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Ces mythes sur le cerveau qui perturbent le fonctionnement de l'école et des entreprises

Nombreux sont les résultats scientifiques à être repris en mains par des "neurocharlatants" en vue de leur vulgarisation, voire de leur réécriture, afin de vendre des méthodes clés en main pour l'entreprise et l'école. Un phénomène qui participe à la diffusion massive des neuromythes dans notre société.

Neurosceptiques

Publié le - Mis à jour le 27 Mai 2016
Ces mythes sur le cerveau qui perturbent le fonctionnement de l'école et des entreprises

Atlantico : Qu'appelle-t-on un neuromythe ?

Pascale Toscani : Un neuromythe est une fausse croyance sur le fonctionnement du cerveau. Cette fausse croyance a néanmoins été échafaudée sur une théorie, une hypothèse,  qui a été validée par une communauté scientifique, à un moment donné de l’histoire scientifique. Un neuromythe exemplaire : "Tout se joue avant 6 ans",  théorie développée à l’époque de la craniométrie –hypothèse erronée qui consistait à croire qu’il y avait un lien entre la taille du crâne et les capacités mentales d’une personne - ; et en effet,  la taille du crâne d’un enfant de 6 ans a presque la taille du crâne adulte, ce qui laissait croire qu’après 6 ans, plus rien ne pouvait vraiment évoluer…

Il est important de comprendre donc que les neuroscientifiques n’échappent pas non plus à cette influence subjective.

La science évolue très rapidement. Aucun chercheur n’élabore une théorie en dehors de son contexte culturel, social, politique, et surtout, avec les connaissances du moment !

Jérémie Blanchette Sarrasin : Les neuromythes sont des croyances erronées concernant le fonctionnement du cerveau. Par exemple, l’idée selon laquelle l’être humain n’utiliserait que 10 % de son cerveau est un neuromythe, car elle a été complètement démentie par la science (Geake, 2010). Toutefois, dans certains cas, il peut simplement s’agir d’idées non appuyées ou non vérifiées par la recherche scientifique à propos du fonctionnement cérébral; dans le cas des styles d’apprentissage, les recherches ayant été effectuées à ce sujet ne permettent pas d’appuyer cette hypothèse (Landrum et McDuffie, 2010).

 

Quelle est leur origine?  

 

Pascale Toscani : L’origine d’un neuromythe est une distorsion de faits scientifiques, alimentée par une interprétation simplifiée des résultats des recherches.  L’origine du neuromythe peut aussi être le fait de théories scientifiques périmées, c’est-à-dire invalidées par l’évolution des recherches nouvelles. Mais pour les non-scientifiques, par méconnaissance des protocoles de recherche (l’hypothèse qui a réellement été faite, le nombre de personnes testées, la manière dont a été élaborée la méthodologie de la recherche), cette hypothèse entendue à une époque donnée laisse des traces dans notre mémoire. Qui n’a pas déjà dit ou entendu qui nous aurions la bosse des maths si nous sommes bons en mathématiques, qu’il faut manger du poisson pour favoriser une bonne mémoire, que le bilinguisme précoce rend dyslexique, qu’écouter de la musique rend plus intelligent ? Ces faits sont acceptés sans remise en cause.

Jérémie Blanchette Sarrasin : Les neuromythes proviendraient notamment de lacunes dans la communication entre la recherche et la pratique. D’abord, les résultats de recherche sont parfois difficiles d’accès pour les enseignants. Ensuite, un neuromythe comporte généralement une part de vérité, mais qui a, par la suite, été déformée, sciemment ou non (Howard-Jones, 2014). D’ailleurs, plusieurs livres destinés aux enseignants ou programmes supposément brain-based contiennent de nombreuses informations erronées au sujet du fonctionnement cérébral. Les enseignants auraient, en plus, de la difficulté à distinguer les informations fiables des informations pseudoscientifiques (Dekker et al., 2012) et certains auteurs suggèrent qu’il y aurait un manque dans la formation à l’enseignement pour évaluer la recherche crédible (Pasquinelli, 2015).

