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Double jeu : les méandres de l’attitude trouble de la Turquie face aux Califoutraques islamiques

Le gouvernement turc s'apprête à autoriser les avions militaires américains à utiliser la base d'Incirlik, dans un but humanitaire et logistique uniquement, mais reste réticent à l'idée de participer à une opération militaire. Ankara soutient particulièrement le Front islamiste (réunion de plusieurs mouvements rebelles syriens) qui a des liens indirects avec l'Etat islamique.

Liaisons dangereuses

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Double jeu : les méandres de l’attitude trouble de la Turquie face aux Califoutraques islamiques

Le gouvernement turc s'apprête à autoriser les avions militaires américains à utiliser la base d'Incirlik. Crédit Reuters

Atlantico : Au mieux décrite comme prudente, au pire comme ambiguë, la position de la Turquie a souvent fluctué. Quelle a été l’attitude de la Turquie depuis que l’Etat islamique existe et commet ses exactions ?

Alain Rodier : L'Etat Islamique d'Irak et du Levant (EIIL) devenu aujourd'hui l'Etat Islamique tout court (ou Daesh, ce qui veut dire la même chose en arabe mais avec un côté péjoratif) existe presque depuis le début de la rébellion syrienne.

En effet, ce sont des troupes de l'Etat Islamique d'Irak (EII) qui existaient 2006 (en Irak) qui ont pénétré dans le pays dès la fin 2011. Ses forces s'approvisionnaient alors principalement en Irak mais aussi en Turquie, au milieu des autres groupes rebelles. Il était alors fait aucune distinction entre les "modérés" et les "radicaux", le seul objectif était de faire tomber le régime de Bashar el-Assad, ce qui devait intervenir rapidement.

Il n'y a commencé à avoir une scission avec les autres formations qu'à l'été 2013. Le rejet de l'EIIL par les autres mouvements n'a été effectif qu'à l'automne 2013 et officialisé au printemps 2014. Mais pour la Turquie, la rupture n'est vraiment survenue qu'avec la prise du Consulat général de Mossoul par les forces islamiques à l'été 2014. 49 otages (dont 46 Turcs) ont été faits à cette occasion. Ankara s'est rendu compte du danger, un poil trop tard. Après, la Turquie a eu les mains liées car la priorité était alors donnée à la libération des otages. Celle-ci est intervenue il y a quelques jours. Il est possible qu'il y ait eu une sorte d'échange de "prisonniers".

En quoi peut-on dire que la Turquie a permis l’essor de l’Etat islamique ? Malgré ses dénégations, est-il envisageable de penser qu’Ankara s’approvisionne illégalement en pétrole auprès de l’Etat islamique ?

La Turquie a aidé tous les groupes rebelles syriens depuis l'origine car son objectif était (et reste) la chute du président Bashar el-Assad. Le prétexte invoqué sont les atrocités auxquelles il se livre contre son propre peuple. En fait, c'est plus compliqué. Les Turcs sont majoritairement sunnites et, surtout, ses dirigeants sont proches des Frères musulmans qui sont derrière la rébellion syrienne "modérée". Toutefois, 10% des Turcs sont des Alévites, donc assez proches des Allaouites au pouvoir à Damas, ce qui complique le problème. Les Alévites turcs se sentent rejetés par le parti au pouvoir en Turquie (l'AKP). La région frontlière turque a constitué pendant des années une zone refuge pour tous les rebelles. Ils pouvaient s'y livrer à tous les trafics, la contrebande y étant une activité traditionnelle. Beaucoup de blessés ont été soignés dans les hôpitaux turcs (on peut penser que c'est là que les autorités turques ont trouvé les membres de l'EI qu'ils auraient ensuite échangé contre leurs otages).

Ce n'est pas le gouvernement turc qui s'approvisionne en pétrole auprès des islamistes radicaux. Ce sont des "particuliers" (au sens large du terme) qui effectuent des trafics à l'aide de camions citerne, les autorités regardant "ailleurs". La corruption de fonctionnaires et le crime organisé jouent un rôle majeur dans cette affaire.

 
Commentaires

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  • Par Texas - 25/09/2014 - 18:20 - Signaler un abus Intéressant

    Très subtil cet excercice d' équilibriste de Mr Erdogan...un fin politique .

  • Par vangog - 25/09/2014 - 22:47 - Signaler un abus Une seule chose est certaine, dans cet exercice de masque

    à deux faces, c'est que la France (par la voix de Sarko qui n'a pas fait que des conneries...) a eu mille fois raison de s'opposer à l'entrée de la Turquie dans l'UE. Avec nos huit millions de musulmans introduits par les gauchistes (UMP inclus), plus les turcs qui auraient circulé librement dans notre république autrefois laïque, on ńavait plus que l'exil pour seule perspective...

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Alain Rodier

Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, est directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il est particulièrement chargé de suivre le terrorisme d’origine islamique et la criminalité organisée.

Il est l’auteur en 2015 de "Grand angle sur les mafias" et de " Grand angle sur le terrorisme" aux éditions UPPR (uniquement en version électronique), en 2013 "le crime organisé du Canada à la Terre de feu", en 2012 "les triades, la menace occultée", ces deux ouvrages parus aux éditions du Rocher, en 2007 de "Iran : la prochaine guerre ?" et en 2006 de "Al-Qaida. Les connexions mondiales du terrorisme" aux éditions ellipse, Il a également participé à la rédaction de nombreux ouvrages collectifs dont le dernier "la face cachée des révolutions arabes" est paru chez ellipses en 2012. Il collabore depuis plus de dix ans à la revue RAIDS.

 

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