Atlantico, c'est qui? c'est quoi ?
Samedi 01 Octobre 2016 | Créer un compte | Connexion
Extra

Les entreprises occidentales implantées en Chine résisteront-elles au développement des syndicats chinois ?

Foxconn, l'entreprise chinoise qui fabrique les produits Apple, va organiser des élections syndicales. Une première pour l'entreprise souvent pointée du doigt pour ses conditions de travail difficiles.

Le renouveau

Publié le
Les entreprises occidentales implantées en Chine résisteront-elles au développement des syndicats chinois ?

Foxconn, l'entreprise chinoise qui fabrique les produits Apple, va organiser des élections syndicales.  Crédit Reuters

Atlantico : Foxconn, l'entreprise chinoise - souvent pointée du doigt pour ses conditions de travail difficiles - par laquelle sous-traite Apple pour la fabrication de ses produits- a accepté l'organisation d'élections pour désigner des représentants syndicaux. La montée en puissance des syndicats chinois va t-elle contraindre les entreprises occidentales à revoir leur business model ?

Jean-Joseph Boillot : C'est clairement une annonce importante et d'ailleurs soigneusement sous-pesée par les autorités chinoises qui ont bien sûr donné leur aval. La raison en est simple. Les conflits dans les usines chinoises se sont multipliés depuis quelques années tant sur les salaires que sur les conditions de travail. Or en l'absence de syndicats crédibles, les jeunes travailleurs -beaucoup de femmes d'ailleurs- ont de plus en plus utilisé la toile et des formes violentes de manifestation pour faire connaître leur frustration de ne pas partager les fruits de la croissance tant vantée par le parti communiste.

C'est évidemment perçu comme une menace de déstabilisation du régime, et notamment car les violences atteignent parfois des formes extrêmes et que la génération Weibo, le tweeter chinois, c'est tout de même 300 millions de jeunes qui jouent désormais à cache-cache avec la censure.

Pour les entreprises occidentales, le signal est clair. La Chine est en train de muer d'une usine du monde pas chère, disciplinée, sous le contrôle sans partage du Parti, à une Chine où les salaires augmentent de 15% par an, avec une volonté de remonter désormais en gamme pour des raisons économiques mais aussi géopolitiques bien évidemment, et enfin où le tout à l'exportation ne peut plus marcher. Il faut donc que la demande intérieure prenne le relais, et pour cela que les travailleurs chinois deviennent aussi des consommateurs.

Mais ne nous faisons pas d'illusion. Il ne s'agira bien sûr pas d'élections libres dans les faits. Il faudra simplement que les entreprises occidentales continuent de faire avec l'omniprésence du Parti dans leur entreprise. Ce faisant, elles auront un rôle délicat de cobayes, car il n'est pas sûr que la jeunesse chinoise accepte de se faire voler une démocratie sociale tant attendue. Je crois qu'elles vont notamment découvrir tous les mérites de la fameuse RSE (Responsabilité sociale et environnementale) sur laquelle elles travaillent depuis tant d'années sans toujours l'appliquer réellement.

Quelles sont les principales revendications des syndicats de travailleurs chinois ?

Elles sont très simples, comme dans tous les pays du monde qui ont connu un brusque décollage économique (rappelez vous Germinal en France). Sachant que la Chine a pratiqué une politique autoritaire de bas salaires -encore 100 à 200 euros par mois pour les ouvriers. La priorité était double : embaucher le maximum de jeunes arrivant sur le marché du travail dans ces années de transition démographique où ils étaient entre 15 et 20 millions de plus chaque année; et attirer le maximum d'entreprises du monde entier pour s'approprier le meilleur de leur technologie. Telles étaient les deux priorités bien mises en avant par Deng Xiao Ping en 1979. Il fallait donc que les profits soient les plus élevés possibles et pour cela la main d’œuvre docile et les conditions de travail frustres, c'est le moins qu'on puisse dire, comme dormir dans des dortoirs attenants à l'usine. Ce faisant, l'intensification des conditions de travail n'a plus eu aucune limite et ce n'est pas pour rien que la productivité du travail a progressé de 15% par an en moyenne depuis 20 ans.

La conséquence est une émigration massive de jeunes des zones rurales et de l'intérieur, sous-payés, mal logés, surexploités 10 à 12 heures par jour, sans week-end et juste une ou deux semaines de vacances par an au moment des deux grandes fêtes nationales imposées du reste par le Parti. Or ces jeunes ne veulent plus de ce modèle où les gains de productivité alimentent les profits des cartels au pouvoir comme on les appelle sur Weibo, mais aussi le consommateur occidental qui a bien profité du made in china même s'il en perdait son emploi. Ils veulent donc leur part du gâteau, et comme les nouvelles générations de jeunes sont en forte contraction depuis quelques années, ils savent que leur pouvoir de négociation augmente. Sans compter avec le soutien massif de leurs parents qui se retrouvent désormais seuls avec une toute petite retraite et qui regrettent bien souvent Mao.

