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L'éducation pour tous - la grande bataille que doivent engager les conservateurs

Lettre de Londres mise en forme par Edouard Husson. Nous recevons régulièrement des textes rédigés par un certain Benjamin Disraeli, homonyme du grand homme politique britannique du XIXè siècle.

Disraeli Scanner

Publié le
L'éducation pour tous - la grande bataille que doivent engager les conservateurs
Londres, 
10 septembre 2017

Mon cher ami, 

Je suis rentré de Hughenden voici huit jours. J'ai pris le prétexte du sommet académique mondial du Times Higher Education, qui se tenait cette année à Londres, pour me convaincre de quitter Hughenden Valley. A vrai dire, j'éprouve toujours un grand amusement à me mêler à une telle assemblée de quatre-cents présidents d'université, vice-chancellors, provosts ou deans, moi qui n'ai jamais fini le bachelor que j'avais commencé à King's College London. 

 
Un peu d'université buissonnière
 
Il y avait même une allure de défi, de ma part, à me rendre, dimanche et lundi dernier, précisément dans les murs que j'avais quitté sans crier gare et à entendre le président, Ed Byrne, me dire comme il attendait avec impatience la publication de mon prochain roman.
Je n'ai pas besoin de lui rappeler que j'étais inscrit, voici trente ans, dans un bachelor en relations internationales où je trouvais les cours ennuyeux comme le crachin londonien. A King's on attendra certainement ma mort pour me faire figurer dans la liste des anciens étudiants célèbres. Mais que m'importe; j'ai plus appris en parcourant, à partir de 1989, l'Europe centrale et orientale en train de se libérer du joug communiste puis en servant d'interprète à l'armée américaine en Irak en 1991 ou en participant, dans les années 2000 aux travaux du British Helsinki Human Rights Group qu'en baillant à m'en décrocher la mâchoire sur les bancs de l'université. 
 
Néanmoins je dois dire qu'on ne reconnaît plus, quand on parcourt le King's College d'aujourd'hui, l'institution somnolente d'il y a trente ans. Que cela plaise ou non, Margaret Thatcher a forcé les universités britanniques à moins dépendre de l'Etat et développer des stratégies pour diversifier leurs ressources. Nos universités sont redevenues parmi les meilleures du monde et elles s'apprêtent à franchir sans beaucoup d'écueils, à vrai dire, la phase du Brexit. Nos vice-chancellors sont de vrais leaders et ils excelleront à demander à notre gouvernement des compensations pour la perte de fonds européens tout en développant un lobbying parallèle à Bruxelles afin de convaincre les autorités européennes de ne pas exclure les universités britanniques de l'espace européen de la recherche. A la fin, ils gagneront sur les deux tableaux. 
J'ai snobé l'université quand j'avais vingt ans. Mais à l'école du monde, j'ai vu ce que signifiait la révolution de l'information amorcée dans les années 1970 et le bouleversement de l'industrie qui s'en est suivi. Le développement des nanotechnologies, de la robotique et de l'intelligence artificielle est si extraordinaire que, pour le maîtriser, nous devons complètement modifier notre appréhension de l'enseignement supérieur. Nous avons besoin de former des centaines de milliers de diplômés en plus, et ceci à un très haut niveau. Vous savez peut-être qu'il manquera par exemple 3 millions de personnes pour pourvoir des emplois hautement qualifiés aux Etats-Unis en 2020, et ceci malgré l'immigration. Les sociétés occidentales ont en partie raté le tournant de la troisième révolution industrielle en matière de formation. Rattraper notre retard dans ce domaine sera l'affaire d'une génération et de quelques personnalités politiques, industrielles et intellectuelles inspirées. 
 
Pas assez de diplômés et pas les bons
 
Je n'ai pas besoin de vous expliquer trop longtemps en quoi consiste le basculement vers la troisième révolution industrielle, vous vous y connaissez mieux que moi. Aujourd'hui, le processus de fabrication n'est rien sans une phase amont de conception du produit extrêmement coûteuse en capital humain; ni sans une capacité d'adaptation et de suivi du produit après coup, afin de s'adapter à la diversité des publics-cibles. Nous sommes entrés dans un système où l'information est pkéthorique et quasi-gratuite mais son traitement est d'une grande complexité et demande des équipes composites venus d'univers très différents. Je rencontre par exemple souvent des industiels qui cherchent des diplômés de sciences humaines et sociales, à même de les aider à mieux cerner le "facteur humain", à développer une pensée de la complexité; mais ils ne savent pas vers qui se tourner: il y a très peu de facultés de sciences sociales dans le monde où l'on prépare les étudiants à affronter l'industrie des temps nouveaux ou à imaginer qu'ils puissent avoir un destin entrepreneurial. 
 
