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"La cause de la crise ?
Le court-termisme !"

Pour le philosophe Bernard Stiegler, la crise financière mondiale a révélé l'incapacité de nos dirigeants à penser sur le long-terme. Selon lui, ce court-termisme symbolise l’ère du consumérisme et d'une démocratie quasi-moribonde.

Courte focale

Publié le

Atlantico : La crise financière, de l'euro, de la dette... Autant de problèmes auxquels les décideurs n'ont pas été capables pour l'instant d'apporter de solutions à long terme. En quoi la crise révèle-t-elle une tendance court-termiste chez nos dirigeants ?

Bernard Stiegler : Le problème central de la crise, c’est à dire sa cause, est précisément le court-termisme. Or, au lieu de se projeter sur un autre plan, les dirigeants politiques et économiques aggravent cette « inflation court-termiste ». Ils pensent essentiellement à être réélus ou à préserver leurs parts de marché, mais ils aggravent la situation en persistant ainsi dans le court-termisme. C’est malheureusement toujours le cas en période de crise : cela rend les gens idiots, tout simplement.

La peur d’être viré par ses actionnaires, la peur de ne pas être réélu, la peur d’être mal évalué par l’ANR (Agence nationale de la recherche), la lâcheté généralisée sont autant de raisons qui peuvent renforcer et aggraver le court-termisme structurel à quoi le consumérisme nous a conduits.

Quatre ans après le début de la crise économique, la situation est bien pire… le monde entier est au bord de l’effondrement. Ce n’est pas une situation qui peut durer très longtemps : cela va conduire certains hommes politiques et décideurs économiques à changer d’avis sur la question. Certains, des dirigeants très haut placés, le savent déjà et me l’ont fait savoir…

 

La transition d’une vision court-termiste à une vision de long-terme est-elle possible en temps de crise ?

Pour aller vers le long-terme, il faut passer par le court-terme. Dans une période comme celle-ci, où il y a des divergences majeures entre les intérêts du court-terme et ceux du long-terme, il faut trouver le “chemin critique”. Il faut avoir le courage d’expliquer aux gens la situation, leur dire : « Nous savons que vous avez besoin de travailler, de manger, etc.; mais, en même temps, vous savez aussi bien que nous que cela ne peut plus fonctionner durablement sur les bases actuelles. » 

Il ne faut surtout pas les prendre pour des imbéciles : ils comprennent beaucoup mieux que ce que l’on imagine. Il faut être clair et dire à la fois ce que l’on va faire demain matin, ce que l’on imagine possible de faire dans dix ans, dans vingt ans, et ce que l’on propose de faire dans ces laps de temps.

 

Alors pourquoi les dirigeants politiques et économiques ne mettent pas en œuvre de telles propositions ?

Aujourd’hui, il y a très peu de gens qui ont le courage de le faire : ils ne se posent même pas la question. Les hommes politiques ont peur des électeurs, de leur soi-disant bêtise, alors que ce sont eux qui sont devenus bêtes : ils ont renoncé à penser, à se poser des questions, à imaginer et vouloir un autre monde, bien qu’il y ait d’immenses possibilités de transformer la situation. Les électeurs sont à l’image des solutions qu’on leur propose. Si les propositions sont débiles, les électeurs seront débiles. Aujourd’hui, nous n’avons que des propositions débiles.

Sur le plan économique, dans tous les secteurs, on retrouve le même problème. Un actionnaire représente des intérêts intrinsèquement court-termistes. Depuis qu’ils peuvent se retirer quand ils veulent d’une entreprise, les shareholders ont adopté un comportement de pirate. Du coup, les patrons d’entreprises, qui sont évalués par les actionnaires, n’osent pas s’élever contre ce système, même quand ils savent qu’il conduit à la catastrophe. Certains me l’ont dit, mais ils ne le diront jamais publiquement, ils craignent d’être remerciés.

 

La mise en place du quinquennat en 2000 a-t-elle contribué à cette tendance court-termiste de nos dirigeants politiques ?

Je ne pense pas que le quinquennat soit un problème. Un septennat, ce n’est guère plus que deux ans supplémentaires : ce n’est pas cela qui va changer la donne. Au contraire, ce qui serait bien, ce serait que le président de la République ne puisse être élu plus d’une fois. Cela l’obligerait à préparer sa relève un petit plus intelligemment, et à ne pas « délirer » comme le fait Nicolas Sarkozy aujourd’hui, anéantissant son propre camp.

