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Croissance économique :
une obsession absurde

L'idée semble faire consensus : la croissance nous sortira de la crise. Reste deux questions majeures : qu'entend-on précisément par "croissance" ? Ne faisons-nous pas fausse route ?

Crise, etc.

Publié le

Lorsque les marchés financiers auront achevé de dévaster nos sociétés et nos esprits, ce sera un jeu de reprendre une à une les obsessions quasi-religieuses qui nous trottaient dans la tête, du temps de leur omnipotence. Celles qui nous hypnotisaient et nous faisaient admettre que les cours de la Bourse étaient la quintessence même du cours de notre vie.

Par exemple, la prévision de croissance. Depuis des années, plus aucune décision politique ne se prend sans consulter les augures économiques sur la croissance à venir.

Et ces pythies se livrent entre elles, dans leurs temples modernes appelés INSEE, Rexecode, OCDE, FMI, à des formules et des incantations mystérieuses pour finalement rendre un verdict implacable, qui autorise ou non nos gouvernements à mettre en oeuvre les politiques pour lesquelles ils sont élus.

La France vient encore de donner le spectacle grandiose de cette consultation antique des augures, en bordant à la hâte un plan de rigueur pour tenir compte de l’abaissement de la prévision de croissance à 1,75%. De quel vol d’oiseau ? De quelle entraille de pigeon ? de quel marc de café? Les économistes autorisés par le pouvoir à lire l’avenir collectif ont-ils tiré cet enseignement qui pousse un gouvernement démocratiquement élu à prendre des mesures à 12 milliards d’euros ?

Je mets ici au défi n’importe quel député qui devra adopter la loi de finances 2012 : qu’il m’explique précisément quelle méthode est suivie pour prévoir la croissance et je vote pour lui jusqu’à la fin de mes jours. En vérité, nous avons collectivement depuis des années renoncer à maîtriser notre destin et, à la manière des anciens Romains, nous nous remettons à des dieux anthropomorphes et à leurs augures plus ou moins malveillants le soin de choisir pour nous les grandes décisions collectives.

La croissance : dogme religieux radicalement impensé...

Dans la prise de conscience que nous devons mener vis-à-vis de nos croyances religieuses modernes, la compréhension de la croissance doit jouer un rôle essentiel. Car, depuis 30 ans, nous vivons sur un dogme religieux radicalement impensé : le bonheur de l’après-guerre, le sel des Trente Glorieuses, s’explique tout entier par la forte croissance de nos économies. C’est donc en retrouvant la croissance que nous résoudrons tous les problèmes de la société française. La croissance est en soi le projet de société qui dicte les discours de droite comme de gauche.Et qu’est-elle au juste cette croissance?

Dans son espèce d’ambiguïté paroxystique vis-à-vis de l’argent et des marchés, Nicolas Sarkozy a eu le mérite de poser politiquement la question à Joseph Stiglitz et d’autres. Il est probablement l’un des seuls chefs d’État à avoir aussi clairement laissé transparaître ses doutes sur le foi officielle et sur l’existence des dieux du Panthéon. Et depuis le fameux rapport Stiglitz sur la croissance, c’est-à-dire depuis 2009, la France ne peut plus dire tout haut qu’elle ignore ce que les économistes savent tout bas depuis longtemps.

D’abord que la croissance n’a jamais fait le bonheur. Comme l’avait dit Christine Lagarde : « on sait depuis les années 1970 que la hausse du PIB n’entraîne pas mécaniquement une hausse du bien-être ressenti par les individus ».

Ensuite, que la croissance, c’est un simple agrégat économique qui mesure l’évolution de la valeur ajoutée. Autrement dit, la somme des chiffres d’affaires des entreprises. Pour le meilleur comme pour le pire. Une école se construit ? Le PIB augmente. L’école est gratuite ? Le PIB stagne. L’école est payante ? Elle dégage du chiffre d’affaires, et le PIB augmente. On construit une maison ? Le PIB augmente. On la garde de père en fils ? Le PIB stagne. Un tremblement de terre la détruit et il faut la reconstruire ? Le PIB augmente.

Ce n’est que cela la croissance. La somme des échanges économiques, pour le meilleur lorsque cela apporte du bien-être, pour le pire lorsque ces échanges correspondent à des événements négatifs.

... responsable en partie de l'endettement français

Pour relancer cette fameuse et mystérieuse croissance, nous nous endettons constamment depuis 30 ans. Jusqu’à l’excès. Jusqu’à la déraison. C’est le propre des dogmes religieux que de pousser les croyants à agir en toute bonne foi, mais en dépit du bon sens. En réalité, n’importe quel gouvernement, de droite comme de gauche, se serait damné, et même s’est damné, pour gagner ne serait qu’un demi-point de croissance, comme une concession qu’on arrachait aux dieux à force de libations et d’offrandes. Résultat ? La somme des dettes contractées pour ces offrandes non seulement est infiniment supérieure aux résultats obtenus, mais même est si coûteuse que nous sommes au bord de la faillite.

