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Mondialisation heureuse ? Comment la chute de l’extrême pauvreté masque l’accroissement des inégalités

Réduction de la pauvreté et des inégalités : tels seraient, selon certains économistes de renom, les conséquences bénéfiques de la mondialisation ces vingt dernières années. Une corrélation vis-à-vis de laquelle il convient d'être prudent, notamment en ce qui concerne les inégalités.

Ni tout noir, ni tout blanc

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Mondialisation heureuse ? Comment la chute de l’extrême pauvreté masque l’accroissement des inégalités

Atlantico : Plusieurs économistes de renom, parmi lesquels notamment Max Roser (Oxford), ont mis en évidence dans leurs travaux les effets bénéfiques de l'économie globalisée sur les populations paupérisées ces vingt dernières années à l'échelle de la planète : hausse des salaires, réduction des inégalités, etc. Quels sont les facteurs ayant rendu possible cette évolution pour cette catégorie de la population mondiale ? Quelles ont été les zones les plus touchées par ce phénomène, et quelles sont les populations qui en ont le plus bénéficié ?

Jean-Marc Siroën : Avant toute chose, il convient de préciser de quel type de pauvreté on parle, de même que pour les inégalités, afin de mettre en relation la mondialisation et l'évolution de ces deux phénomènes. Corrélation n'est pas forcément raison...

Ce qui est certain - et tous les économistes sont d'accord là-dessus - c'est qu'il y a effectivement eu une réduction assez forte de la pauvreté dans le monde. Néanmoins, cela ne signifie pas que cette réduction s'est manifestée de la même manière dans tous les pays. Pour ce qui est des inégalités en revanche, le débat n'est pas clos : au contraire, la tendance est plutôt à montrer, qu’aussi bien dans les pays développés que dans les pays en développement, les inégalités ont augmenté ces vingt-cinq dernières années. Dans les deux cas, la responsabilité de la mondialisation est à isoler. Le fait que les deux phénomènes soient concomitants n'implique pas nécessairement une causalité de l'un vers l'autre. Un amalgame est souvent fait entre réduction de la pauvreté et réduction des inégalités. Les organisations internationales, comme la Banque mondiale ou le FMI, ont pu incarner ce que certains ont appelé la "pensée unique" qui consistait à dire que l'accroissement des inégalités n'était pas si grave si la pauvreté diminuait. Tout le monde était alors gagnant. On voit donc que sur le plan de l'argumentaire, les deux phénomènes peuvent être opposés. Ceci dit, le discours a changé puisqu'on s'est aperçu que la croissance des inégalités ne suffisait plus à compenser la réduction de la pauvreté. On observe donc une prise de conscience générale, notamment au sein des organisations internationales, que l'accroissement des inégalités peut être contre-productif pour la croissance.

L'Asie a largement profité de cette réduction de la pauvreté, et notamment la Chine. Dans ce pays, la réduction de la pauvreté a été spectaculaire, alors que les inégalités ont, dans le même temps, fortement augmenté. La croissance tirée par les exportations chinoises a certainement joué un rôle, mais ce n'est certainement pas la seule cause. La pauvreté est souvent localisée dans les campagnes. La Chine a commencé son évolution dans les années 1970 par la mise en oeuvre d'une réforme agraire, caractérisée par la distribution de droits de propriété aux paysans. Ceci constitue vraisemblement le facteur le plus important qui explique la baisse de la pauvreté. D'un autre côté, il est vrai que cela a rendu possible un certain exode rural, nécessaire à une industrialisation, favorisée par les exportations, amplifiant alors les gains de productivité dans l'agriculture. Il s'agit donc d'un tout à considérer.

La Chine est le pays le plus souvent cité en exemple afin de mettre en exergue les bienfaits de la mondialisation (hausse de la productivité et de la croissance, amélioration des conditions de vie et hausse de salaires pour les plus pauvres, etc.). Qu'est-ce qui explique que ses performances soient plus significatives que celles d'autres géants mondiaux en développement, comme l'Inde par exemple ?

L'Inde et la Chine partaient de niveaux très bas. La Chine a commencé ses réformes, et notamment son ouverture, avant les autres, à la fin des années 1970, quand l'Inde s'ouvrait dix années plus tard. Il faut prendre en compte également le fait qu'il ne s'agit pas des mêmes structures politiques, que ces deux pays n'ont pas les mêmes traditions, ni les mêmes rapports avec la communauté internationale. Ceci dit, les progrès de l'Inde ont été également remarquables, même s'ils ont été plus tardifs ; d'ailleurs, sur le plan économique, l'Inde se porte aujourd'hui tout aussi bien, si ce n'est mieux, que la Chine. Pour en revenir à la révolution agricole, celle-ci a été menée moins intensément et moins rapidement en Inde. Le modèle proposé a également manqué de cohérence par rapport à celui de la Chine où tout se renforçait dans son modèle, comme je le disais plus haut en parlant des liens entre agriculture et industrie.  

 
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Jean-Marc Siroën

Jean-Marc Siroën est économiste. Il enseigne actuellement à l’université Paris Dauphine et est professeur au sein du département Master Sciences des Organisations. Il est spécialiste d’économie internationale. Il participe également au programme de recherche Nopoor, financé par l'Union européenne, sur les politiques de lutte contre la pauvreté. 

 

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