Je pense que le présidentialisme est une catastrophe. Il faut reconstruire un parlement fort. Pour cela, il faudrait d’abord reconstruire un débat public. Et pour reconstruire un débat public, il faudrait en finir avec les partis/PME. Que ce soit à l’UMP, au PS, au FN ou au PC, tous semblent gérer leurs partis dans l’intérêt de leurs salariés : les professionnels de la politique qui ont tué la politique. Ils ne proposent à leur élus, députés et autres sénateurs du parti qu’une stratégie pour garantir leur emploi ou trouver un point de chute s’ils viennent à perdre leurs sièges.


Quelles solutions préconisez-vous alors pour sortir de ce court-termisme ambiant?

Le problème est la mort de la démocratie. L’idée que nous sommes aujourd’hui en démocratie est une illusion . Quand Jacques Rancière dit qu’il faut protéger la démocratie contre ceux qui la haïssent, il ne comprend rien : lui-même protège quelque chose qui n’est pas la démocratie. La haine de la démocratie, c’est la démocratie elle-même qui l’a suscitée lorsque, phagocytée par le consumérisme, elle a transformé le citoyen en consommateur. Aujourd’hui il n’y a plus de citoyens. A partir de là, il n’y a plus de débat digne de ce nom à l’Assemblée nationale. C’est ce qui nous a conduit à un présidentialisme néo-monarchique digne d’une république bananière qui nous ridiculise face au monde (comme l’Italie avec Berlusconi et les Etats-Unis à l’époque de Bush junior, car la tendance est mondiale).

Il faudrait inventer une véritable vie politique, une véritable vie démocratique. Mais c’est la responsabilité des citoyens, des militants. Il faut que les militants arrêtent de seulement “s’indigner”. C’est peut-être bien de s’indigner, mais ce n’est pas suffisant. Il faut qu’Edgar Morin et Stéphane Hessel arrêtent de dire qu’il faut refaire le programme du Conseil national de la résistance de 1944… Nous ne sommes pas en 1944, mais en 2011. Ils feraient mieux de se pencher sur le sens du succès des Jeunes Pirates à Berlin. Il faut que ces gens se remettent à réfléchir, travailler, penser, au lieu de répéter toujours les mêmes choses. Il ne s’agit pas de reconstruire la France après l’occupation Nazi : il s’agit de reconstruire la France après sa destruction par Valéry Giscard d’Estaing, François Mitterrand, Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy.

D’ailleurs, les politiciens et les décideurs en général feraient bien d’y réfléchir pour leur intérêt le plus immédiat. L’exaspération ne cesse de croître, et pas seulement du côté des “protestataires” traditionnels : il se pourrait que les peuples demandent des comptes à des Ben Ali européens, pas seulement pour le Karachigate ou l’affaire Servier, mais pour tout ce qui apparaît de plus en plus comme une immense incurie des pouvoirs sous toutes leurs formes.

 
Commentaires

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  • Par Cepatoufau - 27/09/2011 - 08:35 - Signaler un abus Merci

    Il y a longtemps que passe pour un réactionnaire quand j'évoque ces sujets. Notre vie d'humain est également devenue court-termisme : combien de parents ne s'occupe pas de leurs enfants ni de leurs parents au quotidien et donc imaginent encore moins leur préparer un monde meilleur. J'ai malheureusement peur que devions passer par des moments difficiles pour provoquer une prise de conscience.

  • Par Cepatoufau - 27/09/2011 - 08:35 - Signaler un abus Merci

    Il y a longtemps que passe pour un réactionnaire quand j'évoque ces sujets. Notre vie d'humain est également devenue court-termisme : combien de parents ne s'occupe pas de leurs enfants ni de leurs parents au quotidien et donc imaginent encore moins leur préparer un monde meilleur. J'ai malheureusement peur que devions passer par des moments difficiles pour provoquer une prise de conscience.

  • Par rafoudol - 27/09/2011 - 09:24 - Signaler un abus Bravo !

    Bravo ! Oui ce qui nous tue, c'est la vison à court-terme... et pour le président, je suis d'accord avec la non réélection, ça éviterait de faire que des trucs pour se faire réélire...

  • Par Gilles - 27/09/2011 - 10:26 - Signaler un abus Science infuse

    La France est dirigée par la technocratie c'est-à-dire des personnes sortant de l'ENA où on leur répété jour et nuit qu'ils étaient l'élite de la Nation. Ce qui signifie que tout leur permis. Ils sont aussi bien à Gauche qu'à Droite (Aubry, Hollande, Ségo, Juppé, Guigou, Coppé etc.). Le peuple n'a rien à dire. ce qui leur permet de faire leur petite cuisine entre eux.

