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Comment les TIC ont créé une nouvelle temporalité

Le numérique bouleverse nos sociétés de façon extrêmement rapide. Sommes-nous enfin en train de vivre la mutation attendue vers un monde meilleur, une civilisation de la culture et des loisirs où les robots assureront les travaux pénibles ? Rien n'est moins sûr. L'homme semble hypnotisé par les nouvelles technologies, à portée de main via les écrans, les smartphones, les objets connectés … qui sont censés lui faciliter la vie, professionnelle ou privée. Pourtant, entre les promesses et les réalités, entre les mirages que véhicule la Silicon Valley et les pratiques sociales qui se mettent effectivement en place, les écarts se creusent. Extrait de "Un monde meilleur ?" de Thierry Venin, publié aux Editions Desclée de Brouwer (2/2).

Bonnes feuilles

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«À vos mails! Prêts? Partez!» résume bien les journées de nombreux travailleurs. Une participante voyait ses semaines comme un tapis roulant ultrarapide et dès qu’elle y pose le pied le lundi matin, tout contrôle du temps et des tâches est perdu jusqu’au vendredi. L’agitation sans but décrite par les groupes de parole et que j’ai observée à de multiples reprises fait écho aux propos d’Ellul lorsqu’il souligne que le mouvement se suffit. La question de la temporalité comme instrument de contrôle social est également valide (Carayol, 2005): L’urgence fait autorité, comme figure temporelle prégnante dans l’hypermodernité: elle n’est pas discutable, ni même discutée.

Elle est la figure d’un pouvoir sans centralité et sans consistance. Celui qui règne est celui qui maîtrise la surprise, la privation faite à autrui de sa capacité d’anticipation (Laïdi, 1999). N’est-ce pas une caractéristique du trading à haute fréquence?

Il faut alors admettre avec Castoriadis, suivant en cela La Boétie, que chacun est à son tour mystificateur et mystifié.
L’autonomisation d’un imaginaire passe par la croyance qu’y accordent ceux qui le promeuvent avant qu’y adhèrent les cercles beaucoup plus étendus des courtisans et puis de ceux qui le transforment en imaginaire collectif et en fait culturel dominant quand bien même ils constituent ainsi leur propre instrument de domination82. La notion de consensus ne désigne-t-elle pas «ce qui dans chaque société a force de loi sans prendre la forme de la loi ni les moyens de la force» (Debray, 1991)?

Ainsi la chaîne des urgences qui apparaît dans les groupes formés de cadres et dirigeants de collectivités publiques pourtant censément insoumises aux lois du marché, est-elle infiniment plus imbriquée et complexe que ce que laisserait supposer une lecture superficielle. Les élus politiques nous offrent une illustration concrète de cette compression temporelle liée aux TIC. Pour renforcer ou étendre leur pouvoir, ils doivent siéger dans de multiples organismes et, en multipliant l’exercice des fonctions de gouvernance (le cumul des mandats ne traite que l’écume du problème), ils gagnent en importance sur «l’échiquier» et «comptent» au sein de leur appareil partisan pour forcer les investitures futures.

Le rythme de leurs déplacements; des réunions auxquelles ils doivent participer, sinon les présider, souvent de façon partielle pour assurer une présence à plusieurs réunions simultanées (ubiquité physique secourue par les TIC); le rythme des manifestations et cérémonies publiques au cours desquelles ils représentent les institutions où ils exercent leurs mandats; le nombre des manifestations et cérémonies privées auxquelles ils ne peuvent se soustraire sous peine de froisser leur électorat ou leurs réseaux d’influence; le nombre et la complexité des questions, affaires et dossiers pour lesquels une décision ou un arbitrage est attendu; le nombre d’interventions dont ils sont l’objet pour un passe-droit, un appui ou un emploi; en résumé, cette sur-occupation temporelle quasiment ininterrompue, sans respect des temps de pose d’autrui, constitue un flux tendu que subissent de plein fouet les cadres dirigeants des collectivités. Tous les groupes organisés avec ces cadres ont fait état de cette difficulté au moins à titre de paramètre incontournable sinon pour s’en plaindre. Les quelques points de stress supplémentaire des cadres travaillant dans le secteur public s’expliquent-ils par cette gouvernance survoltée où l’agitation masque souvent l’absence d’objectifs et de présence réelle ?

Les TIC constituent ici un extraordinaire amplificateur à pression, permettent à ce flux tendu, ici subi par des élus avant d’être répercuté dans leurs technostructures, de s’affranchir de toute règle spatiale ou temporelle: peu importe que le standard téléphonique de la collectivité soit en service ou non, peu importe l’heure, le lieu ou le jour; le cadre concerné sera joint via son smartphone (par e-mail/SMS et/ou appel téléphonique) quand le besoin se fait sentir. L’impatience sociale grandissante dont nombre d’élus se plaignent en privé est immédiatement répercutée tout au long de la chaîne TIC sans enfreindre aucune règle ou aucun droit à la déconnexion puisqu’il n’y en a pas. D’institutionnelles et organisationnelles, les relations deviennent interpersonnelles empêchant ainsi l’institution de s’organiser. Autrement dit, un parfait cercle vicieux. En actualisant et en paraphrasant Régis Debray, les TIC particularisent en même temps qu’elles englobent.

La sphère des relations individuelles est dans le même temps élargie et privatisée. Le smartphone convoque le monde entier, mais abonné par abonné, et il chasse l’universel des têtes.

Le document qui manque pour une inauguration ou une réunion sera demandé dans l’instant puisqu’il peut être obtenu dans l’instant. L’itération est ainsi bouclée: l’élu peut effectivement multiplier les fonctions et resserrer encore les rendez-vous, en s’appuyant toujours plus sur la connexion permanente et la rapidité de réaction de ses collaborateurs directs qui répercutent nécessairement cette pression autour d’eux. La propagation de l’onde de choc numérique est rapide, toujours plus proche du temps réel, valeur culturelle aujourd’hui survalorisée dans les organisations comme dans la société.

 
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Thierry Venin

Thierry Venin est docteur en sociologie. Après un parcours atypique (musicien de rue, instituteur, chauffeur-livreur), il dirige aujourd'hui une agence d'ingénierie informatique et il est chercheur associé au laboratoire SET.

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