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Les chiites ? L'Occident ? Israël ? Mais au fait, qui est vraiment "l'Ennemi" selon les djihadistes ?

Ni fous, ni ignares, les « soldats de Dieu » n’en sont que plus dangereux. Cet ouvrage présente les cadres cognitifs (idéologies, doctrines, visions du monde, valeurs) développés par des acteurs islamistes djihadistes. Alors que beaucoup a été dit sur les trajectoires de ces militants islamistes, on sait finalement peu de choses des discours qui les animent, des haines qui les habitent et de leur rapport à la France, à la démocratie, à la politique, au monde qui les entoure. Extrait de "Soldats de Dieu" - Paroles de djihadistes incarcérés, de Xavier Crettiez et Bilel Ainine, co-édité par l'Aube et la fondation Jean-Jaurès (2/2).

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Les chiites ? L'Occident ? Israël ? Mais au fait, qui est vraiment "l'Ennemi" selon les djihadistes ?

C’est d’abord la communauté chiite dans son ensemble qui est mise à l’index par les jeunes djihadistes. Ils oscillent entre une franche incompréhension et un rejet manifeste. Pour Paul, « les chiites sont vraiment différents, ouais, ils sont vraiment différents : ils ont une vision de l’islam qui n’est, je pense, pas celle des sunnites, ils sont beaucoup plus conservateurs […]. Les chiites, c’est bien pire que Daech ! » Bassil va exactement dans le même sens, rejetant toute éventualité de reconnaissance réciproque entre les deux branches de l’islam, jugées totalement antagonistes : « En étant sunnite, on a une certaine haine envers les chiites, il faut dire la vérité.

Quand on parle des gens qui insultent la femme du Prophète… Il y a une certaine haine des chiites, c’est comme ça, et le sunnite qui vous dit : “Ouais, j’aime bien les chiites”, soit c’est un hypocrite, soit c’est un fou. À  ma connaissance, ça n’existe pas, je vous dis honnêtement. Quand je vois à la télé un sunnite qui dit : « Ouais, moi, le chiite, c’est mon frère », je sais qu’au fond de lui il ne le pense pas. Il ne peut pas le penser parce que ce sont des gens qui ont insulté la famille du Prophète. Comment il va aimer ces gens-là… Ça fait partie de leur doctrine. Il y a une certaine forme d’hypocrisie chez certaines personnes. […] Pour moi, l’ennemi, c’est… je pense beaucoup plus aux chiites, mais à l’Iran, en particulier. Parce qu’il y a d’autres chiites qui ne sont pas vraiment hostiles. Au Bahreïn, par exemple, pourtant ils sont majoritaires […]. »

Larbi se déclare partisan d’un savoir religieux œcuménique. Il raconte avoir longtemps fréquenté des rabbins, des curés et même des bouddhistes. Il demeure pourtant sévère à l’égard des chiites : « Je suis obligé de lire les savants ! Puisque je ne connais pas le chiisme et quand ça arrive devant moi, on me raconte des choses et des choses, et moi, je ne connais pas. Alors, qu’est-ce que je fais ? Je dis : eh bien, prêtez-moi votre livre et donnez-moi du temps. Et finalement, j’ai eu une difficulté avec eux et je leur ai dit : je pense que vous n’adorez plus Allah, mais Khomeiny. Vous savez très bien que si vous adorez un autre qu’Allah, vous êtes des associateurs48. Allah, dans le Coran, nous dit qu’il nous pardonne tout sauf l’association. »

Cette hostilité au chiisme est intimement liée au conflit syrien, qui voit s’opposer un régime d’obédience chiite (les Alaouites au pouvoir se réfèrent à Ali, le gendre de Mohammed et imam reconnu de la communauté) à une rébellion massivement sunnite. Dans le chaos syrien, derrière la figure du renégat chiite apparaît celle du meurtrier alaouite. Ainsi, dit Nacer, « pour moi, c’était tous contre Bachar. Mon but, c’était achever Bachar, tout simplement. J’étais prêt à me battre pour ça tous les jours pendant mon séjour en Syrie.  » Élie vit l’affrontement avec l’ennemi syrien comme complémentaire de son élection divine  : «  L’ennemi, c’est Bachar. Je prends les armes parce qu’il n’y a pas d’autre choix. C’est mon djihad, ma récompense divine. Quand il y a eu la grande offensive de l’armée de Bachar, j’ai pris les armes. » Pour tous ces djihadistes, l’engagement en Syrie repose essentiellement sur la désignation d’un ennemi total, à la fois religieux et politique, qu’il semble incompréhensible de soutenir. Ainsi, pour Paul, le soutien français au régime d’Assad est scandaleux : « Pour moi, qu’il y ait des gens en France, des parlementaires qui soutiennent le régime de Damas, ça, c’est incroyable ! […]. Le fait qu’il y ait des parlementaires qui le supportent, Bachar, ce bourreau, moi, je n’arrive pas à le concevoir. »

