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Comment la relation franco-allemande est devenue clairement déséquilibrée au profit de Berlin

Depuis son accession au pouvoir, Emmanuel Macron a largement compté sur un nouveau souffle du couple franco-allemand, couple encore mis en avant ce weekend passé avec l'idée diffusée par l'ambassadeur allemand auprès de l'ONU qui a pu évoquer l'éventualité d'occuper le siège au Conseil de Sécurité actuel de la France, par ce même couple franco-allemand.

Couple européen

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Comment la relation franco-allemande est devenue clairement déséquilibrée au profit de Berlin

 Crédit LUDOVIC MARIN / AFP

Atlantico :  Au delà de ces cas d'espèce, comment juger de l'équilibre actuel de ce "couple" ? L'équilibre n'est-il pas une illusion ? 

 
Edouard Husson : Il n’y a malheureusement aucune rationalité dans la façon d’aborder les relations franco-allemandes en France. Emmanuel Macron est l’héritier d’une lignée de présidents qui ont construit le mythe du « couple franco-allemand ». Ce mythe n’est pas partagé par nos amis allemands, qui sont, en l’occurrences, les « cartésiens » du duo. Il y a plusieurs caricatures célèbres où l’on voir un ministre français en train de négocier avec un ministre allemand. Tandis que le Français est lancé dans une grande envolée lyrique sur le couple, l’Allemand attend patiemment, avec son gros dossier de chiffres posé devant lui.
C’est une caricature mais regardez la passion, le lyrisme et l’enthousiasme franco-allemand du président Macron; et mettez en face la réponse très limitée d’Angela Merkel concernant la réforme de la zone euro. En fait, quelques jours avant le sommet de Meseberg du 19 juin 2018, où elle s’apprêtait à faire le service minimum envers Emmanuel Macron, la Chancelière avait relancé le thème du partage par la France de son siège au Conseil de sécurité avec le reste de l’Union Européenne. Comment se fait-il que le président français ne fasse pas de l’accès allemand au siège permanent français au Conseil de sécurité un moyen de mettre nos amis allemands au pied du mur? Ah, vous voudriez que nous partagions notre droit de veto à l’ONU avec l’UE? Eh bien, donnez-nous ce que nous demandons en termes de réforme de la zone euro. Le donnant-donnant est la base de la diplomatie. Mais Emmanuel Macron est un brillant produit de l’inspection des finances, le corps de l’Etat où est né le mythe jumeau du « couple franco-allemand »: celui du « modèle allemand ». Il est gravé une fois pour toutes dans le marbre que le système socio-économique allemand est supérieur au système français. Il n’est pas question, donc, de négocier sur un pied d’égalité avec l’Allemagne - même quand on fait partie, grâce à de Gaulle, des vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale, que l’on dispose d’un siège permanent au Conseil de sécurité et que l’on est une puissance nucléaire. 
 

Comment ce déséquilibre en faveur de l'Allemagne s'est-il construit au fil des années ? Comment partager la responsabilité de ce déséquilibre actuel entre les deux protagonistes ?

 
Il y a une composante économique - le dynamisme allemand des années 1968-1988 - et une composante psychologique - la croyance des dirigeants français dans la supériorité du modèle allemand, qui continue au-delà de la décennie 1980 alors que l’Allemagne se lance dans la réunification, ce qui bouleverse profondément la donne. Il est indéniable que la RFA est la puissance économique européenne la plus dynamique des années 1970 et 1980 - alors que la France avait fait jeu égal dans les années 1950 et 1960; et que la révolution thatchérienne ne porte ses premiers fruits que dans la seconde moitié des années 1980. Indéniablement, la RFA se tire mieux de la stagflation des années 1970, provoquée par la fin du système de Bretton Woods et les chocs pétroliers. Giscard puis Mitterrand essaient, pendant les deux premières années de leurs présidences respectives, une politique de type keynésien - relance par le déficit public - puis ils y renoncent au profit d’une politique de redressement budgétaire - Raymond Barre entre 1976 et 1981; puis le fameux « tournant de la rigueur » incarné par Jacques Delors et Laurent Fabius, entre 1983 et 1986. La politique monétariste mise en oeuvre implique d’arrimer le franc au mark au sein du Système Monétaire Européen. Le système avait de la souplesse dans la mesure où il comportait des marges de fluctuation pour les monnaies qui en faisaient partie. Et il a permis de stabiliser l’économie française. En revanche, il fut absurde de, non seulement, le prolonger, au moment de la réunification allemande mais de le rigidifier en faisant l’euro à ce moment-là
 
