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Conseil d’urgence après les attentats : l’Europe peut-elle espérer être efficace sans regarder en face la profonde réalité de ses dysfonctionnements ?

Après les attentats de Paris du vendredi 13 novembre, un conseil d'urgence doit réunir tous les ministres de l'Intérieur de l'Union européenne vendredi 20 novembre. Schengen, crise des migrants, renseignement... L'occasion de faire un point sur plusieurs problèmes majeurs.

Du plomb dans l'aile

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Conseil d’urgence après les attentats : l’Europe peut-elle espérer être efficace sans regarder en face la profonde réalité de ses dysfonctionnements ?

Un conseil d'urgence doit réunir tous les ministres de l'Intérieur de l'Union européenne vendredi 20 novembre.  Crédit REUTERS / Yves Herman

Atlantico : Dans quelle mesure est-ce que la crise des migrants ou les attentats de Paris illustrent ces limitations qui font de notre représentation de l'Europe un modèle presque "fictif" ? Mettent-ils à jour des faiblesses que nous pouvions ignorer jusqu'à lors ?

Alain Wallon : C’est le mérite des crises que de révéler les points forts et les points faibles d’un système, d’un dispositif. Sans elles, toute construction humaine prend le risque de n’être pas en mesure d’affronter le choc du réel. Et ce qui est vrai pour les normes antisismiques l’est également en politique pour ce qui s’apparente en effet à un "modèle", tant qu’il n’a pas subi l’épreuve du feu. L’Union européenne, née d’une volonté d’union du vieux continent par la paix après son ébranlement en un seul demi-siècle par deux guerres mondiales, s’est construite sur la seconde moitié du même siècle sans affronter de crise majeure, même si la crise pétrolière des années 1970 a produit des effets de long terme, notamment des choix énergétiques, importants.

L’actuelle "crise des migrants" intervient dans un contexte radicalement différent : la disproportion entre l’Europe "géant économique" et l’Europe "nain politique" est devenue considérable avec le grand élargissement puis le passage à 28 Etats membres. Le système institutionnel qui permettait à l’Europe des 6, puis des 12 de fonctionner en créant, y compris en passant par des moments critiques, du consensus entre partenaires, s’est désormais grippé, faute d’avoir pu être rénové, complété, consolidé à temps. Les déchirements au sein de l’Eurogroupe pendant la crise grecque l’ont révélé de façon flagrante. On voit avec l’arrivée massive de réfugiés en Europe que les failles vont au-delà des singularités, des différences de situation, de tradition et d’histoire entre les pays concernés. Car cette fois, le consensus paraît pour l’essentiel presque impossible tant la conjonction est forte de forces adverses à un accord de fond sur la politique à mener pour gérer ce dossier. Les attentats terroristes en France, par leur amplitude et par les manquements ou failles qu’ils révèlent dans le domaine prioritaire de la sécurité des citoyens européens, vont-ils accentuer ou au contraire réduire ce fossé en obligeant les Etats membres à prendre conscience de l’inanité d’un retour à des dispositifs nationaux pour faire face ensemble aux menaces ? Il est sans doute trop tôt pour en augurer, mais ce sera un test décisif sur la capacité de l’UE à repenser et poursuivre sa construction.

Alexandre Delaigue : Dès lors que l'on constate un problème comme celui des migrants (ou des réfugiés, quand bien même les questions sont assez différentes), cela appelle à des solutions collectives. Il est complètement absurde, par exemple, de stocker l'ensemble des réfugiés sur des îles en Grèce et d'inviter un seul pays à traiter l'intégralité des problèmes. Il devrait y avoir, et il y a une volonté des institutions européennes comme en témoigne Jean-Claude Juncker, de chercher une solution répartissant les réfugiés dans l'ensemble des pays membres. Dans la pratique, l'immense majorité des Etats s'est défaussée sur l'Allemagne, créant de ce fait une situation insoluble pour l'Allemagne et loin d'être résolue pour l'Europe. Les égoïsmes nationaux l'emportent à nouveau.

Concernant le terrorisme, cela m'apparait moins net. Ce n'est pas très nouveau et on constate un certain niveau de coopération entre les forces de polices européennes. Je ne suis pas sûr qu'on puisse y voir une réelle défaillance de l'Union Européenne.

