Atlantico, c'est qui? c'est quoi ?
Mardi 16 Octobre 2018 | Créer un compte | Connexion
Extra

Dire que la religion implique la violence, c'est oublier que le lien entre dévotion et violence ne concerne pas toutes les religions

Il y a trente ans, quand on voulait être pris au sérieux, on parlait politique; évoquer la religion, en revanche, était le meilleur moyen de faire rir. Aujourd'hui, la situation s'est inversée: la religion fascine, inquiète, et la peur s'installe à l'égard de certaines de ses formes, voire de la violence que, suppose-t-on, elles fomentent. Extrait du livre "Sur la religion" de Rémi Brague, publié chez Flammarion (2/2).

Bonnes feuilles

Publié le - Mis à jour le 23 Janvier 2018
Dire que la religion implique la violence, c'est oublier que le lien entre dévotion et violence ne concerne pas toutes les religions

Un certain lien entre pratiques pieuses, voire mystiques, et engagement militaire apparaît, semble-t-il, dans la pratique islamique du ribāṭ. Le mot, qui a donné son nom à la capitale actuelle du Maroc, Rabat, est difficile à traduire. Il s’agit d’une forteresse située aux marges de l’empire, dans laquelle la garnison, contrainte à la chasteté, à la pauvreté et à l’obéissance par les nécessités de la vie militaire, se livre à des exercices de piété. On pourrait parler d’un couvent fortifié, avec cette différence que la chasteté et la vie commune sont provisoires en islam, alors qu’elles sont en terre chrétienne l’objet de vœux.

« Les gens du ribat » est la traduction du participe arabe murabiṭūn, nom de la dynastie que nous transcrivons comme Almoravides, apparue à partir de 1056. 

Cette alliance paradoxale du mystique et du militaire se concrétisa dans des ordres religieux de moines combattants, alliance de termes qui avait longtemps passé pour contradictoire, avec les Templiers (1119), l’ordre de Calatrava (1158), né en Espagne, peut-être en une sorte de réponse en miroir aux équivalents islamiques, les chevaliers teutoniques (1190), etc. 

L’idée de croisade est une réplique à celle de guerre sainte. C’est une idée propre à la Chrétienté latine et qui n’existe pas à Byzance, où elle est même ressentie comme une monstrueuse erreur. Une croisade est un fait ponctuel, décidé par une instance officielle (la Papauté) dans des circonstances particulières et dans un but précis. Une fois ce but atteint, elle perd sa raison d’être. 

Un lien direct entre violence et dévotion n’apparaît que rarement. D’abord dans la secte ismaélienne des Assassins, au XIe siècle, ces « mâcheurs de haschich » (d’où leur nom) qui éliminaient leurs adversaires par des meurtres ciblés auxquels ils ont laissé leur nom. Puis dans la secte des Thugs, qui se rendit tristement célèbre dans les Indes du XIIIe au XXe siècle : ils justifiaient leur façon d’étrangler ceux qu’ils dépouillaient par un mythe mettant en scène la déesse Kali. 

Un critère utile est la revendication par les terroristes eux-mêmes des raisons religieuses de leur comportement. Le terrorisme irlandais était le fait de catholiques attaquant un pouvoir protestant, mais ceux qui l’exerçaient ne se réclamaient pas de leur foi. En revanche, les combattants de l’État islamique en Irak et en Syrie ne cessent d’affirmer que c’est leur islam qui leur dicte leur conduite.

Ainsi, la formule incantatoire qui lie violence et religion pour mettre la première au débit de la seconde doit être corrigée, en recevant plusieurs distinctions. On évitera d’isoler le religieux, prétendu facteur unique de violence, d’autres aspects du phénomène humain qui l’ont accompagné presque partout et presque toujours, et qui peuvent eux aussi avoir leur part de responsabilité. Cette part est souvent plus grande que celle d’un « religieux » supposé exister à l’état pur, alors qu’il n’a été identifié comme tel qu’assez tard dans l’histoire – au fond, guère avant les Temps modernes. On évitera de mettre sur le même plan « les religions », toutes les religions, comme si toutes prêchaient les mêmes doctrines et recommandaient les mêmes pratiques. On prendra garde de ne pas confondre une religion donnée avec les hommes qui se trouvent la professer, mais dont rien ne prouve que leurs actions ont été motivées par elle. Le résultat sera une vision des choses plus nuancée et plus sobre, et en tout cas moins susceptible d’exciter les passions.

Extrait du livre "Sur la religion" de Rémi Brague, publié chez Flammarion

 
Commentaires

Nos articles sont ouverts aux commentaires sur une période de 7 jours.
Face à certains abus et dérives, nous vous rappelons que cet espace a vocation à partager vos avis sur nos contenus et à débattre mais en aucun cas à proférer des propos calomnieux, violents ou injurieux. Nous vous rappelons également que nous modérons ces commentaires et que nous pouvons être amenés à bloquer les comptes qui contreviendraient de façon récurrente à nos conditions d'utilisation.

  • Par Paulquiroulenamassepasmousse - 21/01/2018 - 23:56 - Signaler un abus "On prendra garde de ne pas

    "On prendra garde de ne pas confondre une religion donnée avec les hommes qui se trouvent la professer........." Surtout pas d'amalgame........Puisqu'on vous le dit !

  • Par Deudeuche - 22/01/2018 - 08:46 - Signaler un abus @paulsui....

    L’article s’addressent à ceux pour qui Mère Theresa, l’armée du Salut etc... sont la même chose que le Juhad la Charia et le Coran. Vous savez les lumino-athees que notre pays produit en masse depuis longtemps !

  • Par philippe de commynes - 22/01/2018 - 10:30 - Signaler un abus A l'origine coran inverse de l'évangile

    Alors que le coran prescrit le combat contre les infidèles, et que leur prophète a le premier payé de sa personne pour montrer l'exemple, l'évangile prescrit de tendre l'autre joue et d'aimer ses ennemis, ce qui explique d'ailleurs les persécutions romaines, des gens pourtant pas le moindre du monde intolérants, persécutions "sociologiques", dans les premiers temps les chrétiens s'interdisaient le métier des armes, en fait les persécutions auront duré le temps qu'il fallait pour que si l'empire devenait chrétien ces derniers soient enfin devenus des des gens raisonnables et puissent faire d'aussi bon soldats voire empereurs que les autres.

Pour commenter :

Depuis son lancement Atlantico avait fait le choix de laisser ouvert à tous la possibilité de commenter ses articles avec un système de modération a posteriori. Sous couvert d'anonymat, une minorité d'internautes a trop souvent détourné l’esprit constructif et respectueux de cet espace d’échanges. Suite aux nombreuses remarques de nos lecteurs, nous avons décidé de réserver les commentaires à notre communauté d’abonnés.

Rémi Brague

Membre de l'Institut, professeur de philosophie à l'université Paris-I Panthéon-Sorbonne et à la Ludwig-Maximilians-Universitat de Munich, Rémi Brague est l'auteur de nombreux essais dont Europe, la voie romaine (1992), la Sagesse du monde (1999), La Loi de Dieu (2005), Au moyen du Moyen Age (2008), le Propre de l'homme (2015) et Sur la religion (2018).

Voir la bio en entier

Je m'abonne
à partir de 4,90€