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L’effet Mondial de Football ? Ce que la France Black Blanc Beur de 2018 pourrait apprendre de Kylian M’Bappé pour ne pas se déliter comme celle d’il y a 20 ans

Penser qu'une équipe de France de football diverse par les origines de ses membres pourra rendre la société plus harmonieuse relève de la pensée magique aussi bien en 1998 qu'en 2018.

Souffrir ensemble

Publié le

Gilles Clavreul : On n’en finit pas d’être époustouflé par les exploits de Mbappé sur le terrain, mais sa maturité devant le micro n’est pas loin d’être aussi impressionnante. Alors que certains, mus précisément par des considérations identitaires, s’empressent de souligner ses origines, lui se place sur le terrain purement sportif : il vante les qualités à la fois personnelles et collectives qui permettent, sinon de tout gagner, du moins de se donner le maximum de chances de réussir. Il ne parle pas de ce qu’on est, il parle de ce que l’on fait, de ce que l’on réalise ensemble, du projet que l’on s’est fixé et des moyens qu’on se donne pour y arriver.

A l’opposé, vous avez les discours des identitaires : l’extrême-droite qui exècre cette équipe aux origines multiples ; et les tenants d’un multiculturalisme identitaire qui expliquent que la France est la dernière nation africaine en lice. Ce qui est assez drôle, c’est que les mêmes expliquaient il n’y a pas si longtemps que l’équipe de France allait perdre parce qu’elle avait exclu Benzema par « islamophobie ». Le discours identitaire est aussi rudimentaire qu’il est insensible à la logique…mais il est obstiné.

Eric Deschavanne : C’est évidemment une illusion de penser qu’une victoire sportive peut réaliser l’unité d’un pays. Elle ne la réalise que ponctuellement, et c’est déjà pas mal : une grande victoire en coupe du monde est une fête nationale, un moment de concorde nationale. Cela témoigne du fait que l’unité est possible, et c’est important. La concorde et la discorde constituent le problème fondamental d’une communauté politique. Au regard de cet enjeu, les fêtes nationales ne sont qu’un moyen évidemment dérisoire et insuffisant, mais dont on ne peut probablement pas se passer.

Au-delà, il est possible de voir dans l’équipe de France qui gagne le symbole d’une communauté victorieuse, et chercher, à travers le récit de son triomphe, à tirer des enseignements qui pourraient valoir pour la communauté politique.  Cela n’apporte pas de solution mais peut contribuer à clarifier les données du problème. Pour qu’une nation réussisse, il faut d’abord un projet commun (moins évident à définir en politique que l’objectif de gagner la coupe) et une mémoire commune (le souvenir des victoires passées, motifs de confiance et d’espoir, et des échecs passés, dont il faut tirer les leçons). Il faut ensuite une vision et une stratégie, donc un chef, un stratège visionnaire. Le charisme du chef peut être utile pour fédérer, mais la vertu du chef est avant tout d’être un bon stratège. Le charisme sans la stratégie peut conduire au désastre. Deschamps n’est peut-être pas charismatique comme Zidane, mais c’est un bon stratège. Comme on dit, « il sait où il va », et il sait comment y aller. Quand journalistes et supporters se contentent de commenter l’actualité du dernier match, lui voit plus loin : il prépare son équipe pour le moment décisif, fait des essais pour tester ses joueurs et ses tactiques, afin de se donner des marges de manœuvres et des plans B ; il sait qu’il faut ménager la monture pour voyager loin, qu’il ne faut pas jouer la finale de la coupe du monde dès le premier match de préparation ou de la phase de poule mais préparer la fameuse « montée en puissance ». Le stratège voit ce que la plupart de voient pas. Il est prudent et patient. Il n’a pas la certitude de la victoire mais connaît les mille et une causes possibles de la défaite qu’il faut méthodiquement chercher à éviter, les milles unes contingences imprévisibles auxquelles il faut pouvoir s’adapter. Il se prépare au prévisible comme à l’imprévisible, afin d’être en mesure d’offrir à la collectivité la possibilité de la victoire, l’occasion à saisir. La difficulté en démocratie est de reconnaître et de choisir le bon chef, le bon stratège. C’est le problème principal : il faut voir celui qui voit plus loin et mieux que nous. La confiance est nécessaire, l’inquiétude inévitable, l’incertitude constante.