Cela fait beaucoup de mécontents potentiels. Bref, les jeunes travailleurs veulent un "New Deal" un peu comme en 1968 en France, même s'ils savent qu'il aura des "caractéristiques chinoises" pour paraphraser la propagande officielle.

Quelles sont les conséquences de cette montée en puissance des syndicats de travailleurs chinois pour les économies occidentales ? Le géant asiatique sera-t-il encore l'atelier du monde ? Est-ce le signe que l'économie chinoise progresse y compris qualitativement ?

Vous avez raison d'insister sur les conséquences pour nous, et à double titre. D'abord nous sommes rentrés dans l'ère de la maturité chinoise, un peu comme au Japon à la fin des années 1970, mais ce sera ici encore plus rapide et plus massif compte tenu de la taille de la Chine et de la politique de l'enfant unique. C'est une problématique qui passe de la délocalisation plus ou moins inévitable comme le disait si bien le patron du groupe SEB il y a quelques années, à celle de la relocalisation. Soit, on monte vite en gamme en Chine, même avec de plus en plus de R&D in situ, pour avoir des produits ou des services adaptés aux fortes spécificités du marché chinois. Mais on signe alors évidemment une nouvelle phase de concurrence sur son propre marché, avec des produits sans doute plus chers mais aussi plus compétitifs en qualité.

La clé ici sera celle de l'innovation au fil de l'eau, là encore, comme chez SEB par exemple, mais aussi celle de la "solution" qui intègre beaucoup de services et non plus seulement un produit. Soit on se relocalise, comme le font les groupes chinois eux-mêmes au Vietnam, au Bangladesh ou encore en Afrique, notamment dans les secteurs les plus intensifs en main d’œuvre ou en coûts environnementaux. Et là paradoxalement, l'Europe -France comprise- redevient compétitive dans tout un ensemble de domaines comme le montre bien une étude récente d'un cabinet de sous-traitance internationale.

Mais attention, ce n'est pas la fin de l'usine du monde, ou du made in china. Si vous regardez l'exemple du Japon, ce pays est plus que jamais un redoutable concurrent comme dans l'automobile, les équipements ou encore l'électronique. Et n'oubliez pas qu'il y a un facteur 10 par rapport à la Chine. Imaginez par exemple ce qui pourrait se passer dans l'aéronautique et ce qui se passe plus largement dans tous les biens d'équipement. Dans les infrastructures de téléphone, Huawei et ZTE ont littéralement explosé le géant Alcatel, même marié à un américain.

Bref, cette annonce d’élections syndicales "libres" joue comme une fin de partie, celle des Trente Glorieuses de Deng Xiao Ping. Avec ces défis et ces opportunités. Un marché intérieur chinois plus vaste et plus sophistiqué, et donc plus porteur si on l'aborde avec sérieux, sans arrogance. Mais aussi un impératif de montée en gamme et surtout à mon sens en agilité dans l'innovation. Bref, avec la Chine, il faut vite changer de Business Model, à la fois techniquement et socialement, et ici comme là-bas.

Propos recueillis par Olivier Harmant

 
Commentaires

Nos articles sont ouverts aux commentaires sur une période de 7 jours.
Face à certains abus et dérives, nous vous rappelons que cet espace a vocation à partager vos avis sur nos contenus et à débattre mais en aucun cas à proférer des propos calomnieux, violents ou injurieux. Nous vous rappelons également que nous modérons ces commentaires et que nous pouvons être amenés à bloquer les comptes qui contreviendraient de façon récurrente à nos conditions d'utilisation.

  • Par sicenetoi - 06/02/2013 - 11:16 - Signaler un abus Les syndicats chinois ?

    Pour le moment, ils ne sont guère influents, mais je souhaite qu'ils le deviennent. La compétitivité de leurs produits, enfin leur vrai coût nous aiderons à nous battre à armes égales car la concurrence libre et nin faussée, CA SUFFIT .

  • Par JS - 06/02/2013 - 21:57 - Signaler un abus Ça dépend: si c'est des

    Ça dépend: si c'est des syndicats à la Francaise aux bottes du pouvoir: alors la réponse est nom..

Pour commenter :

Depuis son lancement Atlantico avait fait le choix de laisser ouvert à tous la possibilité de commenter ses articles avec un système de modération a posteriori. Sous couvert d'anonymat, une minorité d'internautes a trop souvent détourné l’esprit constructif et respectueux de cet espace d’échanges. Suite aux nombreuses remarques de nos lecteurs, nous avons décidé de réserver les commentaires à notre communauté d’abonnés.

Jean-Joseph Boillot

Jean-Joseph Boillot est agrégé de sciences économiques et sociales et Docteur en économie.

Il est spécialisé depuis les années 1980 sur l'Inde et l'Asie émergente et a été conseiller au ministère des Finances sur la plupart des grandes régions émergentes dans les années 1990.

Il est aujourd'hui conseiller au club du CEPII et coprésident du Euro-India Group (EIEBG).

Il est également l'auteur de Chindiafrique : la Chine, l'Inde et l'Afrique feront le monde de demain paru chez Odile Jacob en Janvier 2013.

Voir la bio en entier

Je m'abonne
à partir de 4,90€