Même Bassil, qui se tient à l’écart de tout engagement politique, non religieux, rejette le dictateur syrien. Il le considère comme un ennemi absolu, ce qui distingue ce conflit d’autres terres de djihad : « Moi, j’étais plutôt dans l’humanitaire, mais vraiment engagé, prêt à prendre les armes, mais franchement, il n’y avait rien de politique, je me foutais de ce qui se passait, il fallait dégager Bachar Al-Assad et le reste s’arrêtait là […]. Le Mali, ce n’est pas pareil, il n’y a pas de… comment dire… ce n’est pas un dictateur qui opprime sa population, ce sont des gens qui veulent un territoire, c’est entre les Touaregs et les islamistes, ils se disputent un territoire où ils veulent appliquer la charia. C’est un territoire déjà délaissé par l’État. Ça n’a rien à voir, là, c’est vraiment Bachar Al-Assad, il veut détruire sa population, c’est un conflit plus chiites/ sunnites. »

C’est également la position d’Omar, qui établit un lien entre l’ennemi religieux qu’est le chiite et l’ennemi politique représenté par le régime de Damas : « Lorsque je me suis intéressé au conflit syrien et ai voulu apporter une aide, je n’ai jamais pensé en termes d’Occident qui était mécréant, etc. Moi, je voulais aider les musulmans qui se faisaient massacrer par un tyran, fils de tyran, aidé par des rawafidh49 chiites […]. Bien sûr, parce que pour moi, les chiites ne sont pas de vrais musulmans, car ce sont des moushrikin [associateurs]. Pour tous les musulmans, c’est le cas. Un musulman qui croit qu’ils sont de vrais musulmans ne connaît pas l’islam ! Du Maroc à Jakarta, on sait que ce ne sont pas des musulmans. Celui qui invoque Ali à la place du Prophète n’est pas un musulman. »

Mais, pour Omar, comme pour de nombreux djihadistes, l’ennemi prend aussi le visage plus avenant du sunnisme saoudien, qu’il accuse de propagande religieuse au service du prince, quitte à dénaturer le propos de Dieu. L’évocation d’un « totalitarisme saoudien » atteste le profond rejet de ce régime : « Au début, j’ai pu être influencé par les savants saoudiens, et il y avait une facilité à excommunier parce qu’il n’y avait pas de théologie. On prend un mouvement politique, par exemple un parti nazi, tous ceux qui n’en font pas partie… Parce que pour moi, vraiment, ce que les Saoudiens proposent, c’est un totalitarisme, ce n’est pas de la religion. Je parle des Saoudiens, je parle de l’idéologie, c’est-à-dire que tous ceux qui n’en font pas partie sont taxés de tous les noms. C’est à la suite de l’apprentissage de la science que je me suis rendu compte de tous ces trucs… De l’islam des différents courants, etc. On a été bluffés par la propagande… c’est-à-dire la propagande saoudienne. Là, on parle de la propagande Daech, mais celle de Daech, ce n’est pas de la propagande ! Il faut aller dans les librairies, vraiment, il faut voir ce qu’est l’influence saoudienne ! »

À l’inverse, d’autres figures de l’ennemi sont rarement évoquées explicitement comme telles – à l’image de l’Occident et de la France. Certaines sont même réfutées. Paul et Omar nous ont affirmé qu’ils avaient lu Les Origines du totalitarisme, exhibant un des trois tomes de l’œuvre de Hannah Arendt sous nos yeux incrédules. Omar évoque, livre en main surligné de façon ostensible, sa lecture d’Arendt. Il en profite pour évoquer la judéité de l’auteur, à laquelle il dit ne pas accorder d’importance. L’ennemi n’est pas pour lui le Juif, mais bel et bien le chiite, renégat de l’islam : « Je m’en fous qu’elle soit juive, Arendt. Je lis aussi Ibn Arabi50, que je ne considère pas comme un musulman, et dans l’islam al mourtad [le renégat] est considéré comme pire que le Juif. » Paul affirme même que ce ne serait pas une difficulté pour lui de se marier avec une chrétienne ou une Juive (« si elle n’est pas pro-israélienne »), mais avec une chiite, si !