Nous avons beaucoup de raisons d'en vouloir à la génération de 1968. Elle a cassé l'exigence de niveau qui avait caractérisé l'université jusque là; or nous constatons que les pays qui ont le mieux pris le tournant de la révolution de l'information sont ceux qui n'ont pas baissé le standard  en termes de contenus à transmettre: regardez la Corée ou la Chine. Cette même génération avait une intuition juste sur les vertus de l'autonomie de l'élève - regardez la Finlande -  mais les soixante-huitards ne se sont pas préoccupés d'en faire une exigence universelle. C'est finalement une minorité qui a su se mouvoir avec succès au sein de l'enseignement supérieur. Et l'économie de l'information en paie les conséquences. Je m'entretenais l'autre jour avec l'un de vos brillants entrepreneurs du numérique, Gilles Babinet, qui me semble avoir identifié un point essentiel quand il attribue l'absence de véritable gain de productivité de l'économie numérisée au trop faible nombre d'individus dotés des compétences nécessaires à l'économie de l'ère digitale. Il ne parle pas seulement de former des informaticiens ou des spécialistes de robotique mais aussi des chercheurs en sciences fondamentales ou des spécialistes de sciences humaines. La troisième révolution industrielle, la société de la connaissance, la révolution de l'information font face au malthusianisme d'unbiversités qui ne diplôment que 30% d'une classe d'âge et qui se préoccupent encore trop peu de la formationj tout au long de la vie. 
 
Je dois vous confesser, mon cher ami, qu'au beau milieu des discours et conférences du World Academic Summit, j'ai souvent fait l'université buissonière, au moins mentalement. J'écoutais les orateurs s'interroger doctement devant l'honorable assemblée pour savoir pourquoi il y a tant de populistes et comment le Brexit et l'élection de Trump avaient été possibles. Et je me demandais comment des esprits aussi brillants pouvaient ne pas se rendre compte qu'à force de soumettre les élèves du primaire à toutes les expérimentations pédagogiques les plus folles; à force de détruire la formation généraliste dans le secondaire, on avait rendu les deux tiers d'une classe d'âge incapables de s'intégrer au monde de l'information surabondante. Avant d'apprendre à coder, il faut apprendre à lire, écrire et compter. On devrait s'interdire de donner un smartphone à un enfant tant qu'il n'a pas appris à rechercher de l'information complexe. Pour pouvoir faire des individus de vrais entrepreneurs, y a-t-il meilleure école que la combinaison entre une solide culture scientifique, la maîtrise de l'ingénierie moderne et une capacité à se mouvoir dans la complexité de l'humain? Pourquoi croyez-vous que se développent autant "d'écoles polytechniques" d'un type nouveau, telles Aalto en Finlande, l'EPFL de Lausanne, la Khalifa University d'Abu Dhabi, l'Okinawa Institute of Science and Technology ou la Nanyang Technological University de Singapour?  Mais ont-elles des viviers étudiants assez larges? Sont-elles assez nombreuses pour répondre à tous les besoins de l'économie de notre époque? 
 
Vive l'excellence! Vive l'éducation pour tous! 
 
Est-ce que nos présidents d'université, nos responsables politiques, nos experts se rendent compte de combien le monde occidental a fait les mauvais choix dans les trente à quarante dernières années? Nous avons cassé largement l'ambition de l'intégration sociale, politique et culturelle par l'école, nous avons préféré la financiarisation de l'économie et la multiplication des emplois à bas salaire à l'investissement dans l'éducation et la formation d'individus capables d'occuper les emplois très qualifiés de grandes entreprises ayant réussi leur transformation digitale ou de créer leur propre entreprise, d'inventer leur métier. 
 