Tardif et al. (2015) ont étudié les sources d’information à l’origine de 3 neuromythes (styles d’apprentissage, dominance hémisphérique, Brain Gym) et arrivent à la conclusion que les enseignants prennent connaissance des neuromythes principalement par les médias (31 %) et les lectures (28 %). Toutefois, pour le neuromythe des styles d’apprentissage, 29 % des participants ont répondu en avoir pris connaissance au cours de leur formation à l’enseignement.

Le projet de recherche que je mène actuellement vise également à étudier les sources d’information à l’origine des neuromythes, en détaillant davantage les types de sources (ex. articles de vulgarisation scientifique, articles scientifiques, livres, formation initiale, formation continue, etc.), ce qui permettra de les cibler plus précisément et éventuellement d’intervenir à cet égard. Il a également comme objectif d’obtenir un portrait de la prévalence de certains neuromythes chez les enseignants du Québec. La collecte de données est prévue pour l’automne 2016.

En plus de lacunes dans la communication entre la recherche et la pratique, les neuromythes proviendraient également de biais de la cognition humaine, c’est-à-dire notamment d’intuitions et d’illusions au sujet du fonctionnement cérébral (Pasquinelli, 2012). Différents biais du raisonnement amènent un individu à adopter une croyance lorsque celle-ci lui apporte une certaine satisfaction et, à l’inverse, l’incertitude lui apporte un inconfort qu’il cherche à chasser. De façon générale, les mythes satisfont donc les espoirs et apaisent les peurs. Ainsi, particulièrement en éducation, il peut par exemple être attrayant de penser pouvoir développer chez les élèves des régions de leur cerveau qui ont été jusqu’alors inutilisées : ils pourraient ainsi peut-être réussir mieux qu’ils ne l’ont fait jusqu’à présent.

L’être humain, pour chasser l’inconfort, est donc attiré par les explications rapides qui lui semblent utiles et efficaces. Ainsi, les neuromythes combleraient le besoin urgent des enseignants de répondre aux besoins des élèves (Alekno, 2012). Ils sont effectivement attrayants car ils offrent des solutions faciles à comprendre et à appliquer en classe.

De plus, des études ont démontré que les individus – non-experts en neurosciences – jugent plus crédibles les explications qui font référence au cerveau que celles qui ne le font pas, même si l’explication invoquant les neurosciences est impertinente ou sans importance (Weisberg et al., 2007, 2015). Les mythes concernant spécifiquement le fonctionnement cérébral sont donc d’autant plus attrayants.

 
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  • Par zouk - 23/05/2016 - 19:59 - Signaler un abus Neurocharlatans

    Sur qui agissent-ils? Les politiques, càd les autorités de tutelle ignorantes des réalités de terrain plus les syndicats. Ne pouvant donner à toutes leurs revendications (heures de travail, repos compensatoire, rémunérations) toujours croissantes, les politiques croien résoudre les problèmes avec toujours plus de contraintes, contrôle...J'ajouterai que les connaissances scientifiques des politiques et des syndicalistes, fort limitées, les rend très vulnérables aux propos bien structurés des neurocharlatans

  • Par zouk - 23/05/2016 - 19:59 - Signaler un abus Neurocharlatans

    Sur qui agissent-ils? Les politiques, càd les autorités de tutelle ignorantes des réalités de terrain plus les syndicats. Ne pouvant donner à toutes leurs revendications (heures de travail, repos compensatoire, rémunérations) toujours croissantes, les politiques croient résoudre les problèmes avec toujours plus de contraintes, contrôle...J'ajouterai que les connaissances scientifiques des politiques et des syndicalistes, fort limitées, les rendent très vulnérables aux propos bien structurés des neurocharlatans

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Pascale Toscani

Pascale Toscani est enseignante-chercheuse, Maître de conférences, à l'Université catholique de l'Ouest (UCO Angers). Elle contribue à la formation des enseignants. Elle conduit, depuis plusieurs années, des programmes de formation pour introduire les connaissances liées aux neurosciences dans l'acte éducatif.

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Jérémie Blanchette Sarrasin

Jérémie Blanchette Sarrasin est doctorante  à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) sous la direction de Steve Masson. Son projet de recherche porte sur la prévalence de certains neuromythes en éducation et vise à étudier les causes possibles de ces fausses conceptions à propos du cerveau.

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