Les vieux sceptiques, comme moi, se régaleront à la lecture de la tribune de Christine Lagarde dans le Financial Times du 16 août : « Le moment est venu de raviver cet esprit, non seulement pour conjurer tout risque de rechute, mais aussi pour mettre l’économie mondiale sur la voie d’une croissance robuste, soutenue et équilibrée.». Les anciens disaient: errare humanum est, perseverare diabolicum ("l'erreur est humaine, persévérer relève du diable").

 
Commentaires

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  • Par bobocleaner - 28/08/2011 - 11:53 - Signaler un abus l'auteur tourne autour de la vérité sans l'atteindre

    car si le mode de calcul de l'agrégat statistique qu'est le PIB porte en lui même les absurdités ici retracés ( les accidents de la rout ont un contribution positive au PIB ) le remplacr par le PNB de Stiglitz ou l'abandonner ne résoudra pas les problémes de la société Française. Plutot que renoncer au PIB il faut lui adjoindre d'autres indicateurs o plutot accepter de les relire ( je m'arrête 400

  • Par GBCKT - 28/08/2011 - 12:00 - Signaler un abus Le bonheur , le bien être, les gadgets, le luxe.

    Vous oubliez le coiffeur, 25 euro la coupe à Paris moins d'un demi euro à Ouagadougou, donc le PIB de la France est plus élevé; sans compter l'équivalent hamburger, inadéquat chez les végétariens. Expliquez à votre entourage que 3 jeans à 10 euro tous les 3 ans (il faut pouvoir se changer) suffisent au confort (besoins?) d'une paire de fesses, qu'un téléphone pour seulement téléphoner etc...

  • Par quarantined - 28/08/2011 - 12:23 - Signaler un abus La croissance est l'indicateur de la finance

    Comme la société est actuellement diriger par la finance cet indicateur est prépondérant. L'article a juste titre met en lumière les augures des politiques, c'est très romantique mais il me semble qu'il s'agit plus d'une subordination pure et simple. Le jour ou les politiques se seront affranchi de leurs maitre, nous parlerons de la prospérité des démocraties.

  • Par JMP33 - 28/08/2011 - 12:30 - Signaler un abus Merci M. Verhaeghe

    Je réfléchis beaucoup à tous ces questions économiques et j'avoue que je n'avais jamais remis en cause ce dogme de "croissance", en tout cas pas sous cet angle de vue. Merci donc pour ce nouveau chemin qui s'ouvre, même si le contexte écologique et l'inévitable épuisement des ressources naturelles vers laquelle la croissance nous conduit imposent déjà ce remettre en cause ce principe destructeur !

  • Par Moonray - 28/08/2011 - 14:09 - Signaler un abus Comme toujours dans ce genre d'article..

    pas la moindre piste sur la manière de créer des richesses et de l'emploi sans croissance. Le pire est que l'auteur ne semble même pas se poser la question. Où cela s'est-il déjà vu, dans le monde et dans l'histoire, un pays équilibré, avec des prestations sociales, de l'emploi, de l'éducation, sans croissance ?

  • Par ZOEDUBATO - 28/08/2011 - 16:31 - Signaler un abus Amalgame douteux entre création de richesses et dépenses

    L'énergie disponible et le système bancaire ont générés des emplois créateurs de richesses marchandes permettant une politique sociale de lutte contre la pauvreté. Le "tout état" a remplace ces emplois par des postes de dépenses qui stérilisent tout les investissements d'accompagnement du développement démographique d'ou le retour du chomage, de la perte du pouvoir d'achat et de la pauvreté

  • Par Apicius - 28/08/2011 - 16:52 - Signaler un abus Un raisonnement de grosse caisse, comme disait un de mes profs.

    Puisque la population croît, si on veut assurer le même niveau de vie à chacun de ces nouveaux individus il faut produire plus de richesses, donc dégager de la croissance. C'est mathématique et en rien idéologique. Les propos du sieur Verhaeghe ne sont que des fariboles de nanti. Un chômeur ...

  • Par JMP33 - 28/08/2011 - 18:21 - Signaler un abus @APICIUS

    Je n'ai pas compris le texte dans le même sens que vous ... Son souci n'est pas de savoir s'il y a ou non croissance (et on pourrait développer sur les raisons ...) mais de savoir si c'est bien l'objectif à rechercher. Si tel est le cas, on peut juste constater que ceux qui nous dirigent sont nuls, au regard de la situation actuelle !!!!!

  • Par benj117 - 28/08/2011 - 19:38 - Signaler un abus Apicius!

    dans ce cas, quel est l'intérêt d'une croissance démographique???

