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Élection présidentielle au Mali : pourquoi la France soutient discrètement le président sortant malgré son bilan mitigé

Les Maliens étaient appelés à voter pour élire leur prochain président. Le président sortant Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) se présentait à sa réélection. Quels sont les enjeux de ce scrutin ?

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Élection présidentielle au Mali : pourquoi la France soutient discrètement le président sortant malgré son bilan mitigé

 Crédit ISSOUF SANOGO / AFP

Atlantico : Les Maliens étaient appelés à voter pour élire leur prochain président. Le président sortant Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) se présentait à sa réélection. Que pensez-vous de ce scrutin et concrètement quels en sont les enjeux ?

 
Emmanuel Dupuy : Ce vote revêt une importance capitale, tant aux yeux des Maliens - soucieux de critiquer ou de valider les orientations socio-économiques et celles sur le plan sécuritaire du président sortant depuis son élection en août 2013 - que de la « communauté internationale » (ONU, UE, UA, France et Etats-Unis, notamment) - désireuse de rendre « comptable »  le président sortant des échecs et atermoiements quant à la mise en place erratique des Accords d’Alger de mai 2015. 
 
Ces derniers étaient pourtant sensés mettre en place une réconciliation nationale rendue possible par un dialogue avec les mouvements rebelles touaregs qui avaient pris les armes aux côtés des groupes armés terroristes islamistes contre le gouvernement de Bamako fin 2012.
On se rappelle que c’est ce qui avait provoqué, du reste, l’intervention militaire française « Serval » le 11 janvier 2013 (suivie par l’opération Barkhane, à partir du 1er août 2014 ; opération désormais élargie aux quatre voisins sahélo-sahariens - Mauritanie, Niger, Burkina-faso et Tchad).
 
La question sécuritaire a d’ailleurs été brandie comme une sorte d’épée de Damocles par les 24 candidats en lice (14 de plus qu’en 2013 !), notamment par les trois principaux adversaires d’IBK (Soumaïla Cissé - arrivé second lors du précédent scrutin présidentiel, Cheick Modibo Diarra et Modibo Sidibé)…Nombre de candidats ont interpelé le président malien quant à l’efficacité du dispositif policier et militaire prévu (30 000 agents des forces de sécurité) alors que plusieurs dizaines d’incidents violents ont été signalés et que près de 650 bureaux de vote, sur les 23 041 ouverts pour ce scrutin, n’ont pu ouvrir pour cette même raison. Une dizaine d’obus de mortier ont ainsi été tirés dans le secteur de Kidal, obligeant la fermeture de plusieurs bureaux de vote. 
 
Au-delà de la persistance de la menace terroriste djihadiste dans le septentrion malien, c’est désormais à un autre type de menace que sont confrontés les Maliens : celle liée aux heurts intercommunautaires qui ont fait 289 de morts rien qu’au cours du premier semestre 2018, élargissant ainsi les zones d’insécurité au coeur du Mali, dans la boucle du fleuve Niger, dans la région de Mopti, qui représente - à lui seul - 13% de l’électorat, mais aussi 75% des attaques évoquées précédemment. Pire, la sécheresse actuelle qui sévit dans la région de Sikasso, Kayes, ou encore de Yélimané, est devenue un facteur supplémentaire de grief contre l’Etat, accusé de ne pas avoir pris en compte la gravité de la situation. L’on dit, d’ailleurs, souvent que « ventre affamé n’a point d’oreille ». 
 
C’est donc dans un climat tendu généralisé que le premier tour de ces élections s'est déroulé. Néanmoins, bien qu’il faille attendre encore quelques jours, le taux de participation confirmera ou pas si le pari du président sortant de faire voter massivement les 8 millions d’électeurs maliens aura été entendu et lui sera favorable….Si le taux est inférieur au niveau record atteint en 2013 (49,98% au premier tour/ 45,78% au second tour), IBK et sa plate forme électorale - le rassemblement « Ensemble pour le Mali » (RPM) aura aussi été sanctionné par les Bamakois et les habitants des villes, qui n’ont guère vu les réalisations promises par le candidat, notamment au niveau de la politique du logement et de l’investissement dans le secteur agricole, délaissé au profit d’une augmentation sensible du budget de la défense. Le paradoxe veut, néanmoins, que la croissance semble reprendre (5,5% en 2017 et 6,5% prévue pour cette année).
 
Néanmoins, ce sont les interrogations quant à de possibles fraudes qui ont marqué les derniers jours et heures du scrutin du 29 juillet. Ainsi, la polémique sur le nombre supérieur de plus d’un 1,2 millions de cartes électorales biométriques NINA (Numéro d’identification nationale) fournies par la société française OT-Morpho devenue Idemia) aura largement jeté une ombre sur la transparence du scrutin. Paradoxalement, certains opposants, à l’instar de Soumaïla Cissé ont d’ores et déjà pointé du doigt que c’est bien l’absence de cartes électeurs dans certains bureaux de vote (alors que 25% des votants n’est pas allé chercher sa carte d’électeur) - et ce, en violation flagrante de la loi électorale - ou encore l’absence de matériel électoral, qui pourraient entacher le scrutin d’irrégularité de nature à remettre en cause la sincérité du vote des appelés aux urnes.
 
Par ailleurs, les dernières heures précédant le scrutin auront vu jaillir une nouvelle polémique. En effet, l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF) aurait ainsi refusé de valider la liste électorale proposée par le Gouvernement. L’on évoque le chiffre important de plus de 275 761 de doublons. 
 