Et puis, bien entendu, il faut pour que l’équipe réussisse, qu’elle soit une équipe. Le problème principal qui se pose au chef politique comme au sélectionneur national est le suivant : comment une communauté unie autour d’un projet commun est-il possible dans un monde individualiste ? Le football d’élite, du fait de son hypermédiatisation, exprime de manière quintessentielle l’individualisme des sociétés contemporaines : à peine sorti de son match contre la Belgique, Kylian MBappé, puisque vous le citez, était ainsi interpellé sur une grande chaîne de télévision : « Alors Kylian, deux buts en finale et c’est le ballon d’or ! » Même formulée sur le ton de la plaisanterie, le propos le reconduisait à se concentrer sur ses objectifs individuels, illustrant l’interpénétration des valeurs sportives, médiatiques et financières dans le foot. Un joueur est avant tout une entreprise individuelle au service des ses propres objectifs et de ses propres intérêts. Il ne peut ignorer l’importance de la moindre image donnée de lui-même, sur et en-dehors du terrain, pour sa carrière et sa valeur économique. Les joueurs de l’équipe de France savent que de leur performance en coupe du monde dépendront la reconnaissance de leur valeur sportive ainsi qu’une notoriété durable qui constituera pour eux un patrimoine économique.

Le paradoxe qu’il faut souligner est que cet individualisme n’est pas incompatible avec la réussite collective, à la condition toutefois d’être structuré par le sens de la communauté, donc par les valeurs de la solidarité et du « sacrifice » (assez relatif tout de même, dans le cas des joueurs de l’EDF). Il faut consentir à n’être qu’un élément de la réussite, à accomplir parfois dans l’ombre des efforts destinés à faire briller l’équipe. Pour les plus doués, la discipline collective exige qu’ils se restreignent et prennent moins la lumière ; pour d’autres, elle demande de jouer un rôle ingrat conduisant à faire briller des co-équipiers - voire à s’effacer devant les titulaires -  sans éprouver de ressentiment. Pour tous, elle exige donc non seulement de faire preuve de courage et de solidarité, mais aussi de tempérance et d’humilité.

La vertu principale du chef démocratique (du responsable contemporain) est sans doute de conduire une collectivité d’individus animés par le souci de soi à se mettre au service du projet commun ; de réaliser l’harmonie du souci de soi et du souci du collectif, de « construire une équipe », donc. Car l’idée selon laquelle la réussite individuelle est toujours conditionnée par une réussite collective, paradoxalement, ne va plus de soi.

 

Quels sont encore les obstacles à une telle ambition ? 

Gilles Clavreul : Mettre un terme à la pensée magique serait un bon début. L’intégration marche globalement bien mieux qu’on ne dit souvent : elle se fait à bas bruit, par l’école et l’insertion professionnelle, par la mobilité géographique et aussi, de façon tout à fait décisive, par les alliances mixtes. Les jeunes issus de l’immigration affrontent de vraies barrières, que les politiques publiques n’abaissent que très imparfaitement, mais ils ont souvent pour eux un supplément de détermination qui leur permet de s’en sortir.

 Mais pour une partie de la population issue de l’immigration, cela ne fonctionne pas. Pourquoi ? Parce que les conditions matérielles et morales dans les quartiers d’habitat social se sont durcies : concentration de pauvreté, aggravation de la criminalité, stabilisation du chômage à des niveaux très élevés, retrait de certains services publics et, désormais, propagation du salafisme qui, même s’il est très minoritaire, gagne du terrain et contribue à l’enfermement. Pour le dire simplement, c’est probablement encore plus dur de s’en sortir aujourd’hui qu’il y a vingt ans, du moins force est de constater qu’une part non négligeable de la population des quartiers populaires n’y arrive pas. Et là, les politiques publiques ont une responsabilité certaine : en vingt ans, on ne peut pas dire que l’ambition pour casser les ghettos et favoriser la mobilité géographique et sociale ait été très forte. On a plutôt cherché à faire en sorte que leurs habitants vivent un peu moins mal, mais sans vraiment se soucier de leur permettre d’en partir. Bref, pour revenir au sport, on a joué « petit bras » en matière de politique de la ville, plus largement de politiques territoriales d’égalité – car il n’y a pas que les quartiers d’habitat social qui sont concernés par la relégation territoriale – et aujourd’hui, on le paie. Il faut savourer totalement le bonheur que nous procurent les Bleus de 2018 : ils nous font vibrer, ils nous font rêver…mais ne leur demandons pas d’effacer les fractures françaises à eux tout seuls. S’ils ramènent la Coupe du Monde, c’est déjà énorme !

