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Comment l’égalitarisme bannit l’évocation de multiples dimensions des hommes

L’hypocrisie est mal comprise. En la classant dans la catégorie des maladies sociales, nous passons à côté de sa véritable valeur. Nous oublions qu’elle est le socle de notre société. Une méprise d’autant plus inquiétante que le monde actuel est en train de se bâtir sur son déni. Extrait de "Éloge de l’hypocrisie" d'Olivier Babeau, aux éditions du Cerf (1/2).

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Comment l’égalitarisme bannit l’évocation de multiples dimensions des hommes

 Crédit Pixabay

Le problème n’est plus l’homme unidimensionnel, mais l’homme multidimensionnel. Maintenant que chacun apprend dès sa naissance que le marché est mauvais, l’intérêt dégoûtant et l’individualisme un péché, nous sommes obligés de faire étalage de toutes les autres dimensions. À la fois.

Il n’est plus question d’enfermer l’homme dans sa fonction de consommateur. Au contraire, nous sommes tous enjoints de reconnaître en permanence l’intégralité de toutes les dimensions humaines. Faire appel au seul consommateur en nous est désormais perçu comme une ruse abjecte, une insulte à notre sensibilité, à notre appartenance sociale et culturelle. C’est au contraire à l’intégralité de ce que nous sommes, à toutes nos dimensions, et même à toutes nos « potentialités » que l’on est supposé faire appel, et que nous devons arborer en toutes circonstances.

Cette multi-dimensionnalité obligée pose un premier problème : nous sommes maintenant terrorisés à l’idée de paraître réduire quiconque à la moindre de ses dimensions. Un individu, c’est entendu, ne doit pas être assimilé à la couleur de sa peau ou de ses cheveux, à ses tendances sexuelles, à ses choix matrimoniaux, à ses goûts esthétiques. Du coup, il est devenu impossible d’en évoquer aucune. Car parler de l’une d’elles, c’est risquer de paraître y placer l’être tout entier. L’égalitarisme, qui confond différence et jugement de valeur hiérarchisant, bannit l’évocation de maintes dimensions elles aussi devenues honteuses, mais pour d’autres raisons.

Dans le même temps, et paradoxalement, chacune de nos « tendances » individuelles, aussi privées et intimes soient-elles, sont tenues d’être étalées sur la place publique, trimballées en char le long des avenues, portées en bandoulière en toute occasion. Comme rien ne peut être honteux en nous, ne pas tout montrer serait faire de nous un coincé et un salaud. Un type pas drôle, vaguement « réac ». Ce serait implicitement avoir honte de « ce que l’on est », et donc symétriquement juger ceux qui sont « comme vous », ce qui fait retomber dans la défense hystérique précédente du « respect » de l’autre. Nous ne sommes fréquentables qu’à condition de nous exhiber, et de faire acte de transparence. L’aveu de toutes nos dimensions est finalement à la modernité ce que la confession publique était aux protestants autrefois : un rituel de transparence personnelle, où chacun se met à nu face à la communauté pour en conforter l’union.

Dans cette pluralité obligée des dimensions, il n’y a pas qu’une nouvelle hypocrisie. C’est aussi un redoutable piège.

Car ces multiples dimensions sont censées être cohérentes. À l’hypocrisie, somme toute pas si nouvelle, de devoir cacher les motivations économiques – tâche amplement pratiquée au Moyen Âge –, s’ajoute celle de devoir faire comme si toutes nos dimensions étaient alignées. La contradiction n’est pas permise. L’existence d’une personnalité à plusieurs niveaux, de variations avec le temps de nos inclinations, est niée. On veut que chaque passant se sente père, poète, aventurier, épargnant raisonnable et joueur décomplexé. Et cela simultanément. Nous devons être toujours et partout, en même temps, membres de cent groupes, fils de cent cultures, patriotes et cosmopolites, pénétrés de notre héritage culturel et parfaitement poreux à tous les autres. Ce kaléidoscope de valeurs nous est imposé de façon paradoxale : ces mille dimensions qu’on nous reconnaît, et que nous sommes tenus de posséder et d’exposer, doivent entrer en parfaite cohérence. Car elles sont convoquées tout d’un coup et mises sur le même plan, déhiérarchisées et emboîtées comme les pierres polies d’un mur aztèque.

 

Extrait de "Éloge de l’hypocrisie" d'Olivier Babeau, aux éditions du Cerf

"Éloge de l'hypocrisie" d'Olivier Babeau

 
Commentaires

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  • Par guy bernard - 17/03/2018 - 11:44 - Signaler un abus notre gestion macro-économique dans notre économie administrée.

    mon cher collègue, la réduction a la fonction de consommateur est du à notre gestion macro-économique dans notre économie administrée. qu'importent les compétences et les identités alors, des qu'avec un statut économique et social quasi indigent on a la maîtrise de la societe. moi, AS, bachelier, je te reçois sur rdv, toi, polytechnicien, pour te dire ce que tu dois faire pour obtenir ton allocation de subsistance.

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Olivier Babeau

Olivier Babeau est essayiste et professeur à l’université de Bordeaux. Il s'intéresse aux dynamiques concurrentielles liées au numérique. Parmi ses publications:   Le management expliqué par l'art (2013, Ellipses), et La nouvelle ferme des animaux (éd. Les Belles Lettres, 2016), L'horreur politique (éd. Les Belles Lettres, 2017) et Eloge de l'hypocrisie d'Olivier Babeau (éd. du Cerf).

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