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Ce discret piège financier que la Chine tend aux pays à qui elle fait miroiter sa nouvelle route de la soie

Derrière ce projet de route de la soie, la Chine tente tant bien que mal de cacher sa volonté impérialiste. Et comme le fait remarquer la patronne du FMI, Christine Lagarde, certains pays risqueraient d'accroître considérablement leur dette.

Le FMI s'inquiète

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Ce discret piège financier que la Chine tend aux pays à qui elle fait miroiter sa nouvelle route de la soie

 Crédit WANG ZHAO / AFP

Atlantico : Ce mardi 10 avril, Christine Lagarde, directrice générale du FMI, a pu mettre en garde les autorités chinoises relativement au projet de la nouvelle route de la soie ; certains pays concernés par les projets d'infrastructure seraient trop endettés pour pouvoir supporter un accroissement supplémentaire de leur dette, comme le Pakistan, Djibouti, les Maldives, ou encore le Laos. En quoi cette problématique pourrait-elle peser sur le projet ? 

Emmanuel Dubois de Prisque : Si certains pays utilisent les capitaux chinois, c'est justement pour ne plus avoir à se soumettre aux règles imposées par le FMI. Le fait d'avoir un choix hors des institutions de Bretton Woods donne à certains pays en voie de développement un faux sentiment de liberté. Cependant, en accroissant significativement le service de la dette, ces pays sacrifient leur avenir au profit d'intérêts de court terme, quand bien même il s'agit d'infrastructures : ces infrastructures sont construites par des entreprises chinoises dans le cadre d'un méga-projet chinois qui répond aux intérêts de la Chine.

Rappelons toutefois qu'en s'endettant, ces pays ne font que suivre l'exemple des pays occidentaux où la dette a explosé depuis quelques dizaines d'années. Et nous n'avons même pas l'excuse de pouvoir prétendre que nous avons agi ainsi par souci du long terme, puisque ce sont les dépenses sociales qui ont explosé dans nos pays, au détriment de l'investissement et des fonctions régaliennes de l'Etat. Cependant, la dette des pays développés est souvent détenue par une grande diversité d'acteurs, publics ou privés, ce qui limite le risque pour la souveraineté nationale. Dans le cas des pays concernés par les projets chinois, le risque pour la souveraineté est plus important car le principal créditeur devient une puissance étrangère, de plus en plus puissante et de plus en plus ambitieuse. En outre, la Chine n'est pas membre du Club de Paris, et refuse donc d'échanger ses données avec les autres pays créditeurs, ce qui rend très opaque ses pratiques en la matière. En 2011, le Tadjikistan a abandonné 1% de son territoire à la Chine contre un effacement de sa dette, transaction dont le montant reste inconnu. Le Sri Lanka a cédé la propriété et le bail pour 99 ans du port de Hanbamtota dont la Chine avait financé et réalisé la construction, mais que la partie sri lankaise ne parvenait pas à rembourser. Il y a déjà pas mal de cas de ce type, et il y en aura de plus en plus. Le problème est que la Chine se situe, dans ce domaine au moins, hors du système international, qu'elle préfère agir de façon bilatérale, c'est-à-dire en position de force, et qu'elle semble se croire immunisée contre tout risque de néo-colonialisme. 

Jean-Paul Betbeze : Christine Lagarde est dans son rôle de « gestionnaire des grands équilibres ou, plutôt, des grands déséquilibres mondiaux », car c’est avec la Chine qu’ils sont les plus importants. Le projet des « nouvelles routes de la soie », façon poétique de renouer les liens entre Chine et Europe, par Marco Polo revu, est devenu Belt and Road Initiative, en incluant l’Afrique et en entrant dans le programme officiel du Parti communiste chinois.

Nous sommes donc dans un autre volet de la stratégie chinoise, après sa grande phase de rattrapage, grâce aux échanges internationaux. Cette phase s’arrête, au moins avec les Etats-Unis et Donald Trump, et change avec les autres pays industrialisés. En même temps, la Chine se donne pour elle-même une stratégie d’aisance moyenne et de lutte contre les inégalités (héritées de sa forte croissance antérieure).

