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La Chine sans ses clichés

Petites chroniques de l'actualité récente de la Chine vue depuis l'Empire du milieu. Au programme : les conseils de Hu Jintao à Nicolas Sarkozy et la disparition mystérieuse de juristes et écrivains...

Chinoiseries

Publié le - Mis à jour le 3 Mai 2011

Préambule : vivre en Chine impose une forme d'ouverture, de mise à disposition de l'esprit et du cœur. Écrire sur l'actualité chinoise ne peut se faire sans cette immersion nécessaire.  La Chine, avec un grand C, n'est pas celle de l'actualité propagée dans les médias mondiaux. C'est cette Chine que j'aime. Ai Weiwei en détention, Liu Xiaobo en détention, avocats en détention, grandes fortunes, immobilier pharaonique, okay okay. Ce qui ne doit pas faire oublier le reste. Je crois que c'est à cette condition que vous pourrez donner du crédit à mes propos.

Quand Hu Jintao conseille Nicolas Sarkozy

La Chine a publié un livre blanc sur sa politique de défense le 31 mars dernier. L’objectif avoué est d’augmenter la transparence des affaires militaires et, par là même, de mériter la confiance de la communauté internationale. Gardons à l’esprit que la Chine populaire s’est bâtie dans le culte de l’uniforme, depuis le mythe fondateur de la Longue Marche (octobre 1934-octobre 1935).

Cependant, après Deng Xiaoping, le nouveau personnel politique chinois n’arbore plus l’uniforme. Nous sommes passés des soldats aux VRP. Il faut voir ainsi le président Hu Jintao, accueillant le 30 mars dernier notre chef de l’État venu en Chine à l’occasion d’un séminaire sur le système monétaire internationale (eh oui, le Grand Jeu a lieu en Chine, on le sait) : coiffé vers l’arrière, souriant (de plus en plus à l’aise), cravate bleue à points blancs, très gai ! Face à lui, Nicolas Sarkozy, notre chef des armées, ferme et déterminé, est néanmoins obligé d’écouter les conseils du dirigeant chinois : « L’Histoire a prouvé à de multiples reprises que l’usage de la force n’apporte de réponse à aucun problème. Tout au contraire, il ne fait qu’aggraver le problème », avant de conclure, avec sagesse ! « Il faut laisser une chance à la paix ».

Des juristes disparaissent en Chine...

En Chine, un métier est particulièrement dangereux : celui de juriste. Les auteurs de La Chine et la démocratie (Fayard, 2007) ne me contrediraient pas. En effet, s’il faut attendre de la Chine une avancée du processus démocratique, cela viendra très probablement des juristes et d’un travail sur la loi. Gar(d)e à vous, juristes chinois, vous pourriez bien être victimes de « disparitions » étranges et fulgurantes.

Depuis la fin de la Révolution culturelle et la mort du Grand Timonier, six juristes se sont ainsi évaporés. Pour de plus amples informations, nous renvoyons à un article informé d’Eva Pils, paru dans The Guardian, cette même journée du 31 mars, pendant laquelle, souvenez-vous, le septième livre blanc sur la politique de défense soulignait l’importance de la transparence.

... et certains écrivains suivent leur exemple

Les juristes ne sont pas les seuls à disparaître en Chine. Ainsi, les écrivains australiens prennent-ils également de temps à autre le large, sans prévenir. Ce fut le cas de l’écrivain australien d’origine chinoise (une autre forme d’ABC, non pas « American Born Chinese », mais « Australian Born Chinese ») Yang Hengjun, qui a totalement disparu de la circulation pendant une cinquantaine d’heures.

Voici l’explication qu’il fournit sur Twitter, une fois revenu à la surface : « Pour des raisons personnelles, la nuit du 27 mars, j’ai momentanément rompu tout contact avec ma famille et mes amis. » Que s’est-il passé ? En Chine, les écrivains disparaîtraient, eux-aussi ? En réalité, si l’on observe la situation de plus près, on se rendra compte que Yang Hengjun, qui vit à Sydney, écrit des romans d’espionnage, qu’il anime un blog politique et que son emploi précédent était… au service du ministère des Affaires étrangères de la République de Chine populaire. Alors, que s’est-il passé pendant cette cinquantaine d’heures ? Interrogé, un porte-parole du ministère des Affaires étrangères chinois a déclaré n’avoir jamais entendu parler de cette personne. On le croirait volontiers.

Photographie de la réalité chinoise

Je ne suis pas persuadé que l’appareil photo soit capable de saisir la réalité chinoise. Doit-on toujours ajouter des images aux images ? Ce matin, en roulant à bicyclette dans les ruelles d’un hutong, j’ai croisé deux Allemands, lesquels, touristes bien équipés, s’aventuraient dans ce quartier d’habitation et le transformaient par leur seule présence en jungle exotique. Ils prenaient des photos avec de gros appareils, numériques.

Certes, les gens s’en fichent. Ils continuent à vivre. Je me suis tout de même dit que je n’aurais pas le courage de prendre en photo une dame en train de discuter avec sa voisine sur le pas de leur porte, ou un ouvrier poussant sa brouette de briques à l’entrée d’un chantier. C’est un peu gênant. Cependant, certaines photos sont plus faciles à prendre que d’autres. En voici une prise à la Grande Muraille, passe de Juyong Guan, à une cinquantaine de kilomètres de Pékin.

Ces deux jeunes filles respirent la joie. Elles s’en fichent bien de la politique internationale et des flux économiques. Etre là, au soleil, surplombant le paysage doucement vallonné des alentours de la ville, après une bonne escalade de marches inégales, bousculés par un flot de touristes s’amenuisant à mesure qu’on avance : voilà aussi ce qui compte.

 
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Jean Marie

Jean Marie est sinologue.

Partageant sa vie entre la France et la Chine, il y mène plusieurs projets d'ordre éditorial, académique et diplomatique.

Il tient régulièrement (sous pseudonyme) ses "Chinoiseries" pour Atlantico, des récits sur la Chine contemporaine.

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