Eric Deschavanne : Ce serait une erreur de penser que l’individualisme en tant que tel constituerait l’obstacle à surmonter. Notre société est individualiste par essence. Ce qui signifie que la communauté est au service de l’individu, et non l’inverse comme dans les sociétés « holistes » (dans lesquelles le Tout prime sur la partie). Que désire-t-on pour ses enfants ? Qu’ils vivent libres et heureux ou bien qu’ils meurent pour la patrie ? Nous savons néanmoins que leur liberté et leur bonheur dépendra de leur aptitude à s’intégrer et à réussir au sein d’un collectif, ce qui exige certaines vertus qui doivent être transmises par l’éducation morale. Au sein d’une société individualiste cependant, la tension entre le souci de soi et celui de la communauté demeure irréductible, de sorte que leur harmonie, toujours précaire, doit constituer une ambition constante, et que sa réalisation nous apparaît toujours digne d’éloge et d’admiration.

 
 
 

 

 
Commentaires

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  • Par assougoudrel - 12/07/2018 - 09:14 - Signaler un abus En tous cas, dans la foule en liesse

    on n'a pas vu un seul maghrébin à aucun endroit de France. On les aurait vus et entendus si l'équipe de France avait perdu, Benzéma en tête. Les beurs brillaient par leur absence. Blanc, black, beur, c'est de la couillonnade, tout comme le "vivre ensemble".

  • Par Poussard Gérard - 12/07/2018 - 09:26 - Signaler un abus Les jeunes issus de l'immigration

    sont les magrébins et musulmans qui refusent de s'intégrer monsieur.. Mais vous oubliez de rappeler que les jeunes issus de l'immigration polonaise italienne, espagnole, asiatique eux se sont intégrés..alors qu'ils vivaient dans les mêmes quartiers..Alors arrêtez de jeter la faute sur la société, la politique publique.. Affirmons nos valeurs et interdisons le salafisme et exigeons des parents et de ceux qui arrivent de se plier à nos règles de laïcité et se comporter en honnêtes citoyens français.;

  • Par Citoyen-libre - 12/07/2018 - 10:07 - Signaler un abus Lamentable

    Ces discours de culpabilisation sont insupportables. A cela si on rajoute le comportement des télévisions, comme Tf1, LCI, France 2, etc, qui recherche dans les micros trottoirs essentiellement des personnes issues de l'immigration, la coupe est pleine. Aucun pays au monde ne propose autant d'aides à ces personnes. Et ça ne suffit toujours pas. On s'est assis sur nos valeurs, sur nos religions, on nous impose la laïcité, on doit supporter l'abaissement généralisé du niveau scolaire, on doit cohabiter avec des gens qui souvent nous méprisent, etc. Quel pays lamentable. Et c'est pas MLP qui va changer ça.

  • Par adroitetoutemaintenant - 12/07/2018 - 10:12 - Signaler un abus La finale sera passionnante

    Finale entre une équipe africaine et une équipe européenne !

  • Par jc0206 - 12/07/2018 - 11:14 - Signaler un abus Et ça recommence !

    Voilà que l'équipe de foot va encore réunifier et relancer l'économie de ce pays ? Que nenni ! Passée la soirée du 15 juillet et à condition qu'ils gagnent, les héros vont aller arroser ça sur le compte des Français avec la famille Macron et vite retourner à leurs occupations, c'est à dire gagner encore un peu plus d'argent (oui c'est possible !) Les supporters n'auront plus comme souvenir que leurs maux de tête à cause de la bière qu'ils auront avalée à l'excès. La véritable gueule de bois sera pour ceux qui seront allés jusqu'en Russie assister à des matchs souvent très moyens, n'auront rien vu du pays que le stade, l'aéroport et l'hôtel. Ils auront asséché leurs comptes en banque alors que les héros verront les leurs exploser.

  • Par henir33 - 12/07/2018 - 12:13 - Signaler un abus hum

    on se rappellera que au début des années 2000 les joueurs musulmans avaient tenté de prendre le pouvoir au sein de l'équipe l'appartenance religieuse étant plus forte que l'origine raciale ça a mal fini ...

  • Par lima59 - 12/07/2018 - 14:07 - Signaler un abus La finale de dimanche est de

    La finale de dimanche est de l'uni-culturelle Croatie, contre le multi-culturelle équipe de France. Et l'uni-culturelle est arrivée en finale. plus

  • Par kelenborn - 12/07/2018 - 14:50 - Signaler un abus Ah décidément...

