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Comment le mythe de la Résistance a contribué à verrouiller tout débat autour de la Sécurité sociale

La Sécurité sociale est-elle une institution responsable du déclin français ? La France de Vichy a construit un système de protection sociale fermé et monopolistique qui perdure au XXIe siècle. De sa naissance à sa mort, le Français est pris en charge par cette structure qui le déresponsabilise et l'anesthésie sous couvert de « solidarité ». L'auteur dresse un état des lieux souvent caustique de la situation et propose de sortir du cercle vicieux généré par le système obsolète des années 40. Extraits de "Ne t'aide pas et l'État t'aidera", d'Eric Verhaeghe, aux éditions du Rocher. 2/2

Bonnes feuilles

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Comment le mythe de la Résistance a contribué à verrouiller tout débat autour de la Sécurité sociale

Le « Tina » social français 

Dès qu’il s’agit de protection sociale, l’usage veut que le débat public érige notre organisation sociale en ce qu’Emmanuel Kant appelait un impératif catégorique, et à propos duquel Margaret Thatcher aurait volontiers prétendu qu’il n’existait pas d’alternative (à moins d’un désastre social bien entendu). There is no alternative! ou TINA, comme disent les initiés. Cette sacralisation du «modèle social français » est nourrie par une multitude de spécialistes, d’experts, d’enseignants qui répètent à l’envi toute l’originalité, tout le génie, tous les avantages de notre modèle «bismarcko-beveridgien», en le réduisant à une série de choix techniques sans aucune signification politique.

L’incapacité des experts à analyser le sens historique du modèle social français ne manque pas de poser question. À les lire, le fait que l’État ait décidé, en 1945, d’imposer des tarifs médicaux uniques pour tout le pays, d’obliger tous les citoyens (même les plus riches) à adhérer à la Sécurité sociale, et le fait que l’État demande, avec la complicité des organisations syndicales salariales ou patronales, aux salariés «moyens » de financer, de fait, les prestations des exclus ou des moins rémunérés, n’appellent pas d’autre remarque qu’une série de considérations techniques sur les mécanismes utilisés pour y parvenir.

Cette cécité et ce silence des « sachants » contribuent à l’illusion française. Si l’on n’y prend garde, on se convainc très vite que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes et que notre modèle social est un horizon indépassable qui appelle au mieux quelques ajustements techniques, quelques serrages de boulons ou de vis de-ci de-là, sans qu’il n’y ait d’autre question à se poser. Au fond, la bonne question à soulever est de savoir s’il faut placer la barre de la protection sociale à 33, 34 ou 35 % du PIB, peut-être moins, peut-être plus, mais pour le reste il n’y a rien à changer ni à interroger dans notre organisation actuelle.

Dans cette espèce d’évidence fabriquée de toutes pièces, des « trucs » de propagande destinés à anesthésier l’esprit critique sont régulièrement déployés. Le premier d’entre eux est l’appel à l’émotion et au mythe narcissique d’une France qui se serait libérée seule en 1945. Après les années noires de Vichy, la Résistance a chassé l’occupant teuton et inauguré le règne de la lumière en mettant en place une Sécurité sociale que le monde entier nous envie. Cette vulgate historique s’est imposée, au fil des années et à mesure que la mémoire des faits se perdait, comme une vérité à peu près aussi miraculeuse et indiscutable que L’Assomption de la Vierge ou la résurrection du Christ. Il est désormais de bon ton de célébrer les grandes conquêtes du Conseil national de la Résistance comme un triomphe de l’intelligence sur des siècles de bêtise, à la manière dont les fidèles commémorent la Passion du Christ lors de la messe pascale de la cathédrale Notre-Dame.

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La méthode est habile : elle permet d’empêcher tout débat rationnel sur le sujet en mobilisant d’emblée le ban et l’arrière-ban de la crédulité publique et de la sensibilité extrême de l’opinion à la question de la collaboration durant l’Occupation. Cette vaste opération de manipulation des esprits a permis d’étouffer petit à petit toute réflexion intelligente sur l’organisation de notre protection sociale et sur une stratégie alternative et durable. Par exemple, le fait que des centaines de patients soient morts après avoir recouru au Mediator comme coupe-faim avec le consentement de toute la chaîne de décision de l’Assurance maladie, le fait que le nombre de cancers du sein ait explosé en une quarantaine d’années, notamment du fait d’une politique de remboursement absurde, n’ont pas suffi à intriguer le public et à soulever les questions nécessaires sur la façon dont le remboursement de certains médicaments, loin de participer à la protection des assurés, conduit à mettre leur santé en danger. S’interroger sur le bon sens d’un système qui cause autant de dégâts serait en effet interprété comme une forme de nostalgie pour l’époque où la France n’avait prétendument pas de protection sociale, voire comme la manifestation d’une inclination vichyste totalement coupable. 

Il est donc acquis, au titre de la mythologie de la Résistance, que toute réflexion sur la Sécurité sociale doit rester mesurée et éviter, autant que faire se peut, les questions embarrassantes portant sur le sens de sa structure ou de son organisation. Violer cette règle implicite expose aux pires sanctions morales au titre d’une sorte d’épuration posthume lavant les crimes honteux de la collaboration.

Extraits de "Ne t'aide pas et l'État t'aidera", d'Eric Verhaeghe, publié aux éditions du Rocher, le 25 janvier 2016. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

 
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  • Par jurgio - 24/01/2016 - 15:13 - Signaler un abus Un résumé éloquent de notre système d'assurance nationale

    Le titre du livre est magnifique !

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Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe est le fondateur du cabinet Parménide et président de Triapalio. Il est l'auteur de Faut-il quitter la France ? (Jacob-Duvernet, avril 2012). Son site : www.eric-verhaeghe.fr
 

Diplômé de l'Ena (promotion Copernic) et titulaire d'une maîtrise de philosophie et d'un Dea d'histoire à l'université Paris-I, il est né à Liège en 1968.

 

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