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Dépréciation du yuan : les conséquences pour l'économie mondiale d'une monnaie chinoise déjà lourdement sous-évaluée

Après une chute des exportations de 8,3% en Juillet, la Chine a décidé de revenir sur sa politique du yuan fort, qui visait à renforcer son marché intérieur. En dévaluant ainsi le yuan, le pays adopte une attitude particulièrement compétitive, avec une monnaie à son taux le plus faible depuis 2012.

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Dépréciation du yuan : les conséquences pour l'économie mondiale d'une monnaie chinoise déjà lourdement sous-évaluée

La Chine a dévalué le yuan.  Crédit Reuters

Ainsi donc le 11 août 2015, la Chine a amorcé un processus de dépréciation de sa monnaie avec une première baisse de 1,8% du yuan contre dollar. Cette initiative prise par Pékin marque un tournant très important dans la politique extérieure de Pékin. Au cours des derniers mois en effet, Pékin avait maintenu une parité (un peg) à 6,21 yuan contre dollar, et ce en dépit de la dépréciation de toutes sortes de monnaies contre dollar (le yen, l’euro, le dollar canadien, le dollar australien, le rouble, la roupie indienne, le real brésilien, le won coréen, le ringgit malaisien, la roupie indonésienne….).

Au total, selon la Banque des Règlements Internationaux, le taux de change réel du yuan s’était apprécié de 14% contre son panier de monnaies.

Pékin, dont la stratégie depuis 1989 consiste à maintenir le yuan sous-évalué, avait serré les dents, avait renoncé à dévaluer le yuan contre le dollar et avait maintenu inchangée la parité du yuan vis-à-vis du dollar. Tout cela pour une raison très particulière : Pékin voulait arriver à son rendez-vous d’octobre 2015 avec le FMI et la communauté internationale, muni d’une bourse de Shanghai très fringante et d’un yuan n’ayant cessé de s’apprécier contre le dollar au cours des 20 dernières années.

Après la déroute boursière de Shanghai depuis fin juin, Pékin vient maintenant d’opter pour la première dévaluation du yuan contre dollar depuis 20 ans. Le grand objectif géostratégique de Pékin qui visait à instrumentaliser le rendez-vous international d’octobre pour détrôner le dollar de son statut de monnaie du monde (au motif que le dollar serait devenu "une monnaie de singe") se trouve maintenant très compromis.

Si par sa dévaluation soudaine de 1,8%, Pékin vient ainsi de sacrifier ses ambitions en matière de système monétaire international, c’est selon nous parce qu’il a la ferme intention de procéder à une dévaluation du yuan contre dollar beaucoup plus significative que seulement 1,8%.

Cette dévaluation du yuan intervient dans un contexte de ralentissement marqué de l’économie chinoise. Pékin s’évertue encore à nous convaincre que la croissance de l’économie chinoise est stabilisée à 7% l’an. Mais cela ne convainc pas du tout les observateurs. Les ventes d’automobiles stagnent, la consommation d’électricité stagne, la sphère immobilière est paralysée, les exportations reculent….De ce fait, le chiffrage de 7% l’an annoncé imperturbablement pour le deuxième trimestre n’a aucune crédibilité. Et le chiffrage à 7% programmé publiquement pour le deuxième semestre non plus. Un observateur pointu comme l’est Mark Faber retient un chiffrage à seulement 4% pour le deuxième trimestre.

La stratégie géopolitique de Pékin a fini par induire deux effets-boomerang sur le PIB chinois

Par deux médiations, ce ralentissement de l’économie chinoise est en réalité un effet-boomerang de la stratégie économique et géopolitique que maintient Pékin depuis 25 ans.

Cette stratégie, inspirée par les géopoliticiens du Parti Communiste, vise la suprématie géopolitique mondiale.

Elle s’attache à obtenir et à maintenir une croissance extrêmement forte du PIB chinois grâce à un excédent commercial colossal et récurrent. Grâce à cela, la Chine monte en puissance sur les plans commercial, industriel, économique et financier tandis que les grandes nations rivales s’inscrivent dans un déclin relatif (Etats-Unis, Japon, Europe, mais aussi Russie, Brésil, Inde…).

Cette stratégie prend appui sur le maintien d’une sur-compétitivité absolue vis-à-vis de tous les autres pays. Elle provient d’un verrouillage des coûts salariaux ouvriers horaires et de la sous-évaluation délibérée du yuan.

A 6,21 yuan pour 1 dollar jusque hier, le dollar était déjà surévalué de 55% contre yuan et le yuan était déjà sous-évalué de 36% contre dollar : en effet, en juin 2014, la Chine avait validé le chiffrage de la Banque Mondiale selon lequel la parité de pouvoir d’achat (PPA) s’établissait non pas à 6,21 yuan mais à 4 yuan pour 1 dollar.

Cet avantage de change vient se combiner avec un énorme avantage salarial. En dépit d’une petite éruption en 2011/2012, les salaires ouvriers en Chine sont comprimés à un très bas niveau. Ils s’articulent avec une durée annuelle du travail chez les ouvriers qui est 2,5 fois plus longue qu’aux Etats-Unis ou en Allemagne et avec une quasi-absence de couverture sociale (couverture sociale qui aux Etats-Unis et en Allemagne coûte autant aux entreprises que les seuls salaires directs) pour aboutir à des coûts salariaux ouvriers horaires en yuan qui restent extrêmement bas.