Est-ce que la France n'a pas tout intérêt à la réélection d'IBK notamment vis-à-vis du G5 Sahel et du soutien aux opérations militaires sur place ?  Pour autant on ne peut pas franchement parler de réussite concernant le premier mandat d'IBK. Les tensions entre le Nord et le Sud du pays restent vives, la menace terroriste toujours très élevée, la corruption dans le pays toujours monnaie courante… peut-on franchement miser sur une amélioration de la situation avec un nouveau mandat ou peut-on expliquer le soutien actuel de la France à IBK par le dicton "on sait ce que l'on perd mais on ne sait pas ce que l'on gagne » ?

 
La France ne cesse de rappeler les autorités maliennes au respect de leur engagement quant à leur promesse de s’engager sérieusement dans a lutte contre les groupes armés terroristes (GAT). Le Président Emmanuel Macron, à l’occasion de sa venue à Bamako, en juillet 2017, pour lancer la Force conjointe du G5-Sahel, avait d’ailleurs indiqué et insisté sur le calendrier : fin du premier semestre 2018. Le ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian s’est, quant à lui, montré plus ferme encore, il y a quelques semaines, lors d’un déplacement en Suède, au cours duquel, il a tapé du point sur la table, semblant « lâcher » IBK. Le président de la Commission de la Défense de l’Assemblée nationale, Jean-Jacques Bridey était allé jusqu’à dire que le pouvoir en place à Bamako n’était pas à la « hauteur des enjeux ».
 
Chaque trimestre, le rapport de l’ONU, tout comme ceux d’ONG ne cessent d’indiquer que la priorité était la mise en oeuvre des Accords d’Alger. 
 
Certains ont d’ailleurs perçu la mise à l’écart du général malien Didier Dacko (ancien Chef d’état-major des FAMA), premier commandant de la Force conjointe du G5-Sahel, au profit du général mauritanien Hanena Ould Sidi, comme une conséquence de cette aimable pression française. Emmanuel Macron avait, il est vrai, participé, quelques jours auparavant, au 31ème Sommet de l’Union Africaine à Nouakchott. Quelques jours auparavant, le QG de la FC du G5-Sahel, installé, à Sévaré, au Mali avait été attaqué. 
 
Or, mis à part quelques opérations menées conjointement par les Forces armées maliennes (FAMA) et les militaires français de l’opération Barkhane contre les cellules du groupe armé de Iyad Ag Ghali (Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans - JNIM) c’est davantage la mise en oeuvre d’un des aspects des Accords d’Alger, à savoir, la mise en place des brigades mixtes que l’on constate la grande « proximité »  des militaires français à l'égard des milices touaregs fidèles à Bamako, à l’instar du Mouvement pour le Salut de l’Azawad (MSA) et du Groupe d’Autodéfense Touareg Imgad et Alliés (GATIA), avec lesquelles les militaires français patrouillent ensemble dans la région de Ménaka, le long de la frontière entre le Mali et le Niger. 
 
D’ailleurs, quelques jours avant le scrutin, ces derniers menaient une opération d’envergure, couronnée de succès contre l’autre mouvement insurgé, affilié à Daech, à savoir l’Etat Islamique dans le Grand Sahara (EIGS) sous les ordres d’Adnan Abou Walid Al Sahraoui. On évoque ainsi le chiffre de 120 terroristes qui auraient été tués depuis le début de l’année.
 
Tout cela se joue dans le contexte des velléités françaises de redéploiement de la force Barkhane et du dispositif - plus discret - des forces spéciales françaises, baptisé Sabre. 
 
Les militaires français continuent, du reste, d’être la cible des GAT, comme l’atteste l’attaque contre une patrouille mixte franco-malienne à Gao, le 1er juillet dernier, dont sont sortis gravement blessés quatre soldats français. 
 
Par ailleurs, les forces armées maliennes semblent être aussi devenues la cible « aisée » des critiques quant à leur efficacité et modes opératoires. Il est vrai, de ce point de vue, que la « pénible »  reconnaissance par le Premier ministre malien, Soumeylou Boubeye Maïga, de passage à Paris, il y a quelques semaines, quant à la responsabilité des FAMA dans la mort de 16 civils maliens sur un marché, en mai dernier, dans la localité de Boulékessi (Nord du Mali, frontalier avec le Burkina-Faso), n’arrange en rien, les relations entre Paris et Bamako. 
 
D’ailleurs, celui-ci ne cesse de répéter que le Mali n’est pas un « pays en guerre », mais faisant face - comme d’autres - au terrorisme semble aller frontalement contre ceux qui voient un lien de cause à effet entre violence armée et gouvernance du dossier sécuritaire par Bamako, à l’instar d’un récent rapport, rendu public, fin juin, par une ONG britannique.
 
Néanmoins, le nom du prochain président ne changera pas grand chose dans le ciblage des forces armées maliennes, de l’opération onusienne (MINUSMA), de l’opération Barkhane et in fine les militaires issus des 5 pays du G5-Sahel. S’il en fallait une preuve, la récente vidéo de l’émir du JNIM, Iyad Ag Ghali évoquant les « crimes commis par l’armée malienne contre les civils à Boulkessi et Macina » comme justificatif à ses opérations, en témoigne. 
 
De facto, l’agenda sécuritaire sera la priorité du prochain président malien, quel qu’il soit.
 
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Emmanuel Dupuy

Emmanuel Dupuy est président de l'IPSE (Institut Prospective et Sécurité en Europe). Spécialiste des questions de sécurité européenne et de relations internationales, il a notamment été conseiller politique auprès des forces françaises en Afghanistan. Délégué général des Centristes chargé des questions internationales et de sécurité. 

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