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Elections, pièges à cons (numériques) ? Puisque Google sait avant vous pour qui vous voterez, les scrutins du futur parviendront-ils à garder un sens ?

Selon l'étude "The search engine manipulation effect (SEME) and its possible impact on the outcomes of elections" des chercheurs Robert Epstein et Ronald E. Robertson, les classements de recherche Google affectent l'opinion des internautes, et donc la manière dont ils votent. Mais il y a encore plus grave.

Economie de l'attention

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Elections, pièges à cons (numériques) ? Puisque Google sait avant vous pour qui vous voterez, les scrutins du futur parviendront-ils à garder un sens ?

Avec la numérisation de tous les échanges, les grands acteurs d’Internet, et en particulier Google, mais pas uniquement, disposent désormais de l’intégralité de la vie sociale contemporaine… Crédit REUTERS/Francois Lenoir

Atlantico : Dans leur étude "The search engine manipulation effect (SEME) and its possible impact on the outcomes of elections", les chercheurs Robert Epstein et Ronald E. Robertson sont parvenus à la conclusion suivante : l’ordre des résultats proposés aux internautes influence leurs opinions, et cette manipulation peut passer inaperçue. C'est ce qu’ils appellent le "search engine manipulation effect". Comment expliquer que les classements de recherche Google affectent la façon dont les gens votent (économie de l'attention) ?

Jean-Gabriel Ganascia : Robert Epstein et Ronald Robertson sont des psychologues de la très prestigieuse université d’Harvard.

Ils ont essayé de démontrer empiriquement que l’ordre des résultats proposés aux internautes sur un moteur de recherche influençait leur vote. Pour cela, dans l’étude SEME, ils se sont placés dans une situation artificielle où une centaine d’électeurs américains étaient amenés à départager deux candidats à des élections australiennes assez éloignées de leurs préoccupations. Ils avaient tous accès à un moteur de recherche pour s’informer sur ces candidats, mais après avoir été, à leur insu, divisés en trois groupes : l’un pour lequel le moteur favorisait l’apparition des pages relatives au premier candidat, le deuxième, pour lequel le moteur favorisait l’apparition des pages relatives au second candidat et le troisième, sans biais. Comme on peut s’y attendre, les électeurs du premier groupe se sont prononcés majoritairement pour le premier candidat, ceux du deuxième pour le second et ceux du troisième votaient de façon à peu près équilibrée. Cela semble prouver l’influence des "préférences" des moteurs de recherches sur le choix des électeurs. Néanmoins, il faut demeurer prudent, car il n’est pas avéré que cela joue un rôle aussi important lorsque la population est très impliquée, qu’elle possède beaucoup d’informations ou que son opinion s’est déjà "cristallisée". Il n’en demeure pas moins que dans le déluge informationnel auquel nous sommes soumis chaque jour, nos facultés cognitives, et en particulier nos capacités attentionnelles, sont soumises à rude épreuve… L’ordre dans lequel les résultats nous sont présentés joue donc très certainement un rôle important, car on sait que seuls les premiers résultats des moteurs de recherche sont considérés.

L’un de ces deux chercheurs, Robert Epstein, a récemment relativisé les résultats de sa recherche en expliquant qu’il est impossible de traquer avec précision l’influence de l’ordre des suggestions des résultats de recherche Google. Est-ce à dire que nous ne pouvons toujours pas savoir avec précision comment le classement du moteur de recherche affecte les élections ?

Effectivement, Google conserve le secret de ses algorithmes d’établissement des préférences. La compagnie a de bonnes raisons pour cela : en effet, si nous savions comment ce moteur fonctionne, nous pourrions tenter de l’influencer. Cela permit à des sociétés de déployer des trésors d’ingéniosité pour aider à améliorer le référencement de certains sites, au dépend d’autres. A titre d’illustration, à une époque, il suffisait d’écrire sur votre site des mots populaires en vert sur un fond vert pour l’avantager dans le référencement : les lecteurs ne les voyait pas, mais les moteurs de recherche les prenaient en considération… Google change donc régulièrement d’algorithme pour éviter ce qu’il considère comme une forme de triche. La conséquence, c’est que l’on ne peut pas savoir, avec précision, comment sont classés les sites, et en particulier comment sont hiérarchisées les pages qui mentionnent les candidats. Si l'on suppose que cela influence les élections, alors cela voudrait dire que le moteur Google affecte les résultats électoraux sans que nous sachions comment. Ceci étant, il se peut que beaucoup d’autres facteurs interviennent, comme le temps qu’il fait le jour du vote, les faits divers dont la presse fait état, la conjoncture politique internationale, etc.

Plus grave, Robert Epstein souligne que Google "sait exactement comment nous allons voter", car l'entreprise passe son temps à récolter un maximum d'informations personnelles (exemple : utilisez Google Maps pour vous diriger vers un meeting d’un candidat, Google le saura immédiatement). L'entreprise peut-elle alors sciemment favoriser la candidature d'un candidat par rapport à un autre (comme le laissent entendre les soupçons qui pèsent sur la favorisation d'Hillary Clinton par Google) ? Si oui, comment ?

La seconde hypothèse de Robert Epstein porte sur l’ensemble des données personnelles dont disposent, potentiellement, Google et les autres réseaux sociaux comme Facebook, LinkedIn ou Twitter. Si elles étaient exploitées, ces données permettraient certainement d’inférer beaucoup de choses sur les opinions individuelles. Il existe d’ailleurs, d’ores et déjà, beaucoup de travaux de recherche qui visent à dégager l’état de l’opinion à partir d’une exploitation des réseaux sociaux. Ceci étant, là encore, même si l’on est en mesure d’inférer l’opinion d’une grande partie de la population, cela ne permet pas immédiatement d’avantager tel ou tel candidat. Il se peut que, comme le prétend Julian Assange, Google favorise Hillary Clinton ; mais, si tel était le cas, cela tiendrait à autre chose, par exemple à la préférence accordée au référencement de ses sites sur ceux de ses concurrents. En revanche, la connaissance dont disposent les réseaux sociaux et les moteurs de recherche peut aider à cibler les électeurs susceptibles de basculer pour tenter de les convaincre, en trouvant les arguments auxquels ils pourraient être sensibles. Barack Obama avait déjà mis en œuvre cette stratégie en 2008, en utilisant Facebook. On peut imaginer qu’Hillary Clinton fasse de même, mais avec des moyens démultipliés, en ayant recours à toutes les techniques de traitement de grandes masses de données, et avec le concours de la société Google… Mais, pour l’instant, nous n’en avons aucune preuve.

 
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Jean-Gabriel Ganascia

Jean-Gabriel Ganascia est professeur à l'université Pierre et Marie Curie (Paris VI) où il enseigne principalement l'informatique, l'intelligence artificielle et les sciences cognitives. Il poursuit des recherches au sein du LIP6, dans le thème APA du pôle IA où il anime l'équipe ACASA .
 

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