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Paradoxe : la révolution monétariste comme la révolution keynésienne a accouché de la dette

La crise bouleverse les idées reçues et modifie les frontières traditionnelles. Ainsi Christian Stoffaës explique que la dette n’est plus un clivage droite-gauche mais le produit bipartisan d’une époque. Extraits de "Droite contre gauche" (2/2).

Déficits budgétaires

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Paradoxe : la révolution monétariste comme la révolution keynésienne a accouché de la dette

Conclusion commune à tirer de la dette européenne comme de la dette américaine : l’euro sans gouvernance débouche sur la dette ; tout comme Wall Street sans régulation. Crédit Bernadett Szabo / Reuters

Plus jamais ça : l’indépendance des banques centrales fut conçue par les monétaristes comme le moyen radical pour soustraire l’institut d’émission aux pressions des gouvernements et des politiciens (comme ils disent), qui seraient à leurs yeux nécessairement dépensiers, démagogues et inflationnistes. Un demi-siècle plus tôt, la révolution keynésienne s’exprima comme la mise sous tutelle des instituts d’émission par les gouvernements.

Auparavant, les gouvernements étaient sérieusement contraints dans leurs déficits budgétaires.

Ainsi les« remontrances » régulièrement adressées aux gouvernements impécunieux par les régents de la Banque de France : le Mur de l’argent et les « deux cents familles ».

Il fallait donc clairement établir la hiérarchie entre le pouvoir politique et le pouvoir financier, au nom de la démocratie. Ce qui fut fait sous des formes diverses selon les cultures nationales : en France, c’est le Front populaire qui nationalise la Banque de France, pendant qu’aux États-Unis Roosevelt encadre les banques d’un tissu serré de réglementations.

Avec le recul de l’histoire, la révolution keynésienne apparaît comme un argumentaire, d’apparence scientifique, pour justifier la nationalisation des instituts d’émission. De même qu’à l’époque monétariste, la théorie des marchés financiers efficients, qui règne sur la science économique depuis deux décennies, apparaît rétrospectivement comme l’argumentaire d’apparence scientifique qui a justifié la financiarisation générale de l’économie, réduisant tout à des produits financiers sources de cash-flow, au point d’en faire oublier l’économie réelle, celle des usines, des techniques, des infrastructures. Et qui a justifié la dérégulation des banques, l’expansion prodigieuse du commerce des titres et des commissions afférentes, la spéculation sans couverture. C’est-à-dire l’accumulation des dettes et la cause du krach financier.

La monnaie unique européenne, grand oeuvre de toute une génération, vit une crise existentielle dix ans après sa mise en place, menacée par la Grèce impécunieuse et par les banques surendettées, après l’Irlande et le Portugal, avant l’Italie et l’Espagne, voire la France ?

Les pères fondateurs de l’euro, il y a vingt ans, avaient fixé à 60 % le plafond de la dette et à 3 % le niveau de déficit budgétaire admissibles pour l’éligibilité à l’euro. Ces plafonds ont été largement enfoncés, et c’est bien évidemment là que réside la source des difficultés actuelles. La crise de l’euro, c’est l’absence de gouvernance fiscale et budgétaire commune, l’impuissance à sanctionner les manquements à ses propres règles, fussent-ils grossiers tels le franchissement des bornes de Maastricht et la dissimulation comptable grecque.

Ainsi le règne des banquiers centraux indépendants s’achève dans la dette, c’est-à-dire dans le résultat inverse de la consigne que leur avait fixée l’ère monétariste qui les avait installés.

En réalité, on n’est jamais indépendant : Greenspan et Trichet, chacun était le porte-parole de son électorat. C’est la Fed de Greenspan qui fut le plus ardent propagandiste de la dérégulation financière ; c’est l’Eurogroupe et la BCE qui ne rappelèrent pas à l’ordre en temps utile les contrevenants aux critères de Maastricht. Conclusion commune à tirer de la dette européenne comme de la dette américaine : l’euro sans gouvernance débouche sur la dette ; tout comme Wall Street sans régulation.

