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Court-termisme toxique : Hillary Clinton a-t-elle mis le doigt sur un vrai problème du capitalisme financier américain ?

La candidate à la primaire démocrate s'en est récemment pris aux actionnaires de manière indirecte. Elle a critiqué la manière qu'ont les entreprises de verser de l'argent à leurs actionnaires plutôt que d'utiliser ces sommes dans l'innovation et donc, inévitablement, d'embaucher.

Sur la route du succès ?

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Court-termisme toxique : Hillary Clinton a-t-elle mis le doigt sur un vrai problème du capitalisme financier américain ?

Atlantico : Dans un discours prononcé le 13 juillet devant la New School de New York, Hillary Clinton a critiqué le "court-termisme" des entreprises qui préfèrent distribuer les dividendes aux actionnaires plutôt que d'investir dans la recherche et le développement. La candidate à la primaire démocrate a-t-elle raison ? A-t-elle mis le doigt sur un des grands maux dont souffre l'économie américaine en ce moment ?

Nicolas Colin : Elle a raison sur le constat. Les grandes entreprises traditionnelles privilégient de plus en plus la distribution de dividendes par rapport à l'investissement. Mais dire que c'est un problème, c'est aller un peu vite en besogne.

Par exemple, il existe des entreprises en pleine croissance qui ne distribuent pas de dividendes et investissent l'essentiel de leur trésorerie disponible : ce sont  les grandes entreprises numériques cotées, à commencer par Google, Facebook et Amazon.

Surtout, le capital est mieux dans les mains de capitalistes qui créent de la valeur. La cruelle réalité, c'est que les entreprises traditionnelles sont désemparées dans l'économie en transition numérique : elles ne savent pas où investir ni pour quoi faire. C'est la principale raison pour laquelle elles préfèrent rendre l'argent à leurs actionnaires : pour que ceux-ci aillent l'investir ailleurs, en particulier... dans les entreprises numériques !

C'est le bouclage récemment pointé par Marc Andreessen. L'impatience des investisseurs vis-à-vis des entreprises traditionnelles est le corollaire de la patience dont ils font preuve en investissant dans des entreprises innovantes encore en quête de leur profitabilité. En gros, on sort de l'argent de BNP Paribas ou Orange, qui n'innovent pas ou pas assez, pour l'investir dans Uber !

Pascal Salin :  Il est indéniable que le "court-termisme" existe, aux Etats-Unis comme dans les autres pays. Il résulte en particulier du phénomène suivant : un véritable capitaliste, propriétaire et gestionnaire de son entreprise est incité à choisir le long terme, ne serait-ce que pour éviter une faillite qui serait la négation de ses efforts et de ses investissements passés. Le comportement d'un salarié est différent : il est davantage incité à choisir le court terme, car la pérennité de l'entreprise où il travaille est moins importante pour lui que pour le capitaliste.

Or, dans les très grandes entreprises où il existe un nombre considérable d'actionnaires, dont aucun ne peut véritablement avoir un pouvoir de décision, les décisions de gestion sont prises par des dirigeants qui sont des salariés et non des capitalistes. Ils sont donc relativement moins incités à choisir le long terme que des vrais capitalistes. On peut en trouver l'illustration dans le fait que les gestionnaires des très grandes banques ont été incités à prendre trop de risques pour augmenter leurs rémunérations à court terme.

Ceci a accentué les effets de la récente crise financière dont les vrais responsabilités incombent cependant à des autorités monétaires qui ont pratiqué des politiques monétaires déstabilisatrices. Et l'on peut d'ailleurs, souligner au passage, que la grande dimension des banques de notre époque tient en grande partie aux politiques publiques qui ont plus ou moins mis en œuvre le fameux "too big to fail".

Mais ceci dit, il est risible de voir un personnage politique – tel que Hillary Clinton – critiquer le court-termisme des entreprises, alors que le monde politique est caractérisé par son court-termisme : les politiciens donnent des avantages à court terme à leurs électeurs pour gagner la prochaine élection sans se préoccuper des conséquences à long terme (on le voit trop bien en France !).

En d'autres termes, il serait excessif de dire que le capitalisme – qu'il soit américain ou pas – est un système parfait car la perfection n'existe pas. Tout ce que l'on peut dire c'est que le secteur privé est composé d'une multitude d'entreprises de taille variée qui sont plus ou moins "court-termistes" et qu'il est relativement moins "court-termiste" que le secteur public, précisément parce qu'il est tout de même fondé sur des droits de propriété qui sont le fondement de la responsabilité et du choix du long terme.