  • Par Alex de M. - 28/08/2011 - 19:48 - Signaler un abus @ Apicius " Puisque la population croît "

    Justement elle ne croît pas, ou du moins elle ne croitrait pas sans une immigration massive. Or le premier observateur venu, voit bien que celle ci coûte bien plus quelle ne rapporte. Ainsi on obtient une croissance absolument fictive, du à l'augmentation des dépenses de 'ménages' dont les revenus proviennent exclusivement de la dette des états...

  • Par FrancoisD - 28/08/2011 - 20:43 - Signaler un abus Mais oui bien sûr

    C'est marrant, quand je lis cet article, on dirait mon garagiste me parler de chirurgie. Pas de croissance = partager les mêmes richesses entre plus de personnes = le vol, la guerre, le totalitarisme, la fin de la liberté Alors, Eric, tu es partant ?? :)

  • Par blazer - 28/08/2011 - 23:49 - Signaler un abus Pas mal

    Vraiment d'accord avec JMP33 sur l'originalité de cet article poil à gratter. Moi aussi j'ai subi nos grands économistes à la fac : la croissance est peut être la seule idée à n'être JAMAIS remise en cause. Nos économies croîtront, si, si et tout sera bien; Et... sans croissance? Plan B ? D'évidence aucun. Alors?

  • Par Barca - 29/08/2011 - 08:23 - Signaler un abus Vraiment du vent cet article.

    C'est pour compenser notre faible croissance que nous nous endettons depuis 35 ans, pas pour la "relancer ". Et sans croissance il est beaucoup plus difficile de se désendetter. Ou simplement de payer les intérêts. Par ex, avec une dette à100% dePIB un taux réel de 3% et une croissance de 2%, le pays s'appauvrit de 1% par an. Calculez avec une croissance nulle ou négative!

  • Par Achille Supertramp - 29/08/2011 - 13:14 - Signaler un abus @ Alex de M.

    Non c'est faux. L'immigration, prise dans son ensemble, rapporte plus qu'elle ne coute. "les immigrés «coûtent» annuellement 47,9 milliards d’euros en dépenses de protection sociale, il rapportent 60,3 milliards en cotisations, soit un solde largement positif." Libération 11/05/2011

  • Par Achille Supertramp - 29/08/2011 - 13:16 - Signaler un abus @Apicius

    Vous avez du aller en cours il y a bien longtemps, car sinon vous sauriez que une croissance infinie dans un monde finie n'est pas possible.

  • Par benj117 - 29/08/2011 - 13:39 - Signaler un abus achille!!!

    heureusement que vous citez votre source!!! On n'ira pas verifier!!!

  • Par Apicius - 29/08/2011 - 14:02 - Signaler un abus @ Achille Supetramp, en fait problème sans solution

    Je suis bien d'accord qu'une croissance infinie n'est pas possible, MAIS ALORS cela veut dire que l'on arrête le développement de l'espèce humaine ( Et je ne sais pas comment on fait, à supposer que je puisse personnellement l'envisager ... l'Homme est libre ) OU BIEN on accepte que les générations futures aient un niveau de vie inférieur au notre, mais ce n'est pas vraiment dans l'air du temps !

  • Par Achille Supertramp - 29/08/2011 - 14:59 - Signaler un abus @ Apicius

    Ou alors on change d'indicateur comme le préconisais Stiglitz dans son rapport remis au président. @ benj117 : Vous voulez le lien ? :) Dans le pire des cas copier coller ma citation sur google & je ne doute pas une seconde que vous trouverais tout un tas de médias qui en parlent.

  • Par brennec - 29/08/2011 - 19:04 - Signaler un abus La dette fait le malheur.

    La croissance ne fait pas le bonheur, certes. Mais la dette fait le malheur et la c'est sur. Les économistes que les gouvernements consultent sont tous Keynesiens, pour la bonne raisons qu'ils disent ce qu'ils ont envie d'entendre: depensez, endettez vous. Il n'y aura pas de croissance tant que la monnaie ne sera qu'un morceau de papier manipulable par nos gouvernants.

  • Par brennec - 29/08/2011 - 19:07 - Signaler un abus La dette fait le malheur

    Lorsque l'état fait gonfler la bulle immobilière, il y a croissance. En guise de croissance il s'agit d'une rente: le propriétaire ne fait rien pour augmenter la valeur de son bien (ce qui justifie que la plus value soit taxée) Il vaudrait mieux une croissance 'solide' qui ne soit pas basée sur des bulles. Et pour cela la première chose a faire est de supprimer les banques centrales.

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Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe est l'ancien Président de l'APEC (l'Association pour l'emploi des cadres) et auteur de Faut-il quitter la France ? (Jacob-Duvernet, avril 2012). Son site : www.eric-verhaeghe.fr
 

Diplômé de l'ENA (promotion Copernic) et titulaire d'une maîtrise de philosophie et d'un DEA d'histoire à l'université Paris-I, il est né à Liège en 1968.

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