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Conférence pour la paix en Syrie : le double jeu de l'Arabie Saoudite

Alors que les négociations entre le pouvoir syrien et l'opposition peinent toujours à réaliser des avancées, une opposante syrienne, ancienne membre du Conseil national syrien, a livré son témoignage.

Témoignage

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Conférence pour la paix en Syrie : le double jeu de l'Arabie Saoudite

Photos de Bachar al-Assad.  Crédit Reuters

Atlantico : Vous avez suivi et soutenu la conférence Genève II, tout en déplorant le fait que les leaders représentant les minorités et les modérés n’aient pas été conviés, quelle est votre position réelle?

Randa Kassis : Mon avis est clair et nuancé à la fois : oui je soutiens Genève II, car j’ai toujours prôné une solution politique face aux solutions militaires des uns et des autres qui ne mènent à rien et ne peuvent qu’empirer la situation humanitaire. L’aspect positif de cette conférence, voulue à la fois par les Russes et les Américains, est que cela peut contribuer, même modestement, à réduire l’effusion de sang.

Pour moi en effet, si l’on peut obtenir quelques avancées en matière d’aide humanitaire, c’est déjà beaucoup, car ce qui compte avant tout est de sauver des vies, notamment grâce à des couloirs humanitaires qui ne sont possibles qu’en négociant avec le pouvoir en place.

Ceci dit, l’aspect négatif de cette conférence internationale est que la délégation supposée représenter l’opposition ne représente en fait qu’elle-même et surtout pas l’ensemble de l’opposition. La « Coalition nationale syrienne », qui ne contrôle même pas le terrain, n’est en réalité qu’un paravent, une minorité activement soutenue par l’Arabie saoudite, la Turquie ou le Qatar qui cache les vraies forces actives sur le terrain que sont les Islamistes radicaux et les Jihadistes qui ont boycotté Genève II et que personne ne contrôle… Hélas, cette coalition ne cherche pas d’abord à améliorer le sort des minorités et des victimes en Syrie, mais elle pose des  conditions irréalistes en ne parlant que du gouvernement de transition et donc du transfert du pouvoir et du départ d’Assad, ce qui bloque tout. Or je pense au contraire que l’on doit commencer par ce qui est réalisable, comme par exemple l’aide humanitaire, la libération des prisonniers, très compliquée, puis procéder par étapes. Par exemple, si l’on pouvait faire des pas concrets en direction des Alaouites, selon moi les seuls à pouvoir assurer le remplacement de Bachar al-Assad, l’un des leur, on obtiendrait plus de résultats. Il ne faudrait surtout pas reproduire les erreurs de l’Irak en faisant «du passé table rase» et en cherchant à éradiquer totalement le parti semi-laïc au pouvoir et la communauté alaouite au profit des Sunnites islamistes…

Vous semblez très critique envers la Coalition nationale, mais n’a-t-elle pas accepté de venir à Genève II ?

Malheureusement, aucune autre force d’opposition conséquente n’est représentée dans la délégation en dehors d’elle. Elle est pourtant incapable de faire avancer les choses car elle ne représente rien sur le terrain. Ses quelques milices alliées ne représentent même pas le Front islamique, bien plus large, qui a conditionné sa participation à Genève II à l’envoi de représentants directs hors coalition. Je répète que lors de cette conférence, seuls la Coalition et quelques chefs de combattants non identifiés et des personnalités chrétiennes, druzes et alaouites non représentatifs et isolés étaient jugés « représentatifs » et furent présents. Or la Coalition est loin de représenter le peuple syrien et les forces d’opposition. Quant aux combattants sur le terrain, l’Arabie saoudite, est leur vrai financier et ils la représentent plus qu’ils ne représentent le peuple syrien pris en otage et assailli de milliers de jihadistes fanatiques venus du monde entier...

Pourquoi l’Arabie finance-t-elle en même temps les jihadistes ?

Il existe un double jeu des Saoudiens qui montrent par de telles conférences un visage de « modérés », puisque la Coalition comporte quelques Alaouites et autres membres des minorités (druzes, chrétiens, Kurdes, etc)… Mais d’un autre côté, les Saoudiens appuient partout les islamistes radicaux et ils sont la vraie puissance régionale capable de financer les combattants les plus extrémistes sur le terrain, notamment ceux se réclamant de la mouvance islamiste salafiste et jihadiste. Mais en cas de transfert de pouvoir vers la coalition dans le futur proche, je suis certaine que les islamistes radicaux seraient au Palais présidentiel de Damas... Cela veut dire que les membres de la Coalition qui se réclament d’un « islamisme modéré » ainsi que ses figures réellement modérées mais totalement isolées ne sont que des faire-valoir. Car le vrai but des Saoudiens est de contrôler toute la Syrie en mettant au pouvoir un régime islamiste sunnite très proche d’elle. Mais leur erreur est de croire qu’ils contrôlent les islamistes radicaux qu’ils ont financés... Rappelons tout de même que Ben Laden fut lancé et sponsorisé sous la guerre froide en Afghanistan par le chef des services saoudiens, Turki al Fayçal, mais que par la suite, les Saoudiens n’ont pas réussi à contrôler les Jihadistes al-qaïdistes qui se sont même retournés contre eux… Je constate que l’histoire se répète, car l’argent ne suffit pas à contrôler des fanatiques à la mentalité totalitaire qui ne respectent rien d’autre que la soif de pouvoir et de haine. Je prédis même qu’une fois au pouvoir, l’Arabie saoudite sera attaquée par ses anciens pions islamistes liés à Al-Qaïda ou non mais tous issus de la mouvance salafiste wahhabite sponsorisée par Riyad. Certes, les Saoudiens soutiennent les pires groupes salafistes jihadistes afin de contrer les Chiites, comme on le voit en Irak et en Syrie notamment, donc face à l’ennemi chiite iranien, mais cela va se retourner inéluctablement contre eux…

Qu’en est-il des Alaouites et du régime bassiste ?

Ma conviction est que l’on ne pourra pas faire chuter Bachar al-Assad sans composer avec des éléments du régime - qu’il ne faut surtout pas rejeter en bloc - et sans passer par sa propre communauté avec laquelle on doit essayer de trouver à tout prix un compromis. Je pense que ces garanties pourraient être par exemple l’octroi aux Alaouites de ministères régaliens (Défense, sécurité intérieure) dans la Syrie du futur. Le processus politique doit d’après moi être long et il vient à peine de commencer avec Genève II.

Et pas à Genève I ?

Non car lors de la conférence de Genève I, la Russie n’était pas considérée, or elle est incontournable et faute d’un accord entre Russes et Américains, les négociations de Genève I étaient destinées à être étouffées dans l’oeuf et donc bloquées. Ensuite, à Genève I, aucune délégation ne représentait le régime, ce qui compromettait tout accord réaliste et empêchait toute avancée pragmatique en matière de couloirs humanitaires par exemple. Par contre, à Genève II, on a réuni pour la première fois - depuis le début de la crise syrienne - les deux grands protagonistes que sont la Coalition et le Régime syrien. C’est un début, car je répète que toute solution de sortie passe par le dialogue avec le régime et ses parrains comme les Russes et les Iraniens.

Propos recueillis par Alexandre del Valle

 
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Randa Kassis

Anthropologue et opposante syrienne, Randa Kassis est fondatrice du Mouvement de la société pluraliste et ancienne membre du Conseil national syrien.

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