    C'est pas dur de faire de la pâtée pour les cochons: ils viennent tous seuls à l'auge!! D'abord, rien à voir entre cette équipe et le pitoyable ramassis de branleurs qui est allé en Afrique du Sud comme on va à l'Elysée le jour de la fête de la musique. La plupart de ces gens jouent dans des équipes à l'étranger et ne sont pas la parce que , selon l'expression consacrée après 98 , il suffisait de ramasser les génies du ballon rond au pied des tours du 9.3 ou de Trappes! Sans doute quelques blacks sont ils la car il est plus facile d'être naturalisé quand on a des talents que quand on est chinoise vivant avec un français. M 'Bappé est encore un gamin! attendons un peu pour le Panthéon..Non ce qui m'agace, c'est la fin du speach de Clavreul qui s'était pourtant tenu proprement au début!!! Non Mr Clavreul! Moi je suis né dans la bouse , dans le trou du cul de l'Ouest de la France et...j'ai fait l'ENA (je le répète car ça fait chier Ah2bouhh et Caca40) ! il n'y avait pas de plan Borloo, pas de subventions. J'ai un voisin dont le portugais de père cassait des cailloux et il est devenu chef d'entreprise! Alors ces pleurnicheries! on tire la chasse!

  • Par aristide41 - 12/07/2018 - 15:17 - Signaler un abus Vous avez fait l'ENA

    Kelenborn? Félicitations.

  • Par aristide41 - 12/07/2018 - 15:36 - Signaler un abus Les "Blacks" de l'équipe de France

    s'appellent Paul, Blaise, Kilian comme ils 's'appelaient Marcel ou Lilian en 1998. J'y vois quand même une appartenance à la Culture française qui ne devrait pas être sous-estimée. Aux Etats Unis, la majeur partie des gens qui n'ont pas un nom Wasp ont un prénom anglais. Zemmour avait souligné l'importance de l'origine du prénom dans l'intégration des personnes d'origine étrangère à propos de la fille de Rachida Dati. Cela peut paraître liberticide mais cela crée un sentiment d'appartenance. tant qu'à vivre en France, autant s'y intégrer. Les prénoms étrangers auraient dû être interdits. Les gens auraient conservé leurs racines dans leur nom de famille, leur prénom symbolisant leur intégration à la Culture française.

  • Par ISABLEUE - 12/07/2018 - 16:22 - Signaler un abus en tout cas le branleur ben zamma

    ne jouera plus en Equipe de France. C'est déjà bien !!

  • Par assougoudrel - 12/07/2018 - 16:29 - Signaler un abus @aristide41

    C'est bien dit. Le nom doit rester afin que l'arbre ne meurt pas,

  • Par tunemar - 12/07/2018 - 17:09 - Signaler un abus Pensée magique

    En somme, un bel et bien long exercice de style pour le plaisir manifeste des Auteurs, que l’on pourrait résumer par le fameux « Cogito ergo sum » de Descartes : « Je pense donc je suis »… Mais encore ?

  • Par zelectron - 12/07/2018 - 17:13 - Signaler un abus et plus de 40 millions de français . . .

    . . . se foutent du foutchebol comme de leur 1ère couche-culotte et conséquemment ignorent le blaque, le beurre et ... je ne me souvient plus quoi !

  • Par vangog - 12/07/2018 - 20:53 - Signaler un abus C’est marrant car...moi, je ne vois que des Français,

    dans cette équipe de France! Je n’y vois ni noir, ni jaune, ni beur, ni blancos, ni espagnol...mais peut-être ai-je la vue courte (il faudra que je demande à Rayski, spécialiste en racialisme...). Quoi qu’il en soit, vive la France, et bonne chance à son équipe unie!

  • Par pascal farigoule - 14/07/2018 - 11:48 - Signaler un abus black blanc ...

    black blanc oui j'ai vu ou je vois ... mais beur ?

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Gilles Clavreul

Gilles Clavreul est un ancien délégué interministériel à la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la haine anti-LGBT (Dilcrah). Il a remis au gouvernement, en février 2018, un rapport sur la laïcité. Il a cofondé en 2015 le Printemps Républicain (avec le politologue Laurent Bouvet), et lance actuellement un think tank, "L'Aurore".

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Eric Deschavanne

Eric Deschavanne est professeur de philosophie.

A 48 ans, il est actuellement membre du Conseil d’analyse de la société et chargé de cours à l’université Paris IV et a récemment publié Le deuxième
humanisme – Introduction à la pensée de Luc Ferry
(Germina, 2010). Il est également l’auteur, avec Pierre-Henri Tavoillot, de Philosophie des âges de la vie (Grasset, 2007).

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