Voilà ce que je me disais, mon cher ami, en renouant soudain avec le fil des discours lorsque le très inspiré Michael Crow, président de l'Arizona State University eut pris la parole. Depuis cette conférence, je vois de plus en plus clairement mûrir le projet conservateur qu'il nous faut. Je rêve d'un grand leader politique, aussi inspiré que Dizzy (mon homonyme Benjamin Disraëli) le fut au XIXè siècle lorsqu'il fit le pari de l'élargissement du suffrage contre les libéraux. Je voudrais voir un homme politique conservateur se lever et faire de l'éducation sa grande cause. L'éducation pour tous. Il n'est plus possible de laisser tant d'enfants gâcher leur créativité au primaire sous prétexte qu'on refuse de les soumettre à quelque exigence que ce soit. Je ne connais pas de formule plus idiote que le "C'est Mozart qu'on assassine": croyez-vous que Wolfgang Amadeus serait devenu Mozart sans la rigueur de sa formation d'enfant? Il n'est plus acceptable de priver des millions d'enfants de la France ou de l'Angleterre périphérique de l'accès à une culture générale qui est la meilleure arme pour résister au transhumanisme, pour inventer un nouvel humanisme à l'âge de l'intelligence artificielle. Il n'est pas acceptable de laisser des bataillons de semi-experts nous peiindre sous des jours apocalyptiques l'avenir du monde quand nous savons que la meilleure réponse aux resources limitées de la planète, ce sont les ressources illimitées de la créativité humaine. 
 
Evidemment, il nous va falloir changer notre fusil d'épaule. Si je pense à l'avenir de mon pays, je ne me contenterai pas du combat, légitime, pour l'équité des relations commerciales. J'ai aussi besoin de retrouver une marge de manoeuvre financière et monétaire pour investir massivement dans la formation tout au long de la vie. Nous aurons à en reparler, dans les semaines et les mois qui viennent. Car vous l'avez compris, cher correspondant français, je n'ai pas l'intention d'enfermer la droite dans le dilemme ppopulisme ou libéralisme? Identité ou ouverture au monde? Je voudrais amener la droite à redécouvrir le meilleur moyen de relancer l'ascenseur social, créer des emplois, rendre la fierté nationale et réussir l'intégration civique: défendre la cause de l'éducation au meilleur niveau, pour tous et tout au long de la vie. Si je suis un Tory démocrate, je n'ai qu'un slogan gagnant sur le long terme: "Vive l'éducation pour tous!". 
 
Bien amicalement à vous
 
Votre dévoué Benjamin Disraëli
 
 
Commentaires

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  • Par Deudeuche - 11/09/2017 - 10:25 - Signaler un abus Bien vu La destructuration

    De l'éducation par les 68ards

  • Par Mario - 12/09/2017 - 16:09 - Signaler un abus j'adore!

    j'adore! l'exigence est un signe d'amour. être exigeant c'est penser que l'autre est capable . Si vous n’êtes pas exigeant envers vous ou autrui c'est soit que vous ne sentez que l'incapacité ou que vous en avez rien à faire. l’exigence est une preuve d'amour. Nous n'aimons plus nos enfants .

  • Par LouisArmandCremet - 12/09/2017 - 18:40 - Signaler un abus Leader politique

    "Je rêve d'un grand leader politique, aussi inspiré que Dizzy (mon homonyme Benjamin Disraëli) le fut au XIXè siècle lorsqu'il fit le pari de l'élargissement du suffrage contre les libéraux. Je voudrais voir un homme politique conservateur se lever et faire de l'éducation sa grande cause" Je pense que cet homme existe, il est encore plein de potentiel mais déjà très brillant : il s'appelle François Xavier Bellamy. Il a déjà écrit un excellent ouvrage sur l'éducation et comment l'école d'aujourd'hui se fourvoie ("Les Déshérités"). Il a en germe les éléments de la pensée dont vous parlez, je vous invite à le découvrir au plus vite, notamment dans son audition au sénat.

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Disraeli Scanner

Benjamin Disraeli (1804-1881), fondateur du parti conservateur britannique moderne, a été Premier Ministre de Sa Majesté en 1868 puis entre 1874 et 1880.  Aussi avons-nous été quelque peu surpris de recevoir, depuis quelques semaines, des "lettres de Londres" signées par un homonyme du grand homme d'Etat.  L'intérêt des informations et des analyses a néanmoins convaincus  l'historien Edouard Husson de publier les textes reçus au moment où se dessine, en France et dans le monde, un nouveau clivage politique, entre "conservateurs" et "libéraux". Peut être suivi aussi sur @Disraeli1874

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