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Downton Abbey : comment finit-on une série comme celle-ci ?

La sixième saison de cette série "so British" marquera la fin de ce qu'il convient désormais d'appeler une saga. La vie des maîtres et des valets de ce château au cœur de la campagne anglaise du début du 20e siècle a bercé les soirées de millions de téléspectateurs dans le monde.

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Downton Abbey : comment finit-on une série comme celle-ci ?

Cette série-phénomène était très regardée en France aussi. À suivre les aventures des maîtres et serviteurs de la maison de Downton Abbey, dans le Yorkshire (en réalité Highclere Castle, au Hampshire), à entendre la gradation subtile des prononciations anglaises selon le rang social, à voir les extérieurs, jardins verdoyants et bourg typique (Downton est en réalité Brampton, un village de l’Oxfordshire) et intérieurs fastes, le spectateur français avait accès à cette âme anglais éternelle, qui charme autant qu'elle irrite. Retour au château (1981, adapté d'Evelyn Waugh, Retour à Brideshead) déjà, recréait l'atmosphère des années 20 et 30 avec une nostalgie non dissimulée.

L'arrêt programmé de cette série à la fin de la sixième saison (automne 2015) est un coup brutal. L'actrice Maggie Smith a beau expliquer qu'à la fin des années 20 son personnage aurait bientôt 110 ans, le producteur exécutif Gareth Neame de rappeler que toutes les histoires ont une fin, et qu'il vaut mieux arrêter avant de décliner, comme en amour on se sépare avant de ne plus s'aimer... la rupture est rude. Pourquoi ?

Essentiellement parce que l'Angleterre est éprise de continuité et de permanence. Elle aime naturellement l'ordre, les racines et la tradition. N'appelle-t-on pas là-bas un ami de longue date un « crony » du grec khronos, le temps ? Contre l'idéalisme révolutionnaire français, abstrait et bientôt meurtrier, Edmund Burke (1729-1796) écrivait déjà : « nous ne sommes pas remplis de sales hachures de papiers sur les droits de l'Homme. Nous élevons avec respect nos regards vers la noblesse. Nous aimons nos préjugés. »[1]

Depuis sa création en 2010, la série réunissait à chaque épisode près de onze millions de spectateurs au Royaume-Uni. Succès énorme aux Etats-Unis, avec des audiences records. L'on a parlé de « saga », évidemment. Et il y a de cela, oui, dans toutes ces séries dont la qualité explose depuis quelques années, qui exhaussent le simple feuilleton mélodramatique au niveau de l'épopée. Le fonds historique était un prétexte parfait : de même que personne ne remettait en cause la véracité historique des événements racontés par Homère, le monde de Downton Abbey a bel et bien existé.

C'était le monde de la « Britannia » mythique, de l'époque edwardian (1841-1910), de l'art Georgian (c'est-à-dire avant le modernisme échevelé des Woolf, des Joyce et autres D. H. Lawrence), de la chasse à courre (que Tony Blair fit interdire), d'une C of E (Church of England) pas encore désertée, du Family Shakespeare expurgé, du Book of Household Management de Mrs Beeton, de la gallantry et la valour, une Angleterre impériale, à peine ébranlée par la guerre des Boers. C'est « l'été anglais » dont le poète Rudyard Kipling chantera la fin.  

Le baron Julian Fellowes, scénariste de la série, est passionné par l'histoire de son pays, et plus particulièrement de sa noblesse et de ses vieilles demeures. Un passé qui n'est pas idéal, en somme un Passé imparfait (titre de l'ouvrage dont il est l'auteur, publié récemment en français) qu'il a voulu ramener à la vie. Cette supposée nostalgie a valu à Downton Abbey de nombreuses critiques. Le Guardian regrettait ainsi « la nostalgie, une obsession malsaine pour les classes sociales, et une sorte de conservatisme particulièrement poussiéreux […] qui perpétue les stéréotypes sur le système de classe de la Vieille Angleterre. » Triste préjugé, qui voit dans le retour au passé une perte de temps, le symptôme d'un refus maladif du monde tel qu'il est !

 
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Clément Bosqué

Clément Bosqué est Agrégé d'anglais, formé à l'Ecole des Hautes Etudes en Santé Publique et diplômé du Conservatoire National des Arts et Métiers. Il dirige un établissement départemental de l'aide sociale à l'enfance. Il est l'auteur de chroniques sur le cinéma, la littérature et la musique ainsi que d'un roman écrit à quatre mains avec Emmanuelle Maffesoli, *Septembre ! Septembre !* (éditions Léo Scheer).

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