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El Niño et son flot de calamités, le retour : les pays concernés sont-ils mieux préparés ?

La probabilité que survienne un phénomène El Niño, un épisode météo se traduisant par des sécheresses et des inondations, a grimpé à 80 % pour la fin de l'année, a annoncé jeudi l'OMM (Organisation météorologique mondiale).

Le retour de la pluie

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El Niño et son flot de calamités, le retour : les pays concernés sont-ils mieux préparés ?

Le phénomène El Niño se caractérise par de fortes sécheresses Crédit Reuters

Atlantico : L'Organisation Météorologique Mondiale a récemment annoncé que la probabilité d'un nouvel "El Niño" était plus qu'envisageable avant la fin de l'année. Que penser tout d'abord de la qualité de ces prédictions ?

Jean-Louis Bertrand : Le phénomène « El Niño » est bien connu puisque c’est un phénomène cyclique qui se produit une à deux fois par décennie. La température à la surface de l’océan pacifique équatorial varie autour d’une température moyenne. Quand elle devient anormalement élevée, on parle d’El Niño, quand elle est anormalement basse, on parle de La Niña. Le phénomène a des répercutions sur la météo mondiale car la variation de température modifie la circulation de l’air et de l’humidité autour du globe. En temps normal, les alizés soufflent du sud-est vers le nord-ouest et permettent le remplacement des eaux côtières chaudes par des eaux profondes plus froides et abondantes en plancton le long des côtes d’Amérique du Sud.

Quand la température est anormalement élevée, les alizés faiblissent et ce remplacement d’eau chaude par des eaux plus froides ne se fait plus et les poissons désertent les eaux côtières. Les pêcheurs sont les premières victimes du phénomène. Ce sont eux qui l’ont baptisé ainsi car il est à son apogée autour de Noël. 

On sait aujourd’hui que l’oscillation des températures océaniques joue un rôle important dans la modification du climat de part et d’autre du pacifique. El Niño n’est qu’un élément parmi d’autres qui contribuent à la modification de la variabilité climatique, c’est-à-dire l’écart entre la météo observée et sa valeur normale. Le phénomène touche en particulier l’Australie, l’Inde, l’Asie du Sud Est mais aussi l’Amérique du Nord, du Sud et le Canada. Mais l’Europe est aussi concernée par l’augmentation de cette variabilité climatique et l’Organisation Météorologique Mondiale note l’augmentation significative du nombre, de la durée et de l’intensité des anomalies météorologiques un peu partout dans le monde. 

Comment se traduit concrètement le phénomène au niveau météorologique ? Quels sont les manifestations les plus "coûteuses" ?

Durant la période d’été, il y a en général moins de précipitations à l’est du pacifique, c’est-à-dire en Inde, en Indonésie et dans la partie nord de l’Australie. Ce phénomène accentue les risques de sécheresse et peut avoir des répercussions importantes sur les cultures. A l’inverse, il pleut davantage dans la partie sud des Etats-Unis et sur la côte ouest de l’Amérique du Sud. En hiver, les températures sont anormalement élevées en Amérique du Nord et au Canada, et l’activité orageuse est plus intense dans le Golf du Mexique. Elle s’accompagne aussi de pluies plus intenses. 

C’est difficile de dire quelles sont les manifestations les plus coûteuses d’El Niño. Il faut bien comprendre que la variabilité climatique saisonnière coûte chaque année beaucoup d’argent à l’économie mondiale. Les variations du climat affectent bien sur la production et le prix des denrées agricoles, mais elles modifient aussi considérablement le comportement des consommateurs. S’il fait anormalement chaud en hiver, on consomme moins d’énergie. S’il fait anormalement froid au printemps, on achète moins de vêtements légers et on consomme moins de boissons rafraichissantes, s’il pleut davantage en été, le tourisme de plein air souffre, etc. La variabilité climatique affecte environ un quart du PIB des pays industrialisés et concerne de près ou de loin deux entreprises sur trois. C’est la raison pour laquelle les nations unies et notamment le groupe de travail finance (UNEP FI) œuvrent depuis quelques années pour encourager les marchés financiers et les services météorologiques à travailler ensemble pour proposer des solutions de couvertures financières météo capables d’améliorer la résilience des entreprises face à l’augmentation de la variabilité climatique. La finance a un rôle important à jouer pour aider les entreprises et les gouvernements à s’adapter au changement climatique.

Quant à savoir quelles sont les conséquences les plus coûteuses, c’est une question très délicate dans le sens où El Niño ne fait que renforcer la variabilité climatique naturelle. Il faudrait être capable d’isoler la partie supplémentaire des pertes économiques et financières attribuables directement à El Nino, ce qui est difficilement envisageable. Par contre, on est parfaitement capable de chiffrer avec précision l’impact financier de la météo observée par rapport à sa valeur normale. C’est en suivant cet impact au fil des mois et des saisons, pays par pays, secteur par secteur, et entreprise par entreprise qu’on pourra dans quelque temps estimer les conséquences financières globales de la météo mondiale quand elle subit un phénomène El Niño.

Ce type d'épisode récurrent avait déjà provoqué 13 Milliards de dollars de dégâts dans les pays développés en 1982-83 et jusqu'à 46 Milliards en 1998. Comment expliquer qu'on y accorde finalement assez peu d'attention en comparaison des lourdes conséquences ?

Il faut être prudent et paradoxalement une année El Niño n’est pas nécessairement plus coûteuse qu’une autre. Les observations dont on dispose font penser que le phénomène qui s’annonce ressemble beaucoup à celui qu’on a connu en 1997-98. Aux Etats-Unis par exemple, les états du sud et la Californie ont effectivement connu une activité orageuse plus intense alors que les états du nord ont bénéficié de températures hivernales très clémentes avec beaucoup moins de neige que les autres années. Dans les états du sud, les tornades ont causé la mort de 189 personnes, ont endommagé des maisons et des usines, ont fait chuté le chiffre d’affaires de l’industrie du tourisme et ont détruit certaines récoltes.

A l’inverse, dans le Nord, El Niño a permis d’économiser 850 vies par rapport aux hivers rigoureux traditionnels. Les économies de chauffage ont été reportées sur les produits de consommation courante et sur l’immobilier. Les transporteurs aériens et routiers et le BTP ont eu une année exceptionnellement bonne. Qui plus est, peu d’ouragans atlantiques ont touché la terre. Au final, et contre toute attente, le bilan financier pour les Etats-Unis a été positif. Le coût attribué à El Niño était de 4 milliards de dollars et les bénéfices d’environ 19 milliards. Ceci peut expliquer qu’on y accorde finalement pas plus d’importance que cela. Encore une fois, c’est un phénomène assez fréquent. Il ne fait qu’exacerber une météo par ailleurs naturellement de plus en plus capricieuse. La variabilité climatique est coûteuse quand elle n’est pas gérée. C’est à cette variabilité qu’il faut désormais accorder beaucoup d’importance car la survie d’entreprises et d’emplois en dépend. Les dirigeants d’entreprises et de collectivités doivent désormais mieux cerner les risques météo auxquels ils sont exposés et utiliser les outils de gestion opérationnels et financiers qui existent. 

 
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Jean-Louis Bertrand

Professeur de finance à l'ESSCA EM, Jean-Louis Bertrand est co-fondateur de Météoprotect, société spécialisée dans la couverture du risque météo.

Ancien trader et trésorier de grands groupes, il gère aujourd'hui l'analyse des besoins clients, la structuration de solutions, le développement des produits de couverture, et encadre les activités de recherche.

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