Le monétarisme a certes vaincu l’inflation, cassé la spirale des prix et des salaires. Mais la dérégulation a engendré la spéculation sans couverture : donc le krach, l’insolvabilité des spéculateurs, le sauvetage des banques, le mistigri de la dette privée transférée sur la dette publique. De même qu’en Europe la démonstration a été faite que l’euro sans gouvernance, c’est la dette.

Demain il faudra reconstruire. Donc choisir entre les deux piliers idéologiques de notre époque, qui se sont révélés contraires alors qu’on les croyait convergents. Gardons nous des amalgames simplificateurs et de condamner en bloc la globalisation et le libéralisme économique. Car la spéculation sans couverture ne doit pas être confondue avec les libertés économiques ; les excès des produits financiers dérivés amalgamés avec la baisse des dépenses et prélèvements publics ; l’échec de la dérégulation bancaire ne vaut pas pour condamner la démonopolisation des télécommunications et la dérégulation des transports aériens.

La révolution monétariste a accouché de la dette, comme hier la révolution keynésienne, pourtant son antithèse, avait accouché de la dette publique. Paradoxal épilogue qui achève de nous convaincre que la dette n’est plus un clivage droite-gauche mais le produit bipartisan d’une époque. Demain il faudra rembourser : le désendettement, lui aussi sera bipartisan.

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Extrait de Droite contre gauche, Fayard (25 janvier 2012)

 

 
Commentaires

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  • Par cqoiqéqon - 03/03/2012 - 13:40 - Signaler un abus et imaginons que le

    et imaginons que le remboursement se fasse, que les États nations retrouvent leur maitrise monétaire, nous ne sortirions pas du cycle pour autant et ce pour la simple et unique raison que d'autres (financier ou politiques) décident pour les peuples. Un système monétaire normal veut que la quantité de monnaie en circulation corresponde à l'ensemble des bien et service privé et publiques. Point barre. Et dans un monde ou l´homme est un loup pour l¨homme et ou la seule loi reconnue est celle du plus fort...Ça n'est pas prêt d'arriver sauf sauf... si les peuples prennent le contrôle de leur émission monétaire et pour cela il faut que des millions de gens ensemble, dans le monde exigent la mise en place de citoyens tirés au sort et qui participent à la vie politique au sein de toutes les assemblées d’èlus. La démocratie faite par et pour des professionnels de la politique (et non par et pour le peuple comme le veut la constitution) et morte. Vive la Démocratie.

  • Par Jean-Francois Morf - 03/03/2012 - 22:18 - Signaler un abus Si on dépense chaque année 3% de plus que l'on gagne...

    ...on ne pourra jamais rembourser quoi que ce soit, ni même rester à 60%!

  • Par blazer - 04/03/2012 - 00:54 - Signaler un abus Brillant

    Synthétique, clair, sans parti pris... pourquoi tous les papiers d'analyse économique ne ressemblent -t-ils pas à celui ci ? Vous vous le demandez, je vous réponds : parce que les auteurs habituels savent rarement de quoi ils parlent et se soucient plus d'effets que de fond. Chapeau.

  • Par Harmaggedon - 04/03/2012 - 06:49 - Signaler un abus les gouvernants...

    les mêmes qui nous serinent à longueur de temps qu'1 Km/h au-delà de la vitesse autorisée, c'est un dépassement condamnable, qu'une ceinture pas attachée, c'est grave, qu'une cigarette, ça tue, que manger trop gras ou trop manger, ça coûte cher à la sécu, n'hésitent pas à dépasser les 3% fatidiques de déficit budgétaire et continuent allègrement à augmenter notre dette. A quand, un permis à points pour les gouvernants, les dirigeants, avec suspensions de permis pour 10 ans ?

  • Par Philippe1968 - 04/03/2012 - 10:48 - Signaler un abus ceci est hélas faux

    la dette était très faible de 1950 à 1975 http://forumdemocratique.fr/2012/03/04/dette-de-la-france-depuis-1950/

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Christian Stoffaës

Christian Stoffaës est professeur à l'université Paris II Panthéon- Assas, ingénieur général des mines, chef économiste du Conseil général de l'économie, de l'industrie, de l'énergie et des technologies du ministère de l' Economie, des finances et de l'industrie ; président du Conseil d'analyse économique franco-allemand.

 

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