Jean-Luc  Sauron : La crise du 11 septembre 2001 autour de l'attaque des Twin Towers n'a jamais conduit aucun analyste à porter un jugement comparable sur les Etats-Unis en qualifiant leur système de fictif. La hargne que l'Europe déchaîne m'a toujours sidéré. L'Union européenne n'est pas un Etat. Elle n'est qu'une organisation collective régionale. Elle ne touche pas au coeur des pouvoirs régaliens des Etats. Pourquoi exiger d'une organisation régionale une capacité d'action que des "vrais" Etats-Unis, Russie ou Chine n'ont pas été capable de conduire ? Aucun Etat parmi les 28 Etats membres ne veut d'un Etat fédéral européen à qui confier le pouvoir d'organiser la défense des frontières extérieures. La récente avancée relative à la création d'un réel corps de gardes-frontières européens me paraît ajouter une couche supplémentaire d'incohérence. Ce serait la première que serait mise en place une administration -  hors sol- puisque sans gouvernement devant lequel être responsable !

Sur de nombreux points, l'Union Européenne est supposée être uniforme, presque unique somme toute. Pour autant, certains ressorts géopolitiques persistent à exister, comme l'indique la tentative permanente de l'Allemagne de garder son leadership sur l'Europe. Jusqu'à quel point cette coalition d'intérêts divergents dessert l'Union ?

Alain Wallon : L’Allemagne d’Angela Merkel n’est plus en position, si elle l’a jamais été, de prétendre à un leadership solitaire. Mais elle se satisfait assez bien d’une posture de pivot central, modifiant ses alliances selon les sujets. Elle est ainsi bien plus encline que la France à espérer pouvoir garder le Royaume-Uni au sein de l’UE et prête pour cela à des concessions que n’envisage pas faire François Hollande. La géopolitique explique, suscite des différences d’approche entre Etats membres sur nombre de points. Pour la Pologne ou les Etats Baltes, c’est les pressions de Poutine aux frontières Est de l’Europe qui les préoccupent, alors que d’autres pays sont plus attentifs à la situation au sud de la Méditerranée et en Afrique. Mais les effets induits en Europe de tous les conflits allumés ou latents autour d’elle, au premier chef le risque d’attentats terroristes meurtriers et répétés devrait conduire à terme l’ensemble des pays européens à rapprocher leurs points de vue. En attendant, l’affichage des divergences entre eux et surtout la maigreur des engagements pris desservent grandement l’Union et l’affaiblissent à un moment crucial de son existence. 

Alexandre Delaigue : Cela dessert bien évidemment la construction européenne, néanmoins je crois qu'elle en a également besoin. L'objectif est de transcender c'est égoïsmes nationaux à partir de la multiplication de compétences partagées, de l'unification, de la création... Ce processus a même mieux marcher que ce que l'on attendait au départ. Si Jean Monnet voyait aujourd'hui ce qu'est devenue l'Europe, il dirait vraisemblablement qu'il n'imaginait pas aller si loin. 

Cela ne retire pas les problèmes réels dont souffre l'Europe. En outre, il est temps de mettre fin à l'hypocrisie consistant à ne pas dire (avec des formules alambiquées mais creuse) où l'on va. Soit nous allons vers plus d'unification, ce qui signifie moins de souveraineté nationale, où nous irons peut-être vers l'abandon de prérogatives partagées. Nous ne pouvons pas rester dans l'entre-deux et dans l'ambiguité comme c'est aujourd'hui le cas.  Il est primordial de faire des choix et, par ailleurs, on les voit doucement arriver... Prenons l'exemple de la Grande-Bretagne...

Jean-Luc  Sauron : Je n'ai pas noté de "tentative permanente de l'Allemagne de garder son leadership sur l'Europe" ! L'absence de géopolitique commune est la conséquence de l'absence de gouvernement européen en charge de l'Union devant une opinion publique européenne. Aujourd'hui, chacun des Etats membres se situe par rapport à son opinion publique nationale. David Cameron propose le couplage "référendum-menace d'un Brexit" pour répondre aux eurosceptiques britanniques. Angela Merkel va rencontrer Reycip Erdogan pour lui demander de gérer le flux de migrants à son point de départ pour sécuriser une opinion publique allemande perturbée par le flux soudain de réfugiés sur son sol. M. Rajoy s'est opposé au maintien d'une Ecosse  au sein de l'Union au lendemain d'un référendum d'indépendance en pensant à son problème catalan. La difficulté française de faire sortir du calcul du montant de son déficit public provient essentiellement de ce qu'elle est la seule intéressée, ses partenaires estimant que lesdites actions militaires ne sont poursuivies que dans le cadre d'une vision française de sa grandeur.

