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Entre falsification, déni et fascination : pourquoi les avancées de la recherche en génétique mettent de plus en plus mal à l’aise les sociétés occidentales

Robert Plomin, professeur de génétique du comportement au King's College de Londres, vient de publier une étude démontrant que la réussite scolaire d'un enfant à l'école primaire serait en majeure partie (66%) déterminée par son patrimoine génétique. Des résultats qui font débat au sein de la communauté scientifique et qui fascinent autant qu'ils rebutent de plus en plus les sociétés occidentales.

"Contre-nature"

Publié le - Mis à jour le 19 Août 2016
Entre falsification, déni et fascination : pourquoi les avancées de la recherche en génétique mettent de plus en plus mal à l’aise les sociétés occidentales

Atlantico : Robert Plomin, professeur de génétique du comportement au King's College de Londres, vient de publier une étude (voir ici) démontrant que la réussite scolaire d'un enfant à l'école primaire serait en majeure partie (66%) déterminée par son patrimoine génétique. Nancy Segal, psychologue comportementale et généticienne à l'Université d'Etat de Californie, a quant à elle démontré, via de nombreuses recherches sur les jumeaux, que 50% de notre personnalité serait déterminée par notre patrimoine génétique. En quoi ces enseignements remettent-ils profondément en question certaines règles ou valeurs structurantes, au premier rang desquelles la notion de méritocratie ?

Les conséquences vertigineuses de ces enseignements peuvent-ils expliquer un certain rejet de la part de la population ?

Eric Deschavanne : Une découverte scientifique, quelle qu'elle soit, n'a pas le pouvoir de mettre en cause des valeurs structurantes. En revanche, des valeurs structurantes peuvent conduire à nier une découverte scientifique. Ainsi, la foi peut conduire à nier la théorie de l'évolution, mais la théorie de l'évolution n'est pas nécessairement incompatible avec la foi. L'attitude fréquente consistant à s'aveugler sur des faits ou des connaissances scientifiques qui contrarient nos valeurs ou nos engagements est le propre de l'idéologie. Or, l'idéologie la plus forte aujourd'hui dans les sociétés occidentales est l'idéologie démocratique. Les "valeurs structurantes" sont la liberté et l'égalité. L'un des paradoxes les plus amusants de notre époque est, qu'à l'heure où les valeurs démocratiques imprègnent plus que jamais la culture commune, se développe une science – la génétique du comportement – qui semble les contredire radicalement. Dès lors qu'on l'applique au domaine des performances de l'esprit liées à la réussite scolaire et sociale, ces données nouvelles réactivent immanquablement l'imaginaire aristocratique qui constitue le repoussoir absolu de l'idéal démocratique : la culture aristocratique se fonde en effet sur un principe théorique, à savoir l'idée (parfaitement explicite, par exemple, dans la philosophie de Platon et d'Aristote) selon laquelle certains hommes sont par nature meilleurs que d'autres. L'idéologie du "don" est aristocratique par essence : elle réside dans la croyance en une finalité naturelle, en l'existence d'une disposition naturelle qui prédestine à la réussite dans un certain type d'activités, ainsi qu'à une position sociale déterminée. Pour Platon et pour Aristote, il existe, par exemple, des esclaves par nature et des philosophes par nature.

 