  • Par rue102361 - 27/09/2011 - 12:07 - Signaler un abus on n'a le genre que l'on mérite

    Sarkozy c'est pas aujourd'hui c'est en 2008 qu'il a tous détruit 460 milliard d'endettement sous sont règne voir plus. Et appliquer le mandat unique à tous, ne me faite pas voter pour un dirigeant qui se dit de la profession, se n'est pas un métier politique faut arrêté avec toute cette merde.

  • Par alankin - 27/09/2011 - 13:03 - Signaler un abus on n'a rien à rajouter à cet article..

    il y a aussi le problème Français où 30 ans sont nécessaires pour devenir président. être élu devient donc le seul but, et y faire quelque chose devient accessoire. L'absence de proportionnelle aussi qui consolide deux partis majeurs, n'incite pas au changement. Pour espérer être élu il faut faire carrière dans l'un des deux, se coller dans le moule, éliminer les rivaux...bref...

  • Par Cap2006 - 27/09/2011 - 14:18 - Signaler un abus De quoi donner du poids à la proposition de E Chouard

    L'idée de tirer au sort les députés, parmi l'ensemble des citoyens choque de premier abord.... Cela me parait répondre à plusieurs maux cités dans l'article... Les dégâts sont flagrants en finances, dans l'industrie.. n'est ce pas facile d'interdire la spéculation à la seconde? imposer des stocks tampons minimaux ? Que les gens commencent pas éteindre leur portable ...

  • Par jean-paul - 27/09/2011 - 18:59 - Signaler un abus blah blah blah

    ah, encore un philosophe français qui critique tout et dit que notre système est moribonde, ou que notre démocratie ne fonctionne plus, ou que le consumérisme est en train de faire violence à notre dignité humaine, blah blah blah. La réponse proposée après la "destruction" de la France par ses anciens dirigeants? Révolution, pas de politique pragmatique-oui m. stiegler, ca nous fera du bien...

  • Par jean-paul - 27/09/2011 - 19:12 - Signaler un abus ou sont les économistes?

    Pourquoi les français écoutent toujours des philosophes quand il s'agit de l'économie/la politique? Pourquoi ne pas écouter les hommes et femmes d'affaires/les économistes? Leurs propositions seraient bien utiles face à ce défaitisme constant (onfray, derrida et le reste des marxistes) Ils sont un peu plus optimistes/pragmatiques. Mais non-en France il faut parler de la mort de ceci ou cela.

  • Par lorrain - 27/09/2011 - 19:41 - Signaler un abus conflit de logiques

    je travaille dans l' industrie depuis pas mal de temps, et, depuis quelques années, on assiste à l' affrontement de 2 logiques diamétralement opposées. un industriel investit dans des équipements pour une durée d' au moins 20 ans, alors que le financier qui maintenant a pris les rennes de l' industrie veut une rentabilité à 3 mois, voila le gros hic de notre économie

  • Par ACL - 28/09/2011 - 09:57 - Signaler un abus Absolument Dé-bor-dée

    Dans ce livre, l'auteur, haut fonctionnaire territorial, expose la vie de ces politiques bureaucrates qui ont confisqué notre pays à leur seul bénéfice et accessoirement à celui de leurs complices, communicants, journalistes paresseux, sondageurs qui nous racontent ce que nous devons penser à longueur de temps. Zoé Shepard mérite notre attention, elle qu'ils ont essayé de détruire.

  • Par Manuman - 28/09/2011 - 13:53 - Signaler un abus J'ai entendu dire

    que Poutine, à la tête d'un état reconnu comme le plus démocratique du monde, aurait imposé qu'une prise de position financière soit bloquée sur 3 mois...... Comme quoi......

  • Par totemtl - 28/09/2011 - 15:51 - Signaler un abus Oui et Non

    Je suis d'accord sur l'ensemble du texte, mais pas sur le rejet du présidentialisme. Le problème n'est pas le système, mais l'absence d'homme d'état capable d'assumer la charge depuis 40 ans. Un retour au parlementarisme de nos grands pères serait une catastrophe nationale. les 90 ans de 3e et 4e république montrent combien le système actuel reste le moins mauvais.

  • Par totor101 - 28/09/2011 - 16:50 - Signaler un abus INDUSTRIE

    dans l'industrie le virage a été pris lors de la crise du pétrole de 1973 le pouvoir est passé de la technique au commercial et du commercial à la finance. et effectivement la finance c'est du court terme (le 10 du mois) la technique c'est au moins 5 ans: l'amortissement d'un investissement et le progrès technologique.... d'un autre côté les politiques ne travaillent que dans l'optique de la proc

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Bernard Stiegler

Bernard Stiegler est philosophe.

Il est docteur de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales et président de l’association Ars Industrialis.

Il est également directeur de l'Institut de Recherche et d'Innovation du Centre Georges Pompidou.

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