En cumulant ces deux avantages, la Chine  réussit à maintenir son coût salarial ouvrier horaire de en dollar, qui est le paramètre principal de la compétitivité, encore environ 20 fois inférieur à celui aux Etats-Unis et en Europe. A ceux qui douteraient d’un tel chiffrage, je leur demande comment ils expliquent la performance commerciale historiquement extraordinaire qu’a réussie la Chine entre 2000 et 2014 : avoir maintenu pendant 14 ans une croissance de son PIB supérieure de 5 à 6% à celle du reste du monde sans que ses importations de produits manufacturés ne se gonflent, sans que son commerce extérieur ne bascule de l’excédent au déficit. Une telle performance n’est selon moi réalisable que grâce à la sur-compétitivité absolue que Pékin a réussi à maintenir au long de ces mêmes années.

C’est d’ailleurs cette performance commerciale réalisée au détriment des Etats-Unis, de l’Europe et du Japon qui a abouti à la grande crise de 2008 des pays occidentaux, d’abord crise financière puis crise économique. Après avoir à tort renoncé à combattre la sur-compétitivité de la Chine et à la forcer dès les années 2000 à réévaluer significativement le yuan, les Etats occidentaux ont cherché entre 2000 et 2008 à "s’adapter à la Chine et au yuan" en stimulant l’endettement public et privé afin que le dynamisme de leur demande intérieure compense, au niveau du PIB et de l’emploi, les dégâts issus du creusement de leur déficit commercial avec la Chine. On connaît le résultat : une crise financière, énorme et patente, en 2008 issue de ces excès de l’endettement intérieur.

Pour sortir de leur crise et pour sauver l’économie mondiale, les Etats occidentaux auraient dû en 2008 se raidir, exiger et obtenir de Pékin l’indispensable réévaluation du yuan. Se sentant en position de force, Pékin le leur refusa tout net et contre son accord pour participer début 2009 au G20, il parvint même à obtenir que les autres pays du G20 renoncent définitivement à mettre à leur agenda la sous-évaluation du yuan et sa nécessaire réévaluation.

Cette capitulation délétère aboutit depuis 2008 à une stagnation prolongée des pays occidentaux : la non-réévaluation du yuan les condamnait à la désindustrialisation et à des déficits commerciaux renouvelés tandis que les agents privés cherchaient à se désendetter et que les Etats souverains redoutaient à juste titre d’accroître leur degré d’endettement. De 2009 à 2011, ils osèrent encore se risquer à une relance budgétaire colossale, pensant naïvement "redémarrer leur machine économique par un coup de starter momentané". Cela n’aboutit en réalité qu’à une reprise qui fut à la fois décevante et éphémère. Et quand après 2011, il leur fallut revenir à une politique budgétaire plus habituelle et plus modérée, on vit l’économie américaine s’inscrire dans une croissance à seulement 2% l’an et l’économie européenne dans une croissance à seulement 1% l’an. Et ce en dépit même de leur recours à la planche à billets et au quantitative easing.

 
Commentaires

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  • Par MONEO98 - 12/08/2015 - 10:14 - Signaler un abus pas seulement la chine

    Toutes les entreprises capitalistes installées en chine ne veulent pas d'augmentation de salaires sinon ça signifiera qu'il faudra soit revenir à la maison soit délocaliser ailleurs... déjà les coûts chinois ont augmenté alors ceux qui ont joué une partie importante de leurs billes là bas et qui réexportent sont d'accord avec la dévaluation ,y compris nos amis allemands et américains qui reconditionnent chez eux les pièces détachées faites la bas.... maintenant que les chinois aient le rêve de prendre la place des usa c'est exact.Dans l'histoire du monde il en a toujours été comme cela.Juste l'arme nucléaire empêche encore l'apocalypse,pour l'instant .La prochaine guerre sera électronique ,celui qui a distance pourra détraquer les centres de défense les vecteurs d'assaut aériens,maritimes et terrestres de l 'ennemi déclenchera la guerre, la bombe ne servant plus à rien.

  • Par Xhishou - 12/08/2015 - 11:41 - Signaler un abus Dévaluation

    Moi ce que j'aime, c'est que la Chine montre que pour bouster sa croissance elle a dévaluer sa monnaie (et ça marche depuis 14 ans) et que nous à l'inverse on ne se protége pas de tout ça et on veut à tout prix garder une monnaie forte, au même niveau que l'Allemagne malgrè les pertes de croissances que l'on subit.

  • Par vangog - 12/08/2015 - 22:47 - Signaler un abus Ouf!...chaude la conclusion!

    ...démonstration sans appel, et qui prouve, encore une fois, que la volonté hégémonique d'un pays se fait largement au détriment de ses partenaires commerciaux, lorsque ceux-ci sont trop faibles face à une stratégie gagnante-perdante...pourtant, le jeu hégémonique de la Chine est clair depuis de nombreuses années! La manipulation de sa monnaie et l'exploitation de travailleurs et paysans par les communistes est évidente. Comment les occidentaux ont-ils pu se laisser duper aussi longtemps? Le choix social-démagogique des dirigeants occidentaux est un choix de pouvoir et de court terme qui, par la culture de la dette et du chômage qu'il entraîne, place ces pays occidentaux à la merci des prédateurs. Ceux-ci chassent en meute, et la Chine, aujourd'hui, a tout intérêt à s'allier avec la Russie Poutinienne pour achever nos faibles social-démagogies: l'UE est mûre, et les USA d'Obama ne sont pas loin d'être cuits, eux-aussi...

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Antoine Brunet

Antoine Brunet est économiste et président d’AB Marchés.

Il est l'auteur de La visée hégémonique de la Chine (avec Jean-Paul Guichard, L’Harmattan, 2011).

 

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