La notion de méritocratie est au coeur du noeud de problèmes que l'on évoque ici. De prime abord, depuis la Révolution française et l'abolition des privilèges, l'idée méritocratique est indissociable de l'idéal démocratique dans la mesure où elle consiste à abolir les inégalités sociales ou leurs effets afin d'asseoir la réussite sociale (l'accès à l'élite) sur le mérite et le talent des individus. Cet idéal méritocratique dissimule toutefois une difficulté théorique qui a été aperçue depuis. Ce principe méritocratique, justifié par l'idéal démocratique, est en réalité aristocratique : si, par hypothèse, on parvenait à abolir totalement les effets du déterminisme social, on produirait alors une élite fondée exclusivement sur la hiérarchie naturelle des talents. Ce qu'illustre à la quasi-perfection la compétition sportive, qui est à la fois démocratique (tout le monde a sa chance, l'origine sociale ayant peu de liens avec la performance physique) et aristocratique (la hiérarchie, implacable, est celle des talents naturels). La  méritocratie, autrement dit, instaure moins le règne du mérite que celle du don. Pour juger du mérite (la valeur morale que confèrent le travail, la libre activité de l'homme), il faudrait pouvoir faire abstraction de la différence des talents. Roger Federer et Lionel Messi ont sans doute beaucoup travaillé, mais leur supériorité ne s'explique pas par le travail. Il se trouve, sans doute, nombre de joueurs qui ont atteint un bon niveau en travaillant beaucoup plus mais sans jamais parvenir à l'excellence et à sortir de l'anonymat. La notion de méritocratie est donc ambivalente. L'idéal humaniste et démocratique conduit nécessairement à valoriser le mérite, mais le mérite en tant que tel ne se confond pas avec la performance : un trisomique a peu de chance de devenir prix Nobel, cela n'implique pas qu'il ait moins de mérite qu'un prix Nobel. Ce qu'on appelle principe méritocratique dans la sélection des élites (une sélection fondée sur la neutralisation du déterminisme social) comprend cependant un élément aristocratique, en tant que la hiérarchie qui en résulte est déterminée au moins pour partie, et sans doute davantage, par le talent naturel que par les efforts de la volonté. En ce sens, les données scientifiques que vous évoquez ne contredisent ni le sens commun (qui admet parfaitement l'inégalité des talents), ni la notion de méritocratie telle qu'elle est généralement admise et telle qu'elle fonctionne plus ou moins bien.

 

Ces données contredisent cependant les phantasmes idéologiques qu'engendre inévitablement le règne des valeurs démocratiques : le phantasme de la toute-puissance de la volonté et le phantasme égalitariste-constructiviste. Une philosophie de la liberté rejette nécessairement la conception "hard" du déterminisme, selon laquelle notre existence serait de part en part déterminée par nos déterminations génétiques ou social-historiques. Elle n'est cependant pas vouée à défendre de manière dogmatique l'idée d'une liberté absolue qui pourrait s'affranchir des déterminations. Si je fais 1,60 m, mes chances de faire carrière en NBA sont assez réduites, même avec la meilleure volonté du monde en travaillant 12h par jour. De même, la probabilité du trisomique d'intégrer Polytechnique est fort restreinte. Ma liberté ne consiste pas à nier les déterminations qui définissent le champ de mes possibles, elle réside dans ma capacité de me déterminer par rapport à ces déterminations, à transformer celles-ci en situation, en point de départ à partir duquel je vais déterminer par moi-même des projets et les limites de mes ambitions. Une conception non dogmatique (idéologique) du libre-arbitre peut donc parfaitement faire droit au déterminisme "soft", c'est-à-dire reconnaître la réalité objective des déterminations génétiques comme des déterminations social-historiques.

 

L'idéal d'égalité présuppose également la définition de l'homme par la liberté : pour abolir les privilèges aristocratiques, il fallait concevoir, selon la formule célèbre du révolutionnaire Rabaut Saint-Etienne, que "l'histoire n'est pas notre code". A fortiori, pour admettre que tous les enfants qui entrent à l'école ont une chance de réussir scolairement et socialement, il faut considérer non seulement que l'histoire (et donc le social), mais aussi la nature, ne sont pas notre code. Cet idéal d'égalité -  parfaitement justifié dès lors qu'on récuse le déterminisme "hard" - se mue cependant en idéologie égalitariste lorsqu'il justifie l'aveuglement aux déterminations qui rendent inévitables la différence des destins scolaires et sociaux (récusation du déterminisme "soft" si l'on veut reprendre cette distinction rhétorique, c'est-à-dire tout simplement des données de la connaissance). Les valeurs démocratiques structurantes (liberté et égalité) peuvent conduire soit à l'attitude idéologique consistant à nier les inégalités naturelles, soit à la formulation d'un idéal démocratique qui s'efforce de penser ces inégalités sur la base du principe de l'égale dignité des individus. La différence des destins entre le grand sportif et l'handicapé peut s'expliquer par une différence génétique. Une société démocratique les considère cependant (ou devrait les considérer) égaux en droits et en valeur ; sur cette base, elle serait fondée à prendre des mesures destinées à sauvegarder autant que faire se peut l'autonomie de l'handicapé, à élargir pour lui le champ des possibles - des mesures, autrement dit, destinées à renforcer sa liberté.

 

Alexandra Henrion-Caude : Comme votre question fait la synthèse de plusieurs études, voici quelques clés de compréhension sur ce genre de travaux. 

