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Les pays émergents sont-ils en surchauffe ?

Alors que l'attention est toute tournée sur la situation financière de la Grèce, les indicateurs macro-économiques sont au rouge dans plus pays émergents, notamment au Brésil, en Inde et en Turquie. Explosif dans une économie mondialisée.

Economie

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L’actualité rivée sur la situation de la Grèce et de manière générale sur la dette publique en zone euro, voire de temps à autre sur la situation de l’économie américaine, nous fait parfois oublier la situation des pays émergents, hormis la Chine. Tout le monde distingue bien l’Allemagne de la Grèce. Pourtant encore aujourd’hui nous avons tendance à faire un amalgame des situations économiques des pays émergents alors que celles-ci sont bien différentes. En général, on retient que les pays émergents ont un PIB par habitant inférieur à celui des pays développés mais dotés d’une croissance économique vive avec un niveau de convergence des niveaux de vie et structures économiques.

Dans les pays émergents, il faut en général distinguer les pays qui vivent à crédit (excès de demande) de ceux qui possèdent une forte épargne (excès d’offre). Cette période d’accalmie sur la question de la dette européenne nous permet de faire le point sur l’autre aspect de la crise économico-financière qui nous submerge depuis trois ans, celui des pays émergents.

Des indicateurs alarmants

Les pays émergents représentaient un tiers du PIB mondial il y a 30 ans, mais aujourd’hui plus de la moitié. Plus spectaculaire, les pays émergents forment plus des quatre cinquièmes de la croissance du PIB sur les cinq dernières années. Si l’on compare comme le fait The economist la croissance moyenne depuis 2007 et la tendance des 10 années précédentes sur 1997-2007, la croissance depuis 2007 aurait dépassé sa tendance lourde pour l’Argentine, le Brésil, l’Inde et l’Indonésie, mais elle demeure très en deçà pour la Hongrie, la République Tchèque, la Russie et l’Afrique du sud.  

Aussi, certains pays connaissent des taux d’inflation de 20 %. C’est le cas du Vietnam, du Venezuela et de l’Argentine contre 1,7 % pour Taiwan et une moyenne de 6,7 % en mai 2011. Sans faire de causalité totale, cette augmentation peut être expliquée par la hausse des denrées alimentaires. Et la Chine ? Eh bien, l’inflation n’y est que de 2,4 % contre 5,5 % pour le Brésil et plus de 8 % pour l’Inde.

De plus en Argentine, au Brésil, en Indonésie et à Hong Kong, le chômage est bien en dessous de sa moyenne sur dix ans. Le taux de non emploi du Brésil est à son niveau le plus bas et la hausse des salaires s’accélère. On retrouve dans tout cela les prémisses de la courbe de Phillips et la relation inverse entre l’inflation, les salaires et le taux de chômage.

Bien sûr, l’excès de crédit par rapport à la tendance lourde peut aussi amener à davantage d’inflation. En le mesurant par la différence entre le taux de croissance des crédits et le PIB nominal, on peut ainsi prévenir les bulles. C’est en Argentine, au Brésil, à Hong Kong et en Turquie que le volume de crédit reste très supérieur à la hausse du PIB. Peut-on parler d’excès de liquidité ? Pas tant que cela : dans dix des 27 pays, dont la Russie, l’Afrique du Sud, l’Egypte et le Chili, le crédit augmente plus lentement que le PIB. Et la Chine dans tout cela ? En Chine, le taux de croissance des prêts bancaires a été réduit de moitié l’année dernière et suit largement la croissance du PIB.

Les taux d’intérêt réels quant à eux sont négatifs dans plus de la moitié des économies émergentes, ce qui alimente la croissance du crédit et de l’inflation tout en étant moins favorable à l’épargne (le différentiel du taux d’intérêt nominal et du taux d’inflation : lorsqu’il est positif, il favorise les rendements de l’épargne). L’Argentine a des taux d’intérêt réels négatif, le Brésil positifs (6 %). Et la Chine ? Le taux d’intérêt réel est légèrement positif donc plutôt favorable à l’épargne qu’à la hausse des crédits pour l’instant.

Enfin, un dernier indicateur de surchauffe est celui de la balance externe puisque un important déficit du compte courant est un signe classique de surchauffe notamment quand la demande intérieure est colossale. Ici, c’est la Turquie qui est dans une situation particulièrement inquiétante depuis 2009. L’augmentation du déficit des comptes courants au Brésil et en Inde suggère également que la demande interne croît trop rapidement.

Que dire en conclusion ? L’addition de cette analyse met en évidence six points chauds où les indicateurs sont au rouge : l’Argentine, le Brésil, Hong Kong, l’Inde, l’Indonésie, la Turquie et le Vietnam. L’Argentine demeure la seule économie où 5 indicateurs sont au rouge, mais le Brésil et l’Inde ne sont pas loin derrière. La Chine, où les inquiétudes de surchauffe se concentrent souvent, se situe dans la zone brune du classement, en partie à cause de sa politique monétaire plus resserrée. La Russie, le Mexique et l’Afrique du Sud se situent dans la zone verte, ce qui suggère un faible risque de surchauffe. Question : si l’on fait l’hypothèse que l’économie est aujourd’hui mondialisée, pourquoi attirer l’attention uniquement sur la Grèce ?

N.B. : Cet article a été co-écrit avec Marion Rivasi, étudiante à Sciences Po.

 
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Pascal de Lima

Pascal de Lima est économiste et enseignant à Sciences-po. Actuellement Economiste en Chef d’EcoCell (Economiccell), cellule de veille, d’études et de conférences sur l’économie. Docteur en Sciences-économiques de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris, il y dispense des cours d’économie. Il a également enseigné la Finance à HEC.


Auteur de nombreux articles et interviews parus dans la presse et médias et dans diverses revues académiques, il a également publié « Voyage au cœur d'une révolution : la microfinance contre la pauvreté » (Editions Jean-Claude Lattès, 2007) et « La stratégie bancaire : entre équité et efficience » (Editions Universitaires Européennes, 2010).
 
Il publie en mai 2013 « Les comptes fantastiques de la finance » (aux Editions La voix au chat libre). 

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