Atlantico, c'est qui? c'est quoi ?
Samedi 18 Novembre 2017 | Créer un compte | Connexion
Extra

Conseil européen : Emmanuel Macron s’enferme dans les mêmes erreurs que ses prédécesseurs face à l’Allemagne

Avec un discours à la Sorbonne qui acte plus la date de l'impasse des débats franco-allemandes sur l'Europe que de la feuille de route à suivre, Emmanuel Macron oublie que la France et l'Allemagne vivent deux réalités économiques bien différentes.

Europe

Publié le
Conseil européen : Emmanuel Macron s’enferme dans les mêmes erreurs que ses prédécesseurs face à l’Allemagne

Atlantico : Les chefs d'Etat et de gouvernement de l'Union européenne se réunissent à partir de ce jeudi 18 octobre pour un nouveau conseil européen qui fait ainsi suite aux élections générales allemandes et au discours de la Sorbonne d'Emmanuel Macron. Dans quelle mesure l'approche française de "transformer" L'Europe est elle réaliste ? En quoi cette approche peut elle, ou non, permettre de convaincre Berlin ? 

Edouard Husson : Au risque de vous surprendre, je répondrai que l’approche française est tout sauf réaliste. Depuis son élection au printemps dernier, le président français ne ménage pas sa peine pour relancer à haut niveau d’intensité le dialogue entre Paris et Berlin. Il apparaît animé par l’Idée de l’Europe. A la Sorbonne, il a dressé une fresque grandiose; quelques jours plus tard, il a pris la parole devant des étudiants à l’Université Goethe de Francfort puis inauguré la Foire du Livre avec la Chancelière; la semaine qui suit, il donne un très long entretien au Spiegel, pour ne mentionner que la séquence la plus récente.

Emmanuel Macron porte une vision de l’Europe. A l’Université Goethe, il a eu cette formule significative, que je cite de mémoire: « Nous devons tomber d’accord, avec nos partenaires, sur la vision. Ensuite, comment ne pas s’entendre sur les moyens d’y arriver? Si nous sommes d’accord sur l’avenir de l’Europe, nous trouverons forcement la voie pour la mise en place d’un véritable budget européen ». 

Vision généreuse, ambitieuse mais que l’on ne peut imaginer plus à l’opposé de la façon de faire de nos amis allemands. Si le président français travaillait avec les Britanniques, il pourrait y avoir une convergence autour de la formule « When there is a will, there is a way », « quand la volonté est là, on trouve les moyens ». Mais pour nos amis allemands, il ne sert à rien de parler de l’objectif tant qu’on n’a pas parlé dans le moindre détail des moyens d’y arriver. Il y a bien un discours de la méthode allemand: comme enfant, déjà, on apprend à planifier dans le moindre détail et à se méfier de toute improvisation. En observant comment Emmanuel Macron s’y prend avec notre partenaire, je vois un homme qui a décidé d’escalader l’Himalaya par la face nord. Son entretien au Spiegel est tout sauf efficace pour convaincre les Allemands. Aux journalistes de ce magazine où l’on ricanait semaine après semaine sur le sens de la grandeur du Général de Gaulle dans les années 1960, Emmanuel Macron offre d’abord une méditation sur la fonction présidentielle puis une mise en scène de son action avant de répéter les grandes lignes de son discours de la Sorbonne. Les journalistes, après un long développement sur l’Europe à venir lui posent la question la plus naturellement vacharde que puissent poser des Allemands: « Concrètement, ça veut dire quoi? ».

Ce qui me frappe, c’est qu’à aucun moment il n’y a d’échange technique sur la construction du budget européen imaginé par le président français. Cela veut dire que les journalistes n’y croient pas. Ils ont laissé le président français, qu’ils ne prennent pas au sérieux, poursuivre une aimable conversation puis ils l’ont piégé: le portrait d’Emmanuel Macron, en couverture, est encadré par deux citations sorties de leur contexte, et destinées à ridiculiser l’interviewé: « Je ne suis pas arrogant »/ « Je dis et fais ce que je veux ». Si vous ajoutez que la photo retenue pour la couverture n’est pas très flatteuse et que l’article est parsemé de la mise en scène du président français sous les ors élyséens, vous vous dites qu’en pleine entreprise de séduction de l’opinion allemande, le président n’a personne, dans son entourage, qui sache lui expliquer la culture allemande. Quand j’ai découvert ce numéro, dimanche soir, mon sang n’a fait qu’un tour: comment peut-on traiter le président français avec autant de mépris à peine dissimulé? Comment a-t-on pu, à L’Elysée laisser malmener ainsi le président sans protéger son image, qui est notre bien collectif?