Depuis plus de dix ans, ce type d’études a tenté d’identifier les variations de notre génome qui pourraient prédire nos maladies. Par les statistiques, des associations ont été recherchées entre un million de variations, et telle ou telle maladie. Quel est le bilan de ces dix années de recherche? Un échec global à avoir identifier la moindre variation qui aurait suffisamment d’effet pour déclencher une maladie. 

Face à cet échec, ce genre de travaux sur tout le génome a dû être réorienté selon de nouveaux modes de travail. La nouvelle proposition était que plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines de variations, auraient, ensemble un tout petit effet. Seulement, pour bénéficier d’un tel effet additif, nous avons assisté à une véritable inflation de la taille des cohortes. Car pour être statistiquement valable, la taille des cohortes étudiées devait être multipliée par 10, par 100, par 1 000 voire par 100 000. Cette inflation a alors posé un autre problème à la communauté scientifique : plus la taille du groupe est importante, plus il est difficile, voire impossible, que le critère étudié, par exemple la maladie, ou, dans l’étude dont vous me parlez, la performance scolaire, soit mesuré de façon fiable et reproductible. 

Dans l’étude que vous mentionnez, la "performance scolaire" est mesurée par le "nombre d’années passées à faire des études". Chacun pourra juger de lui-même si ce critère est réellement pertinent pour conclure à la "performance scolaire". Quoiqu’il en soit, la raison de ce choix est que, par rapport à la taille de la cohorte étudiée de 329 000 personnes, c’est la seule donnée qui soit accessible démographiquement. Dans ce dernier travail, Robert Plomin propose de ne plus utiliser les risques statistiques mais de nouveaux scores, pour en améliorer les conclusions. Par cette ruse méthodologique, les chiffres d’association sont meilleurs et passent, comme les auteurs l’expliquent dans l’article, de 7% à 9% d’explication de la variance de la performance scolaire. 

Vous évoquez le vertige? S’il y a un vertige à éprouver, il me semble porter davantage sur le design de ce type d’études que sur les résultats, dont la portée reste, depuis dix ans de recherche, bien médiocre. Car une dernière caractéristique de ce genre de travaux est qu’ils ne sont publiés qu’à la condition qu'une association positive soit trouvée. Autrement dit, pas d’association, pas de publication car aucun journal n’accepte de publier des résultats négatifs ! Ces pratiques entraînent les scientifiques à justifier coûte que coûte les énormes sommes engouffrées par ce genre d’études, et à ne plus "tester leur hypothèse", mais bien plutôt à tout faire pour "démontrer leur hypothèse"… Par exemple, comme dans cette étude, en établissant de nouveaux scores plutôt qu’à utiliser les calculs de risque statistique utilisés classiquement.

 
Commentaires

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  • Par rodmcban - 17/08/2016 - 10:37 - Signaler un abus Les faits

    C'est pénible pour les gauchistes ces faits toujours plus fascistes. Il faut "moraliser" la science d'urgence !

  • Par JLH - 17/08/2016 - 13:32 - Signaler un abus l'art de la démonstration,

    Oui, de plus en plus on raisonne à l'envers, on commence par la conclusion à laquelle on veut arriver, on construit ensuite un raisonnement (et un système mathématique, aujourd'hui c'est très chic, les équations ont un air sérieux) et ensuite un construit un système d'hypothèses : c'est de l'idéologie, pas de la science, et on publie tout et n'importe quoi, en particulier en sciences humaines. L'idéologue, c'est le Loup de la fable de Lafontaine, l'Agneau lui démontre qu'il ne peut troubler l'eau parce qu'il est en aval du Loup, le loup incontinent répond (en bon idéologue) "tu la troubles". Il est inutile de discuter avec un Idéologue, donc voilà des "chercheurs" qui ont voulu démontrer que le capital génétique a une une influence sur les résultats scolaires, eh bien, ils y sont arrivés, puisque c'est à ce résultat qu'ils voulaient arriver, donc tordons le cou des hypothèses, des raisonnements et la solution est là, fut-elle complètement bidon.

  • Par valencia77 - 17/08/2016 - 14:25 - Signaler un abus Capital genetique

    La genetique pas d'influence? Faut etre aveugle. Aux USA, comparez la societe noire et asiatique.