Au demeurant,  le marché a, de ce point de vue, un rôle régulateur (de telle sorte qu'on n'a pas besoin des règlementations publiques qui prétendent réguler le secteur privé). En effet, une entreprise ne peut pas faire indéfiniment le choix du court-terme car l'érosion de ses profits risque de la conduire à la faillite et, en tout cas, provoque la désaffection des actionnaires qui préfèrent se reporter vers des entreprises moins "court-termistes".

Comment expliquer cette position dans la bouche d'une candidate démocrate ? Faut-il y voir une gauchisation de son discours ?

Nicolas Colin : C'est un discours adressé aux salariés des entreprises traditionnelles, qui craignent pour leur emploi et leur pouvoir d'achat : "si la vie est dure, c'est parce que votre employeur, au lieu d'investir, préfère rémunérer ses actionnaires".

Le discours fait mouche car il fait écho à la souffrance des salariés dans les entreprises traditionnelles. Faute d'innover, ces entreprises n'en finissent pas de "serrer les boulons" et de demander des efforts à leurs salariés : travailler toujours plus pour gagner toujours moins !

Un discours plus sincère consisterait à encourager les salariés à quitter les entreprises traditionnelles, celles qui ont cessé d'investir, pour rejoindre les entreprises numériques, qui investissent massivement. Mais évidemment, à l'échelle d'un individu, les choses ne sont pas si simples !

Pascal Salin : La position d'Hillary Clinton peut être considérée comme ambiguë. En effet, on peut l'interpréter comme une position gauchiste traditionnelle consistant à critiquer le capitalisme et à invoquer l'interventionnisme étatique pour porter aux remèdes aux prétendus échecs du marché libre.

Mais elle espère peut-être aussi obtenir le consentement d'électeurs républicains qui partagent le préjugé selon lequel l'Etat doit faire quelque chose en faveur des entreprises et doit améliorer le fonctionnement du marché.

 

 
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  • Par crobard007 - 20/07/2015 - 14:29 - Signaler un abus Bien vu

    L'idéologie actuelle voulant qu'un investissement productif rapporte immédiatement est aussi néfaste que les idéologies motrices des courants marxistes-keynesianistes de gauche ou de droite qui conduisent à la disparition de l'initiative privée en France, et ce depuis Mitterrand. N’oublions pas non plus le taux de rémunération exigé qui spolie nécessairement le producteur qu'il soit salarié ou dirigeant au sein de la structure. En corollaire, tout projet n'intégrant pas cette orthodoxie ne pourra voir le jour, la banque y veillera. Les spoliations financières et étatiques (fiscalité imbécile et délirante) et financières, condamnent donc la création ou le développement d'entreprise (investissement) en FRANCE. Le chômage de masse à de beaux jours devant lui.

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Pascal Salin

Pascal Salin est Professeur émérite à l'Université Paris - Dauphine. Il est docteur et agrégé de sciences économiques, licencié de sociologie et lauréat de l'Institut d'Etudes Politiques de Paris.

Ses ouvrages les plus récents sont  La tyrannie fiscale (2014), Concurrence et liberté des échanges (2014), Competition, Coordination and Diversity – From the Firm to Economic Integration (Edward Elgar, 2015).

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Nicolas Colin

Nicolas Colin est ingénieur en télécommunications, diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris, ancien élève de l’Ecole nationale d’administration, inspecteur des finances. Il est actuellement associé fondateur de la société d’investissement TheFamily. Il est également administrateur de la branche numérique du Groupe La Poste et commissaire à la Commission nationale de l’informatique et des libertés, où il a été nommé par le Président de l’Assemblée nationale en janvier 2014. Auteur spécialisé dans la transition numérique de l’économie, il a co-écrit, avec Henri Verdier,L’Âge de la multitude, Entreprendre et gouverner après la révolution numérique (éd. Armand Colin, mai 2012) et, avec Pierre Collin (conseiller d’Etat), un rapport d’expertise sur la fiscalité de l’économie numérique, remis au Gouvernement en janvier 2013. Il est également enseignant à l’Institut d’études politiques de Paris. 

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