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Djihadisme autofranchisé contre filières organisées à la Al-Qaïda : la stratégie de l’État Islamique est-elle finalement en train de s’imposer ?

Alors que certains commentateurs évoquaient un État Islamique en perte de vitesse peinant à mobiliser, les tueries d'Orlando et de Magnanville semblent contredire cette idée. La méthode d'auto-recrutement de ces attaques les rend particulièrement difficiles à anticiper et constitue un défi pour les sociétés occidentales qui doivent sortir d'une réponse purement sécuritaire.

Terrorisme punk

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Djihadisme autofranchisé contre filières organisées à la Al-Qaïda : la stratégie de l’État Islamique est-elle finalement en train de s’imposer ?

Atlantico : Alors que certains commentateurs évoquaient un Etat Islamique en perte de vitesse peinant à mobiliser, les tueries d'Orlando et de Magnanville semblent contredire cette idée. Que nous dit le choix de ces cibles ? Dans la mesure où n'importe qui peut commettre un acte terroriste et se revendiquer de l'EI, ne doit-on pas s'attendre à ce que des tueries du même ordre se produisent ? 

Pierre Conesa : Le constat de recul de l'Etat Islamique est un constat territorial et non un constat politique et stratégique.

La formidable idée stratégique de l'Etat Islamique est d'avoir constitué un territoire et rétabli un horizon mythologique pour les musulmans, celui du califat. Il s'agit de la véritable rupture par rapport à Al Qaïda. Pour la première fois, se concrétise un Etat islamique absolu. La propagande de Daesh consiste à dire "Revenez donc dans le premier Etat islamique de la planète et si vous ne pouvez pas venir, massacrez les mécréants partout où ils sont".

L'Etat territorial recule mais l'idée mobilisatrice n'est pas morte. Il y aura bien évidemment des attentats de même nature que celui d'Orlando ou des Mureaux. Certains individus fichés S savent qu'ils ne peuvent pas se rendre en Syrie et réalisent leur martyr dans leur pays de nationalité.

La capacité de mobilisation de Daesh est supérieure à celle d'Al Qaïda : pour Al Qaïda, les instructions venaient du centre tandis que pour Daesh, tout individu peut choisir le martyr, partout où il est.

François Burgat : Je ne suis pas partisan de faire une exégèse trop poussée du choix des cibles ou des modes d’action de chacun des attentats commis par Daesh sur le sol occidental. Je ne crois pas en effet que ses dirigeants disposent aujourd’hui d’un large spectre de possibilités au sein duquel ils feraient des choix longuement délibérés, qu’il serait alors utile d’analyser finement. Le cadre (une boîte gay ou en d’autres temps, Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher) apporte bien évidemment un sens supplémentaire, l’homosexualité étant, à raison ou à tort, une pratique attribuée très unilatéralement par Daesh à la société occidentale. Mais l’auteur des attaques d’Orlando fréquentait ce lieu. On peut donc tout aussi bien considérer qu’il a agi, comme d’ailleurs ses prédécesseurs de l’attaque d’Atlanta, dans un lieu qui présentait avant tout l’intérêt de lui être familiier et où il savait pouvoir accéder facilement. 

Hier, en France, c’est un policier qui était ciblé. Le 13 novembre, des fans de football ou de simples passants. Je ne crois donc pas qu’il y ait systématiquement un "gisement de sens" à vouloir faire dire trop de choses à la nature des cibles. En revanche, oui, il est important de noter que c’est très vraisemblablement la méthode non point du "franchising" (l’ouverture de succursales de l’organisation mère) mais bien, plus directement encore, celle de l’auto-recrutement, qui semble avoir une nouvelle fois fonctionné. Et qu’elle est particulièrement difficile à anticiper pour les services de sécurité et constitue bien un nouveau seuil de difficulté si pour répondre à ces attaques, nous continuons à ne nous appuyer que sur l’outil sécuritaire, sans nous soucier le moins du monde de l’origine de l’hostilité dont nous sommes la cible dans une large partie du monde musulman.

La stratégie de terrorisme de l'EI est-elle en train de monter en puissance ? Quelles sont ses forces et ses faiblesses ? En quoi cette stratégie se distingue-t-elle de celle d'Al-Qaïda ?

Pierre Conesa : La matrice théologique commune d'Al-Qaïda et de Daesh est le wahhabisme saoudien (ou salafisme). Le salafisme a été défini par un théologien musulman de mes amis comme la version "la plus raciste, sexiste, homophobe,misogyne, antisémite et sectaire de l'islam". Sur le plan des idées politiques, le salafisme est un totalitarisme religieux qui prépare à la violence. Le salafisme est une posture politico-religieuse et non religieuse.

Daesh a atteint quatre des objectifs stratégiques qui étaient les siens : premièrement, il a marginalisé Al-Qaïda (des combats ont même opposé Daesh et le front Al Nosra, la branche d'Al-Qaïda en Syrie) ; deuxièmement, les militants de Daesh ont réussi à se poser comme les véritables défenseurs des sunnites opprimés par les chiites ; troisièmement, ils sont devenus l'ennemi numéro 1 des Occidentaux, et enfin, ils ont proclamé le califat (Al Bagdadi s'est mis à la tête de la communauté musulmane). Leur objectif suivant est de renverser les Saoud et de prendre les lieux saints car Daesh considère que les Saoud n'incarnent pas la véritable légitimité du chef de la oumma sunnite car ils ne descendent pas du prophète et ne sont pas califes.

Après l'attentat d'Orlando, la réaction immédiate de Trump a été de dire qu'il faut accentuer les bombardements contre Daesh. Hollande a eu exactement la même réaction après les attentats du 13 novembre. Or, il s'agit précisément du genre de piège dans lequel Daesh veut nous faire tomber.

Al-Qaïda n'existe plus vraiment (les talibans en Afghanistan sont des pachtouns qui n'ont pas de vocation missionnaire au-delà du Pachtounistan). La seule branche d'Al-Qaïda qui subsiste est AQPA, qui profite de la guerre au Yémen. Al-Qaïda et Daesh ne boxent plus dans la même catégorie : Daesh est une entreprise mondialisée de 20 000 à 25 000 combattants étrangers venant d'une centaine de nationalités, Al-Qaïda n'est plus rien (en Afghanistan il y a 1000 à 2000 combattants étrangers, ce qui est sans commune mesure).

 
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Pierre Conesa

Pierre Conesa est agrégé d’Histoire, énarque. Il a longtemps été haut fonctionnaire au ministère de la Défense. Il est l’auteur de nombreux articles dans le Monde diplomatique et de livres.

Parmi ses ouvrages publiés récemment, La Fabrication de l’ennemi : ou comment tuer avec sa conscience pour soi (Ed Robert Laffont, septembre 2011). 


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François Burgat

François Burgat est politologue et directeur de recherche au CNRS (IREMAM). Il a été directeur de l'Ifpo (Institut français du Proche-Orient) de 2008 à 2013. 

Son dernier ouvrage est Pas de printemps pour la Syrie (co édité avec Bruno Paoli) aux éditions La Découverte (2013). 

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