  • Par JLH - 17/08/2016 - 18:52 - Signaler un abus lisez tristes tropiques

    çà permet de réfléchir au lieu de réagir

  • Par emem - 17/08/2016 - 20:19 - Signaler un abus Partout, sauf en France

    En 1976 des dizaines de professeurs d’université très renommés (dont quatre “Prix Nobel”) signèrent une manifeste contre le terrorisme intellectuel dont sont victimes les savants qui affirment que l’hérédité a un rôle important dans la détermination des aptitudes et des comportements humains. Un seul français signa ce manifeste, Jacques Monod…

  • Par Calumet - 17/08/2016 - 21:27 - Signaler un abus Tout le monde est convaincu que les chiens ne font pas des chats

    Mais il faut faire semblant de croire le contraire et qu'un enfant adopté au Burkina à deux semaines dans une famille riche de la région parisienne a les mêmes chances que ses frères de faire polytechnique. Ben non.

  • Par clint - 18/08/2016 - 00:20 - Signaler un abus Presque toutes les "valeurs morales" y sont opposées !

    Y adhérer est en quelque sorte dénier égalité . C'est aussi pour d'autres aller contre Dieu, du moins les écritures. Quand on voit que l'on refuse les OGM ce n'est pas pour permettre ce qui s'en rapproche pour les hommes. Nier les progrés scientifiques revient à les réserver aux plus fortunés. Quand je vois des mongoliens ou des invalides détectés avant la naissance je vois le côté parfois néfaste des religions. Pourquoi prenons nous des antibiotiques, etc, pour guérir et ne faisons nous rien pour des cas détectés avant la naissance ?

  • Par vangog - 18/08/2016 - 02:03 - Signaler un abus Échec du déterminisme historique, échec du déterminisme social..

    échec du déterminisme racial ( Rayski, si vous êtes là, ne me lisez pas...), mais que reste-t-il au gauchisme, si tous les constructivismes s'écroulent, les uns après les autres, sous les coups de butoir de la science (la vraie, enfin...)? Non, je rigole...il lui reste ses illusions, et les illusions, c'est la liberté de rêver... Ah Liberté, liberté chérie! Dès que l'homme se mêle de vouloir te mettre en cage, tu te mue en nuage et tu lui échappe ( Alexandrie...Alexandra...). Ceci écrit, il faudra quand-même faire le bilan et juger les coupables. Pensez-donc! Deux générations sacrifiées pour satisfaire aux délires constructivistes de la gauche, des armées de commissaires politiques-pedagogistes dans l'enseignement, chargés de traquer les réfractaires, de fixer la norme gauchiste, de fusiller les insoumis...et, au bout, l'échec pitoyable en forme de bonnet d'âne PISA! La formation de petits soldats Orwelliens, soumis et sans âme, déshumanisés pour satisfaire au dieu Bilderberg de la consommation à tout prix, incapables de créer ni d'inventer leur vie...oui, il faudra juger ces idéologues pedagogistes, pour abus de pouvoir dominant, et échec sanglant...

  • Par vangog - 18/08/2016 - 02:29 - Signaler un abus Ah oui...j'allais oublier le pire: échec du déterminisme sexuel

    enfin...il n'a pas encore échoué, car c'est le dernier rejeton de la gauche en cloque, la dernière tentative de manipulation mentale de masse...mais il échouera, comme les autres, car la science ( la vraie, celle-là) déterminera, bien évidemment, que la plus grande part de notre sexualité est déterminée génétiquement, et que les apprentis-sorciers de la GPA et de la PMA, neo-fascistes de l'eugénisme, se fourvoient comme se fourvoyaient les idéologues du socialisme hitlerien, tentant de créer les petits soldats asexués du paradis socialiste qui s'imposerait au monde...naturellement et fatalement (150 millions de morts pour les deux socialismes, une paille!...quasiment un détail de l'histoire...)

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Eric Deschavanne

Eric Deschavanne est professeur de philosophie.

A 48 ans, il est actuellement membre du Conseil d’analyse de la société et chargé de cours à l’université Paris IV et a récemment publié Le deuxième
humanisme – Introduction à la pensée de Luc Ferry
(Germina, 2010). Il est également l’auteur, avec Pierre-Henri Tavoillot, de Philosophie des âges de la vie (Grasset, 2007).

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Alexandra Henrion-Caude

Dr Alexandra Caude est directrice de recherche à l’Inserm à l’Hôpital Necker. Généticienne, elle explore les nouveaux mécanismes de  maladie, en y intégrant l’environnement. Elle enseigne, donne des conférences, est membre de conseils scientifiques.

Créatrice du site internet science-en-conscience.fr, elle est aussi l'auteur de plus de 50 publications scientifiques internationales. Elle préside l’Association des Eisenhower Fellowships en France, et est secrétaire générale adjointe de Familles de France.

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