Bassil insiste même sur une lecture strictement politique du conflit israélo-palestinien, évacuant toute dimension religieuse  : «  Israël, c’est vraiment autre chose, c’est territorial. Palestine-Israël, ça restera ça jusqu’à la fin, je ne crois pas que ça va aller plus loin que ça. Parce que ça n’a rien à voir avec l’islam en question, pour moi. Les Palestiniens ne tapent pas sur les Israéliens parce qu’ils sont Juifs, et les Juifs ne tapent pas sur les Palestiniens parce qu’ils sont musulmans. Voilà, c’est une question de territorialité. » Élie, pourtant peu avare de déclarations conspirationnistes aux relents antisémites, affirme son absence d’hostilité envers les Juifs. Il loue l’attitude des musulmans de France pendant la guerre et réfute tout antisémitisme, évoquant une parenté religieuse commune  : «  Ça aurait été des Juifs, ça aurait été pareil. Durant la France collabo, je n’aurais pas collaboré avec les nazis comme avaient fait certains. Et la preuve, vous avez bien vu comment a fait la mosquée de Paris, en délivrant des faux papiers aux Juifs, en les faisant passer pour des musulmans. Croire qu’un musulman est antisémite, c’est faux. Les Sémites sont des descendants de Sem et les Arabes sont des descendants d’Abraham, parce qu’il a eu deux épouses, Sarah et Hadjar [Agar] qui lui ont donné Ismaël et Isaac. Et donc, les Juifs et les Arabes sont des cousins, et on ne peut pas dire que les Arabes sont antisémites, cela n’a pas de sens. »

Extrait de "Soldats de Dieu" - Paroles de djihadistes incarcérés, de Xavier Crettiez et Bilel Ainine, co-édité par l'Aube et la fondation Jean-Jaurès

 
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  • Par philippe de commynes - 17/09/2017 - 12:41 - Signaler un abus de l'autre côté

    -Fabius a fait l'éloge du bon boulot d'al nosra. -A l'occasion Israël bombarde ceux qui combattent les djihadites (hezbollah et armée régulière syrienne), mais jamais ceux là. -Israël soigne de prétendus rebelles modérés (al nosra) Ca laisse matière à penser ...

  • Par Marie-E - 17/09/2017 - 17:14 - Signaler un abus rectification du commentaire précédent

    1/ Israël attaque toujours les convois ou les stocks d'armes à destination du Hezbollah. Point à la ligne. 2/ Assad, la famille El Assad, on est habitué en Israël du moment que le Golan reste israélien et que les Druzes peuvent y rester. Donc on s'en fout sauf s'il commet des crimes contre l'humanité avec des armes chimiques comme faisait Saddam Hussein (Chiites et Kurdes). 3/ les hôpitaux israéliens du Nord (Tsfat et Nahariya) soignent tous les Syriens blessés ou ayant besoin de soins arrivant sur le Golan : voir des reportages différents de la propagande habituelle, c'est à dire plus contrastés : http://www.ashdodcafe.com/2014/11/29/magazine-reportage-blesses-syriens-en-israel/ ..... http://www.france24.com/fr/20130918-reportage-syrie-israel-hopitaux-ennemi-etat-hebreu-juif-bachar-al-assad-golan-onu-tsahal-focus-refugies/ .... http://www.lepoint.fr/monde/ces-blesses-syriens-soignes-en-israel-14-09-2013-1731099_24.php. 5/ enfin si un avion anonyme cible des pasdarans, des hezbollahnis ou des supplétifs afghans et irakiens un peu trop avancés sur le plateau du Golan, je ne pleure pas.