Mais, pour avancer, la Chine veut certes échanger avec les pays industrialisés, mais plus encore piloter les pays émergents, en les finançant. Les BRICS, concept d’origine américaine, sont devenus son horizon. En bref, le message de Christine Lagarde pourra être utilisé pour montrer les efforts chinois et les risques pris pour aider les autres émergents ! Eux sont trop endettés ou trop fragiles ou trop petits pour mener une telle stratégie. Donc cette problématique de la dette est plutôt une valorisation !

Faut-il voir cette question d'endettement comme une éventuelle stratégie de la part de Pékin, qui pourrait, en finançant la dette supplémentaire, accroître son influence sur les pays en questions ? 

Emmanuel Dubois de Prisque : Bien sûr, la Chine, par ses largesses financières, acquière de l'influence sur les pays concernés. Cependant, les risques de conflits augmentent en même temps que les interactions. Plus les échanges commerciaux ou financiers sont importants entre deux partenaires, plus les risques de conflit le sont aussi, contrairement à ce qu'un certain courant libéral un peu naïf semble penser. L'interdépendance économique n'est pas un facteur de pacification : l'humanité passe souvent sans solution de continuité de l'échange de biens à l'échange de coups. Plus la Chine investit à l'extérieur, plus elle augmente ses interactions avec les pays étrangers, et plus les occasions de conflit l'impliquant se multiplient. On voit déjà que des litiges se font jour, et que la Chine a dû annoncer au début de l'année 2018 la mise en place de tribunaux, en Chine même, qui auront vocation à trancher les conflits nés de ces nouvelles routes de la soie. Je ne sais pas si la Chine parviendra à imposer ses tribunaux et ses pratiques juridiques, mais  a priori je ne donne pas cher des intérêts des acteurs institutionnels ou privés des Maldives ou du Tadjikistan, lorsqu'ils seront défendus à Xi'an devant un tribunal d'arbitrage, présidé par un juge aux ordres du Parti communiste chinois soumis à la pression d'une opinion publique de plus en plus nationaliste. 

Jean-Paul Betbeze : La Chine a déjà des liens plus étroits que jamais avec la Russie, qu’elle dépasse et dont elle est un acheteur décisif de pétrole, gaz, bois… par les temps actuels. Elle achète du pétrole brésilien (et des terres), s’approche de l’Afrique du Sud. Son « problème » reste l’Inde, donc elle se rapproche du Pakistan ! De manière générale, elle veut des liens terrestres, par train et par mer, ce qui lui fait créer et améliorer des ports (Pakistan) et des lieux névralgiques (Djibouti). Bref la Chine a une démarche stratégique, politique, économique et bien sûr financière.

Elle a donc ouvert des banques d’investissement, mais c’est elle qui finance le plus. C’est donc très risqué, pour ce pays dont la dette est déjà énorme, de s’engager plus, et à très long terme, et avec des projets peu rentables. Nous sommes donc dans la politique. Les autorités chinoises doivent faire attention aux excès de dette : c’est une de leurs trois « batailles décisives », avec la lutte contre les inégalités et contre la pollution. La Chine va donc modérer la croissance du crédit, mais surtout du crédit interne ! Elle va impliquer plus les pays qu’elle veut traverser ou « lier », pour qu’ils cotisent plus, mais pas cesser sa démarche sur les vingt ans à venir. En bref, le crédit suit la politique… du Parti. Et aura ses contreparties politiques.

Ces pays peuvent-ils escompter un retour sur investissement suffisant pour acceptera une telle situation ? Le jeu en vaut-il la chandelle pour ces pays visés par la nouvelle route de la soie, ou est-ce que la Chine en sera le principal bénéficiaire ? 