Autrement dit, l'Union européenne est de plus en plus proche d'une réunion de copropriétaires où seules les dépenses, impossibles à éviter et servant sans contestation possible à tous, font l'objet de décision. Pour le reste, chacun reste maître chez lui. 

 
Commentaires

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  • Par bjorn borg - 20/11/2015 - 08:52 - Signaler un abus L'Europe a des frontières?

    Où ça ? Si elle en a, ce sont des passoires comme les frontières Françaises qui ne servent plus que pour la COP21. On s'est souvenu, à ce moment là, qu'elle étaient toujours là ! Bizarre non ?

  • Par tubixray - 20/11/2015 - 08:57 - Signaler un abus L'Europe est devenu un problème à resoudre

    Notre sécurité dépend pour partie d'un strict contrôle des personnes entrant et sortant de notre territoire..... Les frontières de notre état doivent être rétablies définitivement .... On se fout de la réglementation européenne, c'est notre vie qui est en jeu pas celle de quelques milliers de bureaucrates grassement payés avec nos impôts.

  • Par Djib - 20/11/2015 - 09:13 - Signaler un abus Mais l'Europe est très efficace,

    quand il s'agit de nous imposer la mondialisation, comme par exemple l'adoption des normes américaines (OGM,viande empoisonnée, bouffe industrielle) et la soumission de nos états aux règles d'arbitrage anglo saxonnes qui vont terminer le travail de démembrement de notre mode de vie.

  • Par Ganesha - 20/11/2015 - 10:03 - Signaler un abus Lecture

    Beaucoup de contre-vérités dans cet article qui essaie, désespérément, de défendre l'Europe, telle qu'elle existe actuellement. Pour mr. Delaigue (page 1) ''la coopération policière ne fonctionne pas si mal'', et, sommet du grotesque, Mr Sauron (page 3) trouve que l'Angleterre doit absolument continuer à indemniser les chômeurs polonais… en remerciement anticipé à une très éventuelle participation polonaise à l'effort militaire français ! Et, bien-sûr, il va sans dire que les ''réfugiés'' sont les bienvenus, en nombre illimité !

  • Par Ganesha - 20/11/2015 - 10:07 - Signaler un abus Libéralisme

    En fait, le défaut fondamental de l'Europe, c'est d'avoir inscrit, contre la volonté du peuple français (et d'autres) le Libéralisme, la ''Concurrence Libre et Non-Faussée'', non pas comme un choix politique possible, et révisable au scrutin suivant, mais comme un ''Principe Constitutionnel''. Il y a sur Atlantico quelques partisans du Libéralisme : oseront-ils venir affirmer ici que la ''Réussite Éclatante''' de l'Europe est une preuve de la justesse de leur théorie ?

  • Par zouk - 20/11/2015 - 10:10 - Signaler un abus EUROPE?

    Les craintes ou terreurs soulevées par Djib sont stupides. Les Américains meurent-ils en masse, intoxiqués par la viande, les OGM et je ne sais quoi. Quant à l'Europe, simple expression géographique? Je le crains. Solution? Je ne vois guère que l'acceptation d'un noyau central: qui? les Etats signataires du Traité de Rome? un nombre plus réduit autour de France-Allemagne? entouré de cercles d'autres états acceptant seulement une partie des engagements d'intégration du noyau central? Et probablement faudrait-il accepter des définitions variables des engagement de chaque cercle. Qui proposera une ou des solutions acceptables par tous? Et quand?

  • Par vangog - 20/11/2015 - 12:08 - Signaler un abus "Un problème comme celui des migrants"?????

    Commencez par nommer les choses et les gens et vous anticiperez mieux les problèmes générés par l'irresponsable politique europeiste. Ces gens arrivant sans papiers ou avec des passeports achetés aux mafias de caritatifs islamo-gauchistes sont des "clandestins"! Parmi eux, 15 à 20% sont des "jihadistes", les associations caritativo-gauchistes sont complices des mafias de passeurs, le risque majeur est l'importation de l'islam en UE, voilà! Après avoir nommé la réalité crue, vous pourrez disserter pendant trois pages de ce qui "aurait dû être fait", mais ne l'a pas été, par laxisme et incompréhension...