  • Par philippe de commynes - 18/09/2017 - 20:55 - Signaler un abus rectification du commentaire précédent(re)

    Je vais préférer zemmour, vous allez préférer BHl, je crois que nous pouvons tombez d'accord que nous ne sommes pas d'accord ... Sinon ce n'est pas moi qui va vous apprendre que netanyahu traîne un certain nombre de casseroles judiciaires, et que visiblement sa manoeuvre de diversion favorite est de sauter comme un cabri "iran danger iran danger", pourtant objectivement l'iran a mille fois moins la capacité de nuire à israël que l'autre taré de kim jung un ne l'a d'anéantir séoul, l'affreux pays antisémite d'iran est pourtant le seul pays musulman à avoir encore une minorité juive significative, et pour finir ne vous êtes vous jamais demandé si les rodomontades anti-sionistes de certains iraniens étaient absolument sincères ou une manoeuvre pour manipuler la rue arabe dans l'hypothèse d'une attaque israëlienne ou américaine? Bref , êtes vous sure de défendre Israël ou netanyahu et sa faction ?

  • Par Marie-E - 19/09/2017 - 08:36 - Signaler un abus échange avec Philippe de Commynes

    en premier lieu je préfère sans aucun doute Zemmour. En ce qui concerne Netanyahou : il a des casseroles judiciaires depuis tellement longtemps, c'est comme Sarkozy, quand l'opposition et la presse souhaitent faire tomber un politique régulièrement élu par la majorité de la population... et puis en France nous savons que la corruption n'existe pas. Ce qu me plaît chez Netanyahou, c'est qu'il défend avec ténacité son pays et sa population (dont les Druzes qui l'adorent). Il a redressé le pays après des années de stagnation gauchiste et je n'oublies pas. De plus que ce soit lui ou Steinitz ils ont été combattants dans des troupes d'élite et je préfère cela à la méconnaissance dramatique d'Olmert (2006 avec le Hezbollah et 2009 avec Gaza). Et puis écouter Netanyahou discourir est un vrai plaisir (je vais regarder la TV pour son discours à l'ONU ainsi que ceux de Macron et de Trump) Sinon je suis likoudnik depuis longtemps et mon modèle c'est Menahem Begin zal. Alors après Netanyahou qui finira un jour son mandat, il y aura la relève avec Erdan, Katz, Danon, Okunis,... je ne m'inquiète pas. Je ne vote ni Shass, ni Benett, ni Liberman et encore moins à gauche

  • Par Marie-E - 19/09/2017 - 08:44 - Signaler un abus suite

    en ce qui concerne l'Iran figurez vous que je connais bien les opposants : en fac j'étai déjà avec des Iraniens réfugiés (c'était avant 79 donc du temps du Shah). Puis j'ai connu des juifs iraniens rapatriés comme ils ont pu après 79. Non la communauté juive iranienne n'est pas vriament heureuse : pas de liberté, il faut obligatoirement cracher sur Israël et quand il y a une recherche d'espions, cela tombe toujours sur un juif ou sa famille pour bien leur faire comprendre qu'ils ne sont que tolérés pour la mise ne scène du pouvoir des ayatollahs. Les rodomontades ne m'ont jamais impressionné : elles ont leur utilité pour des problèmes de politique intérieure et pour souder le peuple qui est nationaliste. Ce qui m'inquiète, c'est leur aide significative au Hezbollah pour attaquer Israël et avec l'avancement de leurs recherches en matière balistique, nucléaire et l'aide de la Corée du Nord, oui je m'inquiète .... et pas forcément pour Israël qui suite au rapport sur les manoeuvres de la semaine dernière a des progrès à faire pour être totalement opérationnel et va donc les faire. Mais laisser les Iraniens faire ce qu'ils veulent est créer une situation qui deviendra dangereuse.

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Xavier Crettiez

Xavier Crettiez est professeur de science politique à Sciences Po Saint-Gemrain-en-Laye et à l'UVSQ. Il est l'auteur de nombreux livres et ouvrages consacrés à la violence politique : Les formes de la violence (Paris, La découverte, 2010), Violence et nationalisme (Paris, Odile Jacob, 2006), La violence politique en Europe (Paris, La découverte, 2011) et Murs rebelles (Paris, Khartala, 2014). Il est actuellement en charge d'une recherche sur les processus de radicalisation pour le compte du ministère de la Justice.

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Bilel Ainine

Bilel Ainine est docteur en sciences politiques, chercheur au Cesdip (CNRS) et chargé de mission à la MIVILUDES.

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