Rémi Bourgeot : Par-delà les discours traditionnels sur le bond en avant de l’UE ou le parachèvement de la zone euro, les débats européens connaissent en réalité une inflexion importante. L’optimisme quant à de grandes avancées, omniprésent dans les semaines qui ont suivi l’élection d’Emmanuel Macron a reflué de façon assez spectaculaire. Cet optimisme, chez les commentateurs d’Europe mais aussi de façon surprenante un peu partout dans le monde, tranchait avec le fond des divergences de vue, en particulier entre la France et l’Allemagne, sur la réforme de la zone euro. Au cours de l’été, la prise de conscience de la fragilité de la popularité d’Emmanuel Macron a commencé à invalider ce scénario. Et plus encore, l’élection allemande a confirmé que le pays, aussi bien en ce qui concerne l’élite que les classes populaires, ne s’ancre pas dans la voie d’un parachèvement d’une Europe fédérale ni même d’une version minimale de l’union monétaire. 

Un certain nombre de commentateurs ont voulu voir dans le discours de la Sorbonne une « feuille de route » pour l’Union européenne. Il s’agissait davantage pour Emmanuel Macron de prendre date face à l’impasse qu’il perçoit dans les débats franco-allemands, en particulier sur l’euro.

Des points de convergence existent naturellement, surtout sur la gestion des relations extra-européennes, qu’il s’agisse du contrôle des investissements chinois ou de certaines mesures anti-dumping, et aussi sur certains sujets internes à l’Europe comme la réforme du travail détaché. Pour autant, l’Europe est encore davantage menacé aujourd’hui par ses déséquilibres économiques internes que par les déséquilibres de la mondialisation. L’UE a fait office de véritable laboratoire de la mondialisation dans l’élaboration de son marché intérieur. De plus, la réunification allemande a fondamentalement changé la donne en ce qui concerne la structuration économique du continent, autour de la machine industrielle allemande sur la base de l’abaissement des coûts salariaux domestiques et de l’intégration manufacturière de l’Europe centrale dans les chaînes de production des groupes allemands.

De ce fait, la France et l’Allemagne vivent deux réalités économiques fondamentalement différentes, et l’évolution de la politique allemande est loin d’aller dans le sens d’une convergence de vues.  

Quelles sont les principaux écueils à une capacité de relance européenne franco- allemande ? Des divergences de fond aux divergences de moyens, comment envisager un projet commun entre Paris et Berlin, et pouvant susciter l'adhésion des autres pays membres ? 

Edouard Husson : Eloignons-nous des bonnes relations entre le président et la chancelière, auxquelles Emmanuel Macron fait allusion dans son entretien au Spiegel, et qu’il n’y a pas de raison de mettre en doute. On doit faire un constat général: sans qu’il y ait aucune hostilité, les deux sociétés se connaissent et s’apprécient de moins en moins. La pratique de la langue de l’autre est en diminution dans les deux pays; on se plaint souvent de la baisse de l’apprentissage de l’allemand en France; mais la baisse de l’apprentissage du français en Allemagne n’est pas moins spectaculaire, même si l’on partait de plus haut. Le résultat des élections allemandes nous montre une société allemande centrée sur ses problèmes intérieurs: la politique d’ouverture massive des frontières à l’immigration décidée par la chancelière il y a deux ans a été sanctionnée très sévèrement par l’électorat. Les partis allemands vont être absorbés de longues semaines encore par les tractations en vue de la création d’une coalition. Si la chancelière réussit à mettre sur pied une alliance avec les Verts et les Libéraux, le compromis sera suffisamment complexe pour ne permettre aucune avancée décisive sur la réforme de l’Europe. Les Verts sont profondément indifférents à la relation franco-allemande; les libéraux reprendront le flambeau du rigorisme budgétaire; les chrétiens-sociaux de Bavière seront avant tout préoccupés de regagner les prochaines élections régionales après leur très sévère défaite à ces élections générales.

