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Échec scolaire : pour vraiment comprendre pourquoi la pédagogie à la française pénalise lourdement les garçons

Les garçons et les filles sont inégaux devant l'échec scolaire. Diverses études pointent les retards des garçons, qui fournissent aux trois quarts les rangs des 150.000 décrocheurs annuels. Dans son nouveau livre "La Fracture sexuée" à paraitre le 4 février chez Fabert, Jean-Louis Auduc, historien et ancien directeur adjoint de l'IUFM de Créteil explique que la lutte contre l'échec scolaire des garçons passerait par la non-mixité et une pédagogie indifférenciée.

Fracture sexuée

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Échec scolaire : pour vraiment comprendre pourquoi la pédagogie à la française pénalise lourdement les garçons

Atlantico : Dans votre livre "la fracture sexuée" vous ditez que les garçons sont les grands perdants du système scolaire, comment expliquez-vous cet échec?  

Jean-Louis Auduc : Je pense que l’échec scolaire masculin précoce provient au moins de trois phénomènes :

1)  des difficultés d’entrer pour le jeune garçon dans le "métier d’élève", dans la tâche scolaire.

Compte tenu des stéréotypes fonctionnant encore dans les familles et dans la société, les filles qui effectuent très tôt de nombreuses petites tâches à la maison à l’inverse des jeunes garçons, savent mieux maîtriser les différentes composantes des tâches scolaires, composantes du métier d’élève :

  • L’énoncé, l’ordre donné
  • L’accomplissement de la tâche
  • La Relecture, la Validation,
  • La Correction éventuelle
  • La Finition , la finalisation de l’exercice

On sait combien la non-maîtrise de ses composantes est pénalisante pour certains garçons qui vont refuser les corrections, et ne pas tenir compte de ce que signifie la finition en "bâclant" souvent leur travail scolaire.

Concernant la tâche scolaire, dans de nombreuses familles, les filles effectuent très tôt de nombreuses petites tâches à la maison à l’inverse des garçons qui vont les regarder faire et ne pas agir. Elles vont donc rapidement comprendre ce qu’est un ordre précisant la tâche à accomplir, à exécuter cette tâche, à attendre la validation de ce qu’elle a réalisé, à corriger ce qu’elle a mal exécuté  et a terminer le travail demandé.

Les filles apprennent donc souvent les cinq composantes d’une tâche avant d’entrer à l’école. Elles n’ont donc aucune surprise à les retrouver dans la classe à l’école, ce qui n’est pas le cas des garçons qui vont ne découvrir les composantes des tâches qu’en entrant dans l’école, donc avec un retard concernant ce qu’est le métier d’élève.

Les observations faites, notamment en grande section de maternelle et en cycle 1 montrent que pour un nombre non négligeable de jeunes garçons, au-delà de l’acte d’apprentissage, il y a souvent des blocages concernant les corrections et la finition du travail. De même d’autres observations menées par des étudiants dans le cadre de leur master ont montré que plus de 80% des filles en fin de CP maîtrisaient les cinq composantes de la tâche scolaire pour juste un peu plus de la moitié des garçons.

2) – Une crise d’identité du jeune garçon lors de la sortie de l’enfance  plus marquée pour lui que pour les filles.  Dans la construction de sa personnalité, le jeune, spécifiquement le garçon, parce qu’il vit moins dans son corps le passage à l’âge adulte que les filles qui lorsqu’elles sont réglées savent qu’elles peuvent potentiellement être mère, a toujours eu besoin de rites d’initiation, de transmission et d’intégration. Ceux-ci ont été longtemps religieux (confirmation, communion solennelle) et civiques (les "trois  jours" ; le service national). Aujourd’hui, il n’existe quasiment plus de rites d’initiation et de transmission, ce qui, la nature ayant horreur du vide, laissent le champ libre à des processus d’intégration réalisés dans le cadre de "bandes", de divers groupes, voire par des sectes ou des intégrismes religieux.

Il est donc indispensable de faire comprendre, notamment aux garçons qu’ils sont "sortis" de l’enfance, sinon, comme les montrent les travaux de Sylvie Ayral "La fabrique des garçons", ils chercheront un rite initiatique de sortie de l’enfance par d’autres moyens, notamment la désobéissance….

Une enquête sur les sanctions au collège menée par Sylvie AYRAL "La fabrique des garçons"[1] a montré  que plus de 80% des violences en collège étaient le fait de garçons ce qui l’a amené à penser  "que pour les garçons la sanction est un véritable rite de passage qui permet à l’heure de la construction de l’identité sexuée, d’affirmer avec force sa virilité, d’afficher les stéréotypes de la masculinité, de montrer que l’on ose défier l’autorité" . Sylvie AYRAL rajoutait :

"Pourquoi cette surreprésentation masculine n’attire-t-elle pas l’attention des équipes éducatives alors que le ministère de l’Education Nationale réaffirme à chaque rentrée scolaire le principe de l’égalité des sexes ?"