On a oublié qu’au moment de la réunification, le chancelier Kohl choisit un taux de change entre mark oriental et mark occidental quasiment à parité, contre la volonté - et l’indépendance - de la Bundesbank qui avait prôné 1 deutsche mark pour 4 marks est-allemands, ce qui était le bon sens économique. Du coup, la Bundesbank fit monter les taux d’intérêts à 10%; elle recommanda aux Français de sortir provisoirement du SME et de surseoir à la mise en place de l’union économique et monétaire. C’était un vrai conseil d’amis. Les grands argentiers allemands, qui comprenaient leur métier, savaient que si la France restait dans le SME alors qu’ils entamaient leur bras de fer avec le gouvernement allemand, elle devrait avoir des taux d’intérêt encore plus élevés. Et ils déconseillaient de casser la croissance française. Que croyez-vous qu’il arriva: François Mitterrand, qui ne comprenait pas plus les mécanismes monétaires que le Chancelier Kohl, s’accrocha à l’idée, absurde, que lier le franc au mark, c’était contenir l’irrésistible puissance allemande; au moment, justement, où la nécessité de digérer l’Allemagne de l’Est affaiblissait l’économie ouest-allemande pour de longues années. De façon un peu sommaire, on explique aujourd’hui que, par sa politique de taux d’intérêts alignés sur les taux allemands, la France a « cofinancé » la réunification de l’Allemagne. La politique de Mitterrand a surtout cassé la croissance française; la récession de 1991-1993 a été dramatique. 
 
 
Commentaires

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  • Par lexxis - 09/10/2018 - 09:15 - Signaler un abus LA POLITIQUE DU CHIEN CREVÉ AU FIL DE L'EAU

    Abandonner pour le partager avec l'Allemagne notre siège au Conseil de Sécurité de l'ONU prouve que le passé ne nous apprend rien et que nous sommes d'indécrottables récidivistes. Rappelons-nous la complaisance coupable de Jospin pour hisser l'Allemagne dans Airbus. Tout juste quelques années après la machine s'enrayait en Allemagne avec pour la première fois des délais non tenus et du grand n'importe quoi dans les usines allemandes.Et maintenant Airbus appartient pratiquement aux ouvriers de la onzième heure. Ils nous traitent de haut et Macron ne fait visiblement pas le poids, l'Inspection desFinances n'étant pas un centre de haute diplomatie. En tout cas, Jupiter portera une lourde responsabilité dans notre histoire s'il en vient à galvauder pour des chimères une place qui doit tout à un passé encore récent dont l'Allemagne, coupable de génocides multiples, n'occupe pas la meilleure place.

  • Par Atlante13 - 09/10/2018 - 11:15 - Signaler un abus J'ignorais que Macron n'était

    qu'un petit chiot aux ordres de la Merkel. Ainsi donc elle a obtenu le droit de parler au Conseil de Sécurité de l'ONU à la place de la France; Bravo Judépiter. Et pas un seul journaleux pour en parler. On a donné St Nazaire aux italiens/chinois, Alsthom aux allemands pour leur passer ensuite une commande de 3 milliards pour le TGV du futur, et on donne Areva aux chinois. Y a pas à dire, nos start!ges d'Etat sont exceptionnels. Il nous reste a apprendre à obéir aux coups de sifflet de Merkel, Macron y est arrivé, pourquoi pas nous.

  • Par gerint - 09/10/2018 - 15:01 - Signaler un abus Je ne cesse de signaler la félonie de Macron

    Un exemple de plus et pas des moindres, qui devrait entraîner une réaction populaire.

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Edouard Husson

Edouard Husson est spécialiste d’histoire politique contemporaine, en particulier de l’Allemagne et de la Grande-Bretagne. Il est professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (Université de Cergy-Pontoise). Il a été membre du cabinet de Valérie Pécresse, avant d’être vice-chancelier des universités de Paris puis directeur général d’ESCP Europe et, enfin, vice-président de l’université Paris Sciences et Lettres. Il est membre du conseil scientifique de la Fondation Charles de Gaulle. 

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