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La crise espagnole est une crise de la conscience européenne

Les dirigeants européens mesurent bien les risques que ferait courir à l'Union Européenne une indépendance catalane.

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La crise espagnole est une crise de la conscience européenne

Intervenant devant les étudiants de l'Université Goethe de Francfort le 10 octobre après-midi, le président français Emmanuel Macron, a donné explicitement son point de vue sur la crise catalane. Ou plutôt sur la crise espagnole: car le président français n'a laissé aucun doute sur le fait qu'il ne pouvait pas, comme chef d'un Etat souverain, s'immiscer dans les affaires d'un autre Etat souverain. C'était quelques heures avant le discours que devait prononcer Carles Puigdemont. Et l'on peut penser que, lorsque le président français évoque un sujet de cette importance sur le territoire d'un autre pays membre de l'Union Européenne, qui plus est sur le territoire allemand, ses paroles reflètent un consensus parmi les gouvernants européens.

Emmanuel Macron s'est d'ailleurs laisser aller à une fausse confidence: il a lâché qu'il avait parlé aux deux parties, Madrid et Barcelone, alors qu'il venait d'affirmer qu'il rejetait absolument la perspective d'une médiation française ou européenne.

Doit-on penser que les dirigeants européens ont les idées claires sur le sujet espagnol? On aimerait le penser mais c'est loin d'être le cas. Au fond, l'indépendantisme catalan, produit d'une "Europe des régions" poussée à son paroxysme, leur est plus sympathique que la réaffirmation par Madrid de l'Etat-nation espagnol. Dans la controverse actuelle, Madrid apparaît crispée et violente et Barcelone gentiment irresponsable. Mais les dirigeants européens mesurent bien les risques que ferait courir à l'Union Européenne une indépendance catalane. Emmanuel Macron a invoqué le risque de contagion sécessionniste dans plusieurs Etats européens mais aussi le manque de solidarité financière de la Catalogne avec le reste de l'Espagne. Cette dernière est la raison de beaucoup la plus évidente à l'attitude des dirigeants de l'UE: une Espagne privée de la Catalogne n'arriverait plus à équilibrer son budget et risquerait de faire entrer en turbulence, une nouvelle fois, la zone euro. Il ne me semble pas qu'il y ait beaucoup de sagesse politique chez les dirigeants européens  - sinon ils n'auraient pas laissé la crise dégénérer ainsi - mais plutôt une peur bleue de voir se déclencher une crise grecque démultipliée.  Et donc d'assister impuissants à la fin de l'euro, faute d'avoir su le réformer à temps.

Carles Puigdemont a fait attendre plus d'une heure sa prise de parole hier soir 10 octobre. La rumeur courait alors qu'il était en conversation avec le président de la Commission Européenne, Jean-Claude Juncker. Si c'est vrai, que se sont-ils dit? Donald Trump aura certainement la transcription par la NSA de l'entretien sur son bureau ce matin 11 octobre. Mais nous simples citoyens en sommes réduits à des conjectures. Ne peut-on penser que, contrairement aux rumeurs qui couraient, Juncker a joué son rôle de gardien de l'orthodoxie européenne. A-t-il fait comprendre à Puigdemont qu'il n'aurait pas de soutien? A-t-il suggéré le scénario consistant à proclamer théoriquement l'indépendance pour la suspendre immédiatement (un scénario à la Chirac sur le CPE en 2006)? Est-ce que Puigdemeont est sous pression parce que des banques et des entreprises menacent de quitter la Catalogne en cas de proclamation de l'indépendance? Surtout, la question la plus intéressante serait de savoir si Puigdemont a pris les moyens organisationnels d'un passage forcé à l'indépendance: la police catalane lui restera-t-elle loyale si l'on va vers un coup d'Etat catalan ou un contre-putsch madrilène?

De fait, hier soir 10 octobre, on pouvait penser que Madrid était en train de gagner plus rapidement que prévu le bras de fer. Surtout si la perception extérieure est confirmée: Puigdemont n'a rien d'un chef militaire capable de tenir les 72h nécessaires à la réussite d'un coup de force. Pourquoi faut-il, alors, que le gouvernement espagnol remette une couche de menaces, alors que Puigdemont a certainement perdu en crédibilité auprès d'une partie des Catalans en déclarant que l'eau est froide à peine a-t-il trempé l'orteil dans son Rubicon? Dans un parfait mécanisme de rivalité mimétique, Barcelone et Madrid alimentent la dispute régulièrement. Alors qu'il aurait fallu, selon toute vraisemblance, laisser le soufflé retomber, le gouvernement Rajoy le nmaintient au chaud.

Hier soir 10 octobre, on comprenait qu'il manquait une intervention essentielle, celle du roi d'Espagne. Ce dernier, en effet, a raté son effet il y a quelques jours. Il a pris partie trop unilatéralement pour Madrid contre Barcelone. L'héritier des Bourbon aurait dû se souvenir de la formule favorite de ses  ancêtres français: Henri IV ou Louis XIV parlaient des peuples, au pluriel, qui composaient le Royaume de France. Ce soir, devant la tragicomédie catalane, un Philippe VI s'étant situé d'emblée "au-dessus de la mêlée des peuples" qui composent l'Espagne, en rappelant qu'au-delà des disputes politiques il avait d'abord de l'affection pour tous les citoyens espagnols, aurait pu ce terminer la crise.

