est professeur de relations internationales à la Paris School of Business et maître de conférences à Sciences-Po Paris. Il a notamment publié Petites leçons de diplomatie, parus aux éditions Autrement, De quelques idées reçues sur le monde contemporain ainsi qu'un Atlas de la géopolitique d'Israël, parus aux éditions Autrement. Il a assuré la chronique internationale quotidienne de France Inter en 2013-2014. Il est l'auteur de Géopolitique du printemps arabe (septembre 2014, PUF), et co-auteur (avec Yves Lacoste) de Géopolitique de la nation France (septembre 2016).

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