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Comment les géant du net ont imposé un nouveau puritanisme progressiste

L’hypocrisie est mal comprise. En la classant dans la catégorie des maladies sociales, nous passons à côté de sa véritable valeur. Nous oublions qu’elle est le socle de notre société. Une méprise d’autant plus inquiétante que le monde actuel est en train de se bâtir sur son déni. Extrait de "Éloge de l’hypocrisie" d'Olivier Babeau, aux éditions du Cerf (2/2).

Bonnes feuilles

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Comment les géant du net ont imposé un nouveau puritanisme progressiste

 Crédit LOIC VENANCE / AFP

La photo est assez innocente : on y voit une jeune femme en maillot de bain au bord d’un lac. Face à elle, un homme souriant, son fiancé, lui touche légèrement un sein. Elle vaudra à Laraine Cook, l’infortunée protagoniste du cliché posté sur Facebook en 2013, d’être renvoyée par le lycée de l’Idaho où elle entraînait l’équipe de basket.

Si Internet symbolisait à ses débuts la liberté de tout dire, la possibilité de transgresser à son gré, ce n’est déjà plus le cas.

La censure a fourbi ses armes. Un temps dépassés, les États ont fini par réagir et se doter de moyens inédits pour contrôler les discours autant, et peut-être même plus, que les actions.

La censure prend d’abord la forme de cette pudibonderie imbécile qui, au nom d’une supposée protection de l’enfance, exclut automatiquement toute image qui pourrait s’apparenter à de la nudité.

Ont été censurées par Facebook les images représentant la petite Sirène de Copenhague, L’Origine du Monde de Gustave Courbet et une statue de Neptune située – comme le nom l’indique – sur la Piazza del Nettuno à Bologne. Mais les œuvres d’art ne font pas seules les frais de la pudeur nouvelle d’Internet. Des publicités pour le cancer du sein, des photos historiques – comme la petite fille brûlée au napalm – sont de la même façon interdites de réseau. À chaque fois, le réseau social adresse son message type :

L’utilisation de cette image n’a pas été approuvée car elle constitue une violation des directives de Facebook en matière de publicité. Le contenu de cette image est sexuellement explicite et montre le corps de façon excessive, en se concentrant de façon superflue sur certaines parties du corps.

On pourra arguer de l’imperfection de l’algorithme pour expliquer ces censures intempestives – réparées depuis. Mais elles montrent malgré tout ce que chacun de nous sait désormais : le Web n’est pas une fenêtre sur le monde, c’est un écran où nous est servi ce que l’on veut que nous voyions. Un écran particulier de plus, puisque comme le télécran de 1984 d’Orwell, il est aussi une caméra qui nous scrute en permanence.

À travers les géants du Net, c’est en fait un nouveau puritanisme progressiste, comme l’appelle Frédéric Mas, qui s’impose au monde entier(1) . Dans Coming apart, le politologue Charles Murray décrit la nouvelle forme de ségrégation sociale qui isole les élites politiques, économiques et intellectuelles aux États-Unis et leur permet de développer une bulle sociale où l’idéologie progressiste est hégémonique(2) . Tous issus des mêmes universités et lieux de formation, ce groupe de milliardaires a les moyens d’étendre son emprise grâce aux entreprises qu’ils contrôlent. Il s’agit aujourd’hui de la plus puissante force de diffusion de la bien-pensance contemporaine.

Petit à petit, notre société devient une maison de verre. Le développement accéléré de l’hypersurveillance est sans doute le phénomène le plus frappant de ces vingt dernières années. On peut même dire que, bien avant de servir à la communication, les nouvelles technologies numériques ont été employées à deux choses : satisfaire le besoin de sexe des individus – j’en ai parlé – et permettre aux États et aux entreprises de nous surveiller plus étroitement que jamais. À l’heure où j’écris ces lignes, chaque jour apporte son lot de nouvelles pratiques de surveillances, de nouvelles technologies intrusives. Chaque jour, des digues réglementaires cèdent, les lignes de la tolérance bougent.

1. Voir son article sur le blog Contrepoints du 10 août 2017 : « Google au service du nouveau puritanisme progressiste ? »

2. C. Murray, Coming Apart : The State of White America, 1960-2010, Crown Forum, 2013.

Extrait de "Éloge de l’hypocrisie" d'Olivier Babeau, aux éditions du Cerf

"Éloge de l'hypocrisie" d'Olivier Babeau

 
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Olivier Babeau

Olivier Babeau est essayiste et professeur à l’université de Bordeaux. Il s'intéresse aux dynamiques concurrentielles liées au numérique. Parmi ses publications:   Le management expliqué par l'art (2013, Ellipses), et La nouvelle ferme des animaux (éd. Les Belles Lettres, 2016), L'horreur politique (éd. Les Belles Lettres, 2017) et Eloge de l'hypocrisie d'Olivier Babeau (éd. du Cerf).

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