  • Par Aldebaran45 - 20/11/2015 - 15:04 - Signaler un abus Responsabilité

    Tant que les commissaires européens et Junker à leur tête se comporteront comme des fonctionnaires et non comme des politiques, l'UE sera vouée à l'échec car un navire sans capitaine se fracasse nécessairement sur les rochers. La commission actuelle doit se soumettre à une mention de censure pour sa gestion désastreuse de Frontex et des frontières extérieures de l'Europe et présenter sa démission en cas d'échec. Sans contrôle démocratique de cette commission via nos députés européens on n'arrivera à rien car Merkel défend l'Allemagne, Cameron défend la Grande Bretagne mais personne ne défend les intérêts communs des européens.

  • Par Aldebaran45 - 20/11/2015 - 15:14 - Signaler un abus Subsidiarité

    Le principe de subsidiarité est un principe idiot qui est à la base du disfonctionnement actuel. Si on décide de supprimer les frontières internes il faut établir une autorité supra nationale financé et géré correctement pour gérer les frontières extérieures. On ne peut pas déléguer à quelques Etats situés aux marges la seule responsabilité de gérer les frontières extérieures. Le principe de subsidiairité est une de ces inventions qui paraît bien sur le papier mais est un échec total face à l'épreuve de la réalité car il généralise l'irresponsabilité et l'idée du "c'est pas mon probléme"

  • Par Djib - 20/11/2015 - 17:34 - Signaler un abus "l'Europe ne touche pas aux attributions régaliennes des Etats"

    Monsieur Sauron se fout du monde. Lorsque l'Europe menace de sanctions les Etats issus de l'ex Europe de l'est qui tentent de protéger leurs frontières, elle ne s'attaque pas au coeur des fondements de la puissance régalienne des Etats? Quand la CEDH censure et détricote tous les jours les mesures prises par ces mêmes Etats pour imposer ses délires droit de l'hommistes, elle ne s'en prend pas aux attributions régaliennes des Etats?

  • Par vangog - 21/11/2015 - 01:03 - Signaler un abus Delaigue à raison lorsqu'il parle de délitement

    de l'UE, Une UE qui reviendrait à une forme de marché commun avec une monnaie de référence et d'échange, l'Euro et des monnaies nationales, des souverainetés nationales. Il parle aussi de création institutionnelle, en prenant l'excellent exemple de la Suisse. Mais la Suisse est une Démocratie référendaire, où le peuple décide ce qu'applique le gouvernement ( et ce que réclame le Front National). Or l'UE fonctionne de façon inverse en tentant d'adapter les peuples européens aux décisions des technocrates et lobbyistes qui décident pour la commission...ce fonctionnement, hérité des gauches françaises (Mitterrand, Delors, Lamy, Giscard...) et européennes les plus archaïques, pour qui le peuple est bête et doit être éduqué, va droit dans le mur. Laissons-le aller dans le mur, car il n'a pas intégré l'idée qu'il pouvait faire fausse route, ni voir des pays s'en séparer...

  • Par GP13 - 22/11/2015 - 10:50 - Signaler un abus Etonnant contre sens......

    L'inanité de l'Europe,pourtant bien avérée, se transforme en inanité des nations, brillant résultat de l'idéologie fédéraliste..... L'actualité nous révèle que nécessité fait loi : les frontières ont été retrouvées !!!

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Alexandre Delaigue

Alexandre Delaigue est professeur d'économie à l'université de Lille. Il est le co-auteur avec Stéphane Ménia des livres Nos phobies économiques et Sexe, drogue... et économie : pas de sujet tabou pour les économistes (parus chez Pearson). Son site : econoclaste.net

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Alain Wallon

Alain Wallon a été chef d'unité à la DG Traduction de la Commission européenne, après avoir créé et dirigé le secteur des drogues synthétiques à l'Observatoire européen des drogues et des toxicomanies, agence de l'UE sise à Lisbonne. C'est aussi un ancien journaliste, chef dans les années 1980 du desk Etranger du quotidien Libération. Alain Wallon est diplômé en anthropologie sociale de l'Ecole Pratique des Hautes Etudes, VIème section devenue ultérieurement l'Ehess.

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Jean-Luc Sauron

Jean-Luc Sauron est professeur associé à l'Université Paris-Dauphine.

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