Faute d'une intervention vraiment royale, il faudra attendre encore de longues semaines que le conflit retombe. Le meilleur gage d'une sortie de crise est l'affluence qu'il y a eu, dimanche 8 octobre, aux manifestations convoquées pour défendre la cohésion espagnoil. Elles ont sonné comme un avertissement pour Puigdemont en même temps qu'elles ont situé le débat au bon niveau, celui du compromis, de l'entente et de la concorde.  Mais une voix s'élèvera-t-elle dans les élites espagnols pour relayer la parole de paix civile qui s'est fait entendre sur le pavé des villes espagnoles dimanche dernier? C'est bien en prenant le point de vue des petits, des humbles, des plus pauvres qu'il faut réfléchir à l'avenir de l'Espagne. C'est en se fixant pour dessein de reconstituer une large classe moyenne espagnole que l'on sortira de la crise, qui n'est pas seulement politique mais aussi sociale.

La violence et la crispation madrilènes s'alimentent à la même source que l'irresponsabilité barcelonaise et le silence bruxellois: les puissants et les riches d'Europe ont peur pour l'euro, instrument de leur bien-être. Comme ils sont prêts à tout pour défendre l'euro sans en réformer les mécanismes - un euro qui ne serait plus géré à l'allemande permettrait-il de garder l'actuelle concentration des richesses en Europe?- ils pourraient laisser l'Espagne s'enfoncer dans le chaos avec un mélange d'impuissance et d'hypocrisie. La voix authentique des peuples qui constituent historiquement la nation espagnole et légitiment l'action de son Etat seront-elles entendues à la fin? Toute la mauvaise conscience des classes aisées européennes, des gagnants européens de la mondialisation, converge en Espagne pour créer une collision majeure. La crise espagnole est d'abord cela en effet: une crise de la conscience européenne.

 
Commentaires

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  • Par Ganesha - 11/10/2017 - 11:02 - Signaler un abus Supporters

    Comme le remarque très bien cet article, les retraités aisés d'Antlico ont très bien compris le danger pour ''leur euromark'', précieux garant de leur portefeuille boursier ! Et ils viennent ici nous réjouir avec des arguments dignes de supporters du PSG face au FC Barcelone !

  • Par gerint - 11/10/2017 - 12:43 - Signaler un abus L’UE a laissé faire

    Dans le but de créer des euro-régions à la place des États nationaux qui la concurrencent. Mais ils s’aperçoivent que l’indépendance Catalane qui pourtant se réclame de l’UE réveille le nationalisme Espagnol et bien sûr que la menace sur l’Euro est réelle si la Catalogne ne paie plus. Donc l’UE est entre deux chaises et ne dit pas grand chose. Elle doit toujours espérer une dislocation des États mais de préférence passive et résignée sans remou anti-économique pour l’Euro, tout en aboutissant à un melting-pot des populations sans idéaux politiques autonomes

  • Par vangog - 11/10/2017 - 13:37 - Signaler un abus Puigdemont se débrouille pas mal...

    Il a exploité parfaitement les concessions d'autonomie depuis le navet socialiste Tapazéro, et la joue assez fine vis à vis d'un gouvernement espagnol qui n'a plus le choix. Car les choses ont été trop loin vers l'indépendance et l'Espagne sera obligée, tôt ou tard de la lui accorder...question de temps! Aujourd'hui Puigdemont a tout son temps et peut temporiser tant qu'il veut, car il a la main...Juncker a du lui dire "de toute façon, vous aurez l'indépendance, mais ne le criez pas trop fort, car ça ne va pas très bien du côté de l'UE!..." trop drôle, Ce Juncker!

  • Par Raymond75 - 12/10/2017 - 07:49 - Signaler un abus L'Europe des marchés n'est pas l'Europe des peuples.

    L'idiot utile Jacques Delors a créé l'Europe des marchés et des capitaux, en négligeant volontairement l'Europe sociale. L'Union Européenne est devenu le lieu privilégié du dumping fiscal et social, de la concurrence des plus pauvres contre les pauvres. Cela n'a pas permis de faire naitre un sentiment d'identité et d'appartenance collective à une 'communauté'. En conséquence, ou voit une explosion des recherches d'identités plus ou moins évidentes : religions, régionalisme, origines, voir victimisation ... Cette Europe qui a été rejetée par les peuples et imposées par les politiques ne représente plus aucun idéal.

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Edouard Husson

Edouard Husson est historien. Ancien vice-chancelier des universités de Paris, ancien directeur général d'Escp Europe, il a fait ses études à l'Ecole normale supérieure et à Paris Sorbonne, dont il est docteur en Histoire. Edouard Husson a été chercheur à l'Institut für Zeitgeschichte de Munich (1999-2001) et chercheur invité au Center For Advanced Holocaust Studies de Washington (en 2005 et 2006). Il a également été fait docteur honoris causa de l'Académie de Philosophie du Brésil (Rio de Janeiro) pour l'ensemble de ses travaux sur l'histoire de la Shoah.

Il est aussi vice-président de l'université Paris Sciences et Lettres (www.univ-psl.fr)

 

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