Emmanuel Dubois de Prisque : La Chine, empruntant (sans intérêt) ses concepts à la théorie des jeux et au libéralisme, insiste beaucoup sur le caractère "gagnant-gagnant" de ses projets. Mais elle ne peut être juge et partie et ce sont les pays concernés qui doivent décider souverainement s'ils sont eux aussi "gagnants". Il ne fait aucun doute que les projets, d'infrastructure notamment, peuvent présenter un certain intérêt pour des pays qui souvent en sont dépourvus (d'infrastructures). D'ailleurs, dans un premier temps, le rapport de force est plutôt en faveur des pays récipiendaires de l'aide chinoise, puisque Pékin se présente en situation de demandeur, ce qui est un peu paradoxal pour un pays prêteur, mais c'est la conséquence de ce que ces nouvelles routes de la soie sont devenues un projet phare de Xi Jinping et donc pour la Chine une question de "face". 
 
Cependant, je me demande si devant les difficultés qui s'amoncellent, Pékin n'est pas en train de passer subrepticement à autre chose. Il y a eu entre 2014 et 2017 une frénésie "nouvelle route de la soie", mais les obstacles que rencontre la Chine, la difficulté à développer notamment la route de la soie terrestre (qui reste peu compétitive face au fret maritime), les critiques portées par les pays occidentaux, par l'Inde et par les institutions internationales, les craintes devant les fuites de capitaux et les investissements à l'étranger "irrationnels" et enfin, last but not least, l'ouverture d'autres fronts (conflits commerciaux notamment) amènent peut-être Pékin à faire passer progressivement au second plan ce projet de plus en plus contesté.
 

Jean-Paul Betbeze : Pas facile de répondre à une stratégie où la Chine se met face aux États-Unis, mais évidemment pas avec un objectif d’enrichissement élevé par tête ! Elle sait que sa population est énorme et surtout vieillissante, ce qui lui pose des problèmes qu’elle tentera de résoudre par la lutte contre la pollution, l’amélioration de la nutrition, et peut-être des formes d’habitat communautaire – à voir.

Quant aux pays liés par les routes de la soie, il s’agit pour eux d’une chance extraordinaire de participer aux nouvelles voies de communication – pour pas cher. Il faut ajouter ici que Pékin ne cherche pas seulement des trains, des routes et des voies maritimes, mais aussi d’être en avance technologique, avec des produits aussi efficaces et moins chers que les Apple et autres. Bien sûr, ceci n’ira pas sans contrôles publics, ne soyons pas naïfs. Mais elle préemptera les marchés de la future demande mondiale !

Le problème est que l’Europe n’a pas d’autre choix que celui de prendre ces routes, en espérant que les échanges seront équilibrés : pas des trains et des bateaux pleins qui arrivent en Allemagne ou à Gênes et qui repartent à vide ! Le deuxième problème est que Donald Trump a tué la contre-offensive de son prédécesseur (le TTIP), mais qui semble se poursuivre sans lui. Ce qui a poussé les États-Unis à dire qu’ils étaient prêts à revenir, si les conditions leur étaient plus favorables ! Quand on voit la démarche d’échanges à très long terme chinoise comparée à celle des États-Unis, nous ne sommes pas dans le même monde ! Et c’est dans ce cadre que Christine Lagarde a bien raison de parler du risque de crédit : non pas par excès chinois à long terme, mais par excès faute de concurrent, et donc de comparaison !

 
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Emmanuel Dubois de Prisque

Emmanuel Dubois de Prisque est chercheur associé à l'Institut Thomas More et co-rédacteur en chef de la revue Monde chinois nouvelle Asie.

 

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Jean-Paul Betbeze

Jean-Paul Betbeze est président de Betbeze Conseil SAS. Il a également  été Chef économiste et directeur des études économiques de Crédit Agricole SA jusqu'en 2012.

Il a notamment publié Crise une chance pour la France ; Crise : par ici la sortie ; 2012 : 100 jours pour défaire ou refaire la France, et en mars 2013 Si ça nous arrivait demain... (Plon). En 2016, il publie La Guerre des Mondialisations, aux éditions Economica et en 2017 "La France, ce malade imaginaire" chez le même éditeur.

Son site internet est le suivant : www.betbezeconseil.com

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