Le président français a-t-il envisagé le cas où Madame Merkel n’y arriverait pas, jetterait l’éponge? A-t-il un plan B? Peut-être compte-t-il sur le fait que Schäuble quitte le Ministère des Finances en se disant que cela devrait permettre de détendre les relations entre l’Allemagne et ses partenaires européens - même si le plan de « fonds monétaire européen » que laisse le ministre allemand en partant, et qui prévoit une véritable mise sous tutelle des Etats endettés de la zone euro, ne pourra pas ne pas rendre difficiles les négociations à venir. Peut-être Emmanuel Macron compte-t-il sur le fait que le patronat allemand plaide en faveur de la survie de l’euro, malgré les tensions et donc fasse pression sur un nouveau gouvernement allemand pour lâcher du lest. Mais l’opinion allemande est de plus en plus hostile aux transferts financiers entre Etats de l’Union - et donc en fait à la création d’une véritable fédération européenne. La zone euro et l’Union européenne sont coupées en deux: il y a d’un côté les partisans du renforcement de la discipline monétaire européenne, qui suivent l’Allemagne; et de l’autre  les pays appauvris par la politique d’austérité. La France étant le maillon faible au sein d’une coalition des rigoristes, Emmanuel Macron aurait intérêt à en sortir et à se concilier tous les pays qui souffrent des conséquences de la politique allemande. S’il s’obstine à rester du côté de Madame Merkel, il ne rassemblera pas cette potentielle majorité d’Etats de l’eurozone et de l’Union qui pourraient peser sur l’Allemagne. 

Rémi Bourgeot : Les visions de la construction européenne pourraient difficilement être plus différentes de part et d’autre du Rhin. 

 
Commentaires

Nos articles sont ouverts aux commentaires sur une période de 7 jours.
Face à certains abus et dérives, nous vous rappelons que cet espace a vocation à partager vos avis sur nos contenus et à débattre mais en aucun cas à proférer des propos calomnieux, violents ou injurieux. Nous vous rappelons également que nous modérons ces commentaires et que nous pouvons être amenés à bloquer les comptes qui contreviendraient de façon récurrente à nos conditions d'utilisation.

  • Par vangog - 19/10/2017 - 08:20 - Signaler un abus Quel bla-bla!...

    Les journaleux et analystes semblent se calquer sur le verbiage inutile du flls spirituel (mais pas drôle) d'Attali, l'Attila du mondialisme sauvage...trois pages de verbiage pour ne rien dire, tel est notre Président qui parle beaucoup, pour des résultats très médiocres! Les Allemands attendent des résultats de la France, en matière de réduction de ses déficits, en matière d'amaigrissement du mille-feuille étatique, en matière de Dé-gauchisatiin du système social, en matière de modernisation de son économie...avec Macron-Attali, beaucoup de paroles creuses, mais peu de résultats concrets...ah si, les impôts et taxes augmentent, la dette augmente, le chômage augmente, la désindustrialisation augmente...exactement comme sous les gauchistes précédents...il faut cesser de parler pour ne rien dire!

  • Par Carl Van Eduine - 19/10/2017 - 08:43 - Signaler un abus La maîtrise des coûts ne suffit pas. Nous sommes sans vision

    Quitte à lancer en France une querelle d'Allemand ... les Allemands ont raison. La mutualisation des dettes n'est pas une création de valeur. Alors si Macron libéralise l'économie, et tire ainsi les coûts salariaux vers le bas, qu'il nous propose AUSSI autre chose. Un projet. Un vrai. Moi, l'économie, l'entrepreunariat, je trouve ça bien. Mais nos gloires passées qui ont essaimées dans l'industrie, je trouve cela mieux. J'aime bien Pasteur, j'aime bien Curie, parce qu'ils ont nourri l'industrie. J'aime bien Ricard, j'aime bien Riboud, et j'aime bien Vilani. Niel ? Crée-t-il de la valeur macro-économique ou s'approprie-t-il une part de création de valeur inéluctable ? Je ne sais pas. Nous n'avons ni vision industrielle, ni vision scientifique. Macron libère l'énergie, c'est vrai, mais ne la focalise pas sur des marchés d'avenir créateur de valeur. Pas seulement économique : technologique, environnementale, sociale. La France n'a pas de vision d'avenir pour elle-même. Donc elle ne se met pas en ordre de marche. Donc elle n'emmènera aucun pays. Ne nous posons plus la question de notre identité d'aujourd'hui, posons nous la question de notre identité de demain : quel est notre projet ?

  • Par Beredan - 19/10/2017 - 09:48 - Signaler un abus Nie génug

    Varoufakis l.a résumé : plus Macron donne des gages de germanisation de notre système économique , plus Angela éloigne la carotte ...

  • Par Ganesha - 19/10/2017 - 11:31 - Signaler un abus Rêveries adolescentes

    Comme d'habitude, les commentateurs viennent ici radoter, sans avoir lu ou compris, cet excellent article ! Faites un effort : lisez au moins, en page 3, le paragraphe de conclusion de mr. Husson. Vous y trouverez un tour d'horizon, désespérant mais objectif, de quelques pays européens. Macron est complètement perdu dans ses rêveries adolescentes, complètement déconnectées de la réalité, et qui n'ont bien évidemment pas la moindre chance de se réaliser. Selon le profil psychologique que lui connaissons, il a ajouté à Brigitte une seconde mère, Angela, pour laquelle il éprouve une passion aussi délirante que platonique. Mais Angela est coincée dans une impasse, qui conduira probablement à de nouvelles élections dans quelques mois.