3) – Un problème d’identification au moment de l’orientation

Les professions qui interviennent autour de l’enfance et de l’adolescence, comme celles qui sont en prise avec le quotidien de la population, se sont en une vingtaine d’années massivement féminisées. 

Notre société doit s’interroger sur le fait qu’aujourd’hui, entre 2 et 18 ans, les jeunes vont ne rencontrer pour travailler avec eux que des femmes : professeurs (80,3% de femmes dans le premier degré ; 57,2% de femmes dans le second degré, BTS et classes prépas inclus), chefs d’établissements, assistantes sociales, infirmières, avocats, juges, médecins généralistes, dentistes, pharmaciennes, vétérinaires, remployées de préfecture ou de mairie, voire juges, tous ces métiers sont de manière écrasante féminins. ….. …

Les filles ont donc durant leur cursus scolaire et leur adolescence, présentes devant elles, des semblables, femmes référentes, auxquelles elles peuvent sans peine s’identifier, ce qui pour une bonne part expliquent également qu’elles souhaitent, leurs études réussies, rejoindre ces métiers qu’elles jugent valorisants.

On peut en effet, penser que les filles se dirigent plus spontanément à la fin de leurs études vers des métiers qu’elles rencontrent pendant leur scolarité, avec lesquelles elles peuvent  s’identifier, dont elles ont pu faire d’une certaine manière des modèles des personnes qui les exercent. Les jeunes filles construisent donc souvent un cursus scolaire adapté au métier choisi ce qui leur permet de réussir, même s’il ne faut pas mettre de côté le fait que cette identification peut éventuellement freiner leurs ambitions.

Là encore, ne nous trompons pas de cible. Comme le dit Françoise VOUILLOT, chercheuse à l’INETOP :

"Quand on considère que la division sexuée de l’orientation et du travail fait problème, on affirme généralement que le problème se situe des filles et des femmes qui, dit-on, ne diversifient pas assez leurs choix notamment vers les filières et les métiers scientifiques et techniques industriels. C’est oublier que les garçons sont encore plus résistants à s’engager dans les filières et professions dites "féminines".  L’écrasante présence d’une des deux classes de sexe dans une filière de formation et partant d’une profession, est généralement due à son évitement par l’autre sexe. En se focalisant sur les ''problèmes'' d’orientation des filles, on escamote l’analyse et l’interprétation des différences d’orientation entre les sexes en tant que produits des rapports sociaux de sexe et du genre-système hiérarchisé et hiérarchisant de normes de masculinité/féminité – qui affectent tout autant l’orientation des garçons. C’est l’impact du genre sur les orientations des filles et des garçons qui devrait poser question et pas seulement le constat de la moindre présence des filles dans les filières scientifiques et techniques. En conséquence, si la moindre attirance des filles pour les secteurs scientifiques et techniques est posée comme un problème, on doit également questionner l’absence encore plus criante des garçons dans les secteurs du soin, de l’éducation et du social. On doit se demander pourquoi cette facette de la division sexuée du travail et donc de l’orientation n’est, elle, quasiment jamais posée comme problème social, économique et politique."[2]

Il y a un vrai risque pour notre société de voir une division du travail entre des métiers travaillant sur l’humain et la vie quotidienne très massivement féminisés et des métiers "techniques" ou financiers "réservés" au monde masculin.

Qu'entendez-vous par la fracture sexuée? Correspond-t-elle à la facture sociale?  

L’OCDE, analysant le système scolaire français parlait en 2013 d’une triple fracture pour celui-ci : "sexuée, sociale, ethnique" qui se nourrissent les unes des autres. L’OCDE faisait allusion aux résultats de la France dans les enquêtes internationales PISA où l’écart en France en faveur des filles  est passé de 29 points en 2000 à 44 points en 2012

Même s’il y a écart garçons-filles en faveur des garçons pour toutes les catégories sociales, celles-ci sont plus importantes pour certaines catégories.

Il suffit dans ce domaine de citer le rapport de début janvier 2016 de l’Institut National des Etudes Démographiques (INED) qui écrit que "les filles issues de l’immigration ont des résultats plutôt semblables aux filles du reste de la population alors que les garçons issus de l’immigration ont des résultats très faibles. Le manque de qualification des garçons va marquer durablement leur trajectoire ultérieure".

