Mercredi 16 avril 2014 | Créer un compte | Connexion
Extra

Egypte : l'économie de marché va-t-elle avoir la peau de l'islam politique ?

Mohamed Morsi, loin d'être un dangereux idéologue, prépare en coulisse son pays à de vastes réformes économiques basées sur un libéralisme peu complexé....

Business is business

Publié le 29 janvier 2013
 

Atlantico : Alors que l'impopularité du gouvernement égyptien va croissante, le Président Morsi s'apprête à mener plusieurs réformes douloureuse visant à libéraliser l'économie égyptienne. Peut-on dire que l'islam politique est en train de devenir pragmatique face à l'exercice du pouvoir ?

Didier Billion : Incontestablement. Je pense que les expériences de ce que l'on appelle l'islam politique, en Egypte en Tunisie mais aussi d'une certaine manière au Maroc, vont démontrer dans les mois et les années à venir que les formations qui s'en réclament auront une pratique du pouvoir adaptée à leurs nouvelles responsabilités. Tant qu'ils étaient dans l'opposition les partis islamistes pouvaient se contenter de slogans très théoriques (« l'Islam est la solution » par exemple) mais l'histoire a déjà démontré que la gestion d'un pays appelle des mesures qui sortent du logiciel idéologique de ses dirigeants. L'Egypte traverse comme ailleurs une profonde crise économique et le gouvernement actuel doit non seulement se montrer pragmatique, mais aussi extrêmement souple dans l'application des mesures, forcément austéritaires, qui seront bientôt prises, ce qui suggère une certaine technicité dépassant les discours incantatoires. Face à la complexité de la situation on peut donc dire que le pragmatisme sera le maître mot de l'islam politique, ce qui semble être déjà visible en Egypte.

Cela peut s'expliquer par le fait que les réseaux de charité et de solidarité sont traditionellement le fait de la société civile dans le monde musulman ce qui fait que la logique d'Etat-Providence n'y a jamais vraiment pris pied.

Quelle est la position des Frères musulmans face aux mesures libérales qui s'annoncent ?

Les Frères Musulmans dans leur ensemble se montrent depuis une dizaine d'années plutôt favorables aux principes libéraux, contrairement à ce que l'on pourrait penser. Leur principal combat a été jusque là de dénoncer la corruption et le système de captation des ressources qu'avaient mis en place plusieurs autocraties du Moyen-Orient mais pas de s'attaquer à l'économie de marché en tant que telle. Le scénario d'un gouvernement Morsi se posant en bon gestionnaire du capitalisme est ici loin d'être absurde, son parti n'ayant rien de révolutionnaires cherchant à renverser les fondements du système économique actuel. Il n'y a donc pas de réelle probabilité de guerres internes au sein du parti actuellement au pouvoir. 

Existe-t-il un risque de crispations avec les « alliés » salafistes et les autres représentants du monde religieux ?

Pour ce qui est des concurrents directs de l'islam politique, à savoir la minorité salafiste, tous les angles d'attaque seront bon à prendre. On peut parier qu'a l'horizon des prochaines élections législatives le parti salafiste Al-Nour ne manquera pas de reprocher au gouvernement Morsi de mener une politique d'austérité qui sera payée par « le bon peuple ». Il est d'ailleurs intéressant de remarquer qu'en Egypte les salafistes d'aujourd'hui sont à la place qu'occupaient hier les Frères Musulmans : ils peuvent se permettrent toutes sortes d'incantations mais n'ont pas de véritable contre idéologie qui leur permettrait de proposer un modèle alternatif.

 


Commentaires

Nos articles sont ouverts aux commentaires sur une période de 7 jours.
Face à certains abus et dérives, nous vous rappelons que cet espace a vocation à partager vos avis sur nos contenus et à débattre mais en aucun cas à proférer des propos calomnieux, violents ou injurieux. Nous vous rappelons également que nous modérons ces commentaires et que nous pouvons être amenés à bloquer les comptes qui contreviendraient de façon récurrente à nos conditions d'utilisation.

  • Par SteakKnife - 29/01/2013 - 14:58 - Signaler un abus Frères musulmans = conservateurs

    Les Frères musulmans ne sont pas une confrérie de syndicalistes marxistes, c'est une idéologie conservatrice, c'est pourquoi elle a été portée au pouvoir : après toute révolution il y a contre-révolution. Après le désordre, le peuple aspire à l'ordre. On va vite se rendre compte que tous ces gouvernements islamistes ne sont pas les dangereux terroristes qu'on dépeint à longueur de journée sur Atlantico. On va vite retomber dans la gentille petite autocratie autoritaire au profit d'une petite oligarchie locale et des grands groupes industriels occidentaux, pendant que le petit peuple crève de faim. On entendra alors autant de voix en France s'élever contre l'injustice des sociétés egytpienne ou tunisienne qu'au temps de Moubarak et de Ben Ali.

Didier Billion

Directeur-adjoint de l’IRIS.

Spécialiste de la Turquie, du monde turcophone et du Moyen-Orient, Didier Billion est l’auteur de nombreuses études et notes de consultance pour des institutions françaises (ministère de la Défense, ministère des Affaires étrangères) ainsi que pour des entreprises françaises agissant au Moyen-Orient.

Voir la bio en entier

Fermer