  • Par Ganesha - 19/10/2017 - 11:39 - Signaler un abus Je partage l'optimisme de cet article

    Je partage l'optimisme de cet article : l'Espagne et l'Italie vont très prochainement provoquer l'effondrement de la folle dictature, libérale et technocratique, qu'est la construction européenne actuelle. Commençons déjà à réfléchir au système novateur, plus juste et fraternel, qui le remplacera. Avis aux grincheux : le modèle ne sera ni l'URSS, ni le Venezuela !

  • Par l'enclume - 19/10/2017 - 11:53 - Signaler un abus Je crois qu'il va falloir faire du dégagisme à l'U.E.

    J'ai beaucoup apprécié Varoufakis l'ancien ministre des fiances Grec, lors de son interview sur Arté.

  • Par gerint - 19/10/2017 - 12:50 - Signaler un abus L'Europe de Macron

    C'est celle que je hais avec force. Alors qu'elle ne se planque me réjouit même s'il faut en baver. De toute façon de nombreux pays de l'UE en bavent déjà beaucoup et ont un avenir bouché.

  • Par ajm - 19/10/2017 - 12:56 - Signaler un abus Exorciser Macron.

    Ce n'est pas pour rien que l'Eglise se mefiait des visions, inspirées souvent , selon elle, par la folie , voir par le diable. D'ailleurs, les Allemands ont été vaccinés contre les visions par Hitler et la seconde guerre mondiale. Sans doute Merkel tentera-t-elle d'exorciser Macron en lui récitant les formules magiques sur la nécessité d'avoir des finances en ordre avant de parler de grands projets communs.

  • Par lémire - 19/10/2017 - 20:45 - Signaler un abus L'autocélébration est une drogue dure

    Sur la politique étrangère française, la presse célèbre depuis 30 ans de "grands succès" qui n'existent que dans les discours présidentiels. Je pense que Macron et ses pareils sont conscients des dangers de cette posture et des réserves (pour rester poli) des autres nations européennes, mais que "décrocher", parler des réalités internationales, de la faisabilité des ambitions affichées par la France, de nos opportunités, de nos responsabilités, leur est impossible. Giscard a essayé à son époque, et s'est fait traiter de "parti de l'étranger". Ce serait plutôt à la presse de prendre ses responsabilités, mais si même le Canard prend au 1er degré ce que racontent les diplomates français...

Pour commenter :

Depuis son lancement Atlantico avait fait le choix de laisser ouvert à tous la possibilité de commenter ses articles avec un système de modération a posteriori. Sous couvert d'anonymat, une minorité d'internautes a trop souvent détourné l’esprit constructif et respectueux de cet espace d’échanges. Suite aux nombreuses remarques de nos lecteurs, nous avons décidé de réserver les commentaires à notre communauté d’abonnés.

Edouard Husson

Edouard Husson est historien. Ancien vice-chancelier des universités de Paris, ancien directeur général d'Escp Europe, il a fait ses études à l'Ecole normale supérieure et à Paris Sorbonne, dont il est docteur en Histoire. Edouard Husson a été chercheur à l'Institut für Zeitgeschichte de Munich (1999-2001) et chercheur invité au Center For Advanced Holocaust Studies de Washington (en 2005 et 2006). Il a également été fait docteur honoris causa de l'Académie de Philosophie du Brésil (Rio de Janeiro) pour l'ensemble de ses travaux sur l'histoire de la Shoah.

Il est aussi vice-président de l'université Paris Sciences et Lettres (www.univ-psl.fr)

 

Voir la bio en entier

Rémi Bourgeot

Rémi Bourgeot est économiste, chercheur associé à l’IRIS et spécialiste des marchés de capitaux. Il a poursuivi une double carrière de stratégiste de marché dans le secteur financier et d’expert économique sur la zone euro et les marchés émergents pour divers think tanks.

Sur la zone euro, ses études traitent des divergences économiques, de la BCE, du jeu politique européen, de l’Allemagne et des questions industrielles.

Parallèlement à ses travaux, il enseigne l’économie de l’Union européenne dans le cadre de l’IRIS-Sup. Il est diplômé de l’Institut supérieur de l’aéronautique et de l’espace (SupAéro) et de l’Ecole d’économie de Toulouse.

Voir la bio en entier

Je m'abonne
à partir de 4,90€