Cela implique de traiter les trois fractures relevées par l’OCDE ensemble, et de n’en oublier aucune.

Vous remettez en cause l’approche uniformisatrice de l’institution scolaire. En quoi l’indifférenciation pédagogique entre les sexes est-elle responsable de l’échec scolaire des garçons ?

L’indifférenciation pédagogique filles/garçons est née de l’absence en France de réflexion sur la mixité. La France n’a jamais débattu de la mixité. Elle s’est imposée pour de raisons techniques. Elle n’a pas été pensée, mais a simplement été une réponse pratique à la massification de l’enseignement ; c’est pourquoi, à l’adresse de ce qui s’est passé dans la plupart des pays européens, il n’y a eu aucune loi en France sur cette question. Un rapport de l’Inspection Générale remis au ministre Vincent Peillon en 2013, mais hélas, non massivement diffusé analyse très bien ce que cela a  entraîné : "Le principe de la mixité scolaire s’impose aujourd’hui comme une évidence. Elle est pourtant récente dans la longue histoire de l’école. Tous ses effets n’ont pas été prévus ni anticipés. Et elle reste inachevée. Les défauts observés tiennent en partie aux conditions dans lesquelles la mixité a été construite, fruit des circonstances plus que d’un choix politique….

Dans les années soixante, la mixité s’est développée puis imposée pour des facilités de gestion, plus que pour des raisons de principe, pour faire face à la croissance des effectifs liée à la démocratisation de l’enseignement, plus que pour assurer l’égalité et l’harmonie entre les sexes" De plus cette mixité non pensée et non gérée  a conforté une indifférenciation des élèves non considérés comme dans le genre : garçons ou filles.

L’inspection générale de l’Éducation nationale, a reconnu en 2013 cette situation dans le rapport déjà évoqué:

"Cette mixité a été d’autant moins interrogée dans ses principes et ses effets que la vision républicaine et universaliste propre à l’école française tend à occulter les différences, qu’elles soient liées à l’appartenance sociale, culturelle ou sexuelle. Aujourd’hui, l’élève est considéré non pas dans son identité de genre, comme être féminin ou masculin, mais dans une neutralité qu’a favorisée la neutralisation du corps dans l’espace scolaire. […]

La mixité, réduite à une éducation dispensée sur les mêmes bancs et dans les mêmes murs, ne suffit pas à assurer l’égalité entre les sexes. L’égalité de traitement entre les sexes, telle qu’elle est promue par les textes sans être toujours appliquée dans les pratiques, ne suffit pas à garantir une égalité des résultats. Le principe formel d’un droit égal à l’éducation pour les deux sexes n’épuise pas l’exigence d’une éducation à l’égalité entre eux."[3]

 
Commentaires

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  • Par Lafayette 68 - 26/01/2016 - 11:12 - Signaler un abus Profession trop féminisée!

    Il est temps de le dire ...(plus de 80% de femmes dans le primaire) A noter qu'on parle toujours d'instituteurs pour le primaire alors que ce sont des institutrices en fait professeurES des écoles ...Le vocabulaire en dit long ! Où sont les hussards noirs de la république ? PS : beaucoup de femmes choisissent ce professorat car les affectations sont départementales ( elles évitent les kms des profs du secondaire nommés loin de chez eux..) En résumé : trop de femmes dans l'enseignement , pas assez à l'Assemblée Nationale !

  • Par Deudeuche - 26/01/2016 - 16:08 - Signaler un abus quotas masculins dans le primaire

    allez on essaie, pour voir si l'égalité des sexes c'est à sens unique ou pas.

  • Par Deneziere - 27/01/2016 - 07:10 - Signaler un abus Le sexe est-il bien le facteur dominant ?

    C'est déjà bien de ne pas nier le facteur ethnique. Maintenant, il faudrait le quantifier. On risquerait de constater que la différence garçon-fille est correlée à une différence entre nord-méditerranée et sud-mediterrannée, ce que de nombreux enseignants constatent déjà empiriquement.

  • Par Lafayette 68 - 27/01/2016 - 09:01 - Signaler un abus @Deneziere

    Bonne remarque qui précise mon commentaire

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Jean-Louis Auduc

Jean-Louis AUDUC est agrégé d'histoire. Il a enseigné en collège et en lycée. Depuis 1992, il est directeur-adjoint de l'IUFM de Créteil, où il a mis en place des formations sur les relations parents-enseignants à partir de 1999. En 2001-2002, il a été chargé de mission sur les problèmes de violence scolaire auprès du ministre délégué à l'Enseignement professionnel. Il a publié de nombreux ouvrages et articles sur le fonctionnement du système éducatif, la violence à l'école, la citoyenneté et la laïcité.

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