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Cartels mexicains : dans la peau des journalistes trompe-la-mort à Tijuana

Les journalistes de l’hebdomadaire Zeta risquent leur vie chaque semaine en traitant l'actualité du trafic de la drogue.

THE DAILY BEAST

Publié le - Mis à jour le 16 Décembre 2016
Cartels mexicains : dans la peau des journalistes trompe-la-mort à Tijuana

L'article qui a dérangé les membres du cartel Jalisco n’est que la confirmation publique d'un secret de polichinelle. Selon la Drug Enforcement Administration , Jalisco est devenu le cartel de la drogue qui croit le plus vite au Mexique.

The Daily Beast par Andrea Noel

TIJUANA, Mexique. Chaque vendredi matin, avant le lever du jour, des camions portant le slogan "Libre comme le vent" livrent des dizaines de milliers de journaux au réseau traditionnel de revendeurs, présents à chaque carrefour de la ville, jusqu'au poste frontalier avec les États-Unis, qui tendent la version papier du journal aux gens faisant leur navette quotidienne pour aller travailler.

La petite équipe de journalistes intrépides qui anime le journal hebdomadaire, Zeta, est considérée par certains comme la plus courageuse du pays.

Elle vient d’être mise sous protection policière la semaine dernière, après que les autorités de l'Etat aient averti la rédaction d'une attaque imminente, à la suite de la parution, la semaine dernière, de l’enquête : "Les membres les  plus recherchés du cartel Jalisco."

Lundi dernier, il est apparu que, parmi les milliers de personnes qui ont lu cet article, il y avait un membre du cartel surnommé Goofy, dont le visage s’étalait sur la couverture, avec sept autres membres du cartel Jalisco en compagnie d’un membre du cartel de Sinaloa.

Le projet visant à attaquer le siège du journal a été, apparemment, reporté, compte tenu de la forte présence policière qui protège maintenant Zeta.

Mais l’alerte de la semaine dernière n’est pas une nouveauté pour cet hebdomadaire, qui s’oppose depuis longtemps aux cartels qui règnent sur la ville.

L'article qui a dérangé les membres du cartel Jalisco n’est que la confirmation publique d'un secret de polichinelle. Selon la Drug Enforcement Administration (DEA américaine), Jalisco est devenu le cartel de la drogue qui croit le plus vite au Mexique depuis l'éclatement de cartel de Sinaloa en 2010.  L'année dernière il pris le contrôle du territoire qui appartenait au cartel des Chevaliers du Temple.

Le Cartel Jalisco s’est allié avec ce qui reste du cartel de Tijuana, fondé par les frères Arellano Felix. À leur apogée, les frères contrôlaient 40%de la cocaïne entrant aux États-Unis, mais des assassinats et des arrestations les ont quasiment fait disparaître de la scène locale.

Ensemble, les cartels Jalisco et Tijuana, associés au cartel de Juarez, sont en guerre avec le cartel de Sinaloa, dont le fondateur, Joaquín Guzmán Loera, plus communément appelé "El Chapo", moisit en prison à Juarez attendant son extradition vers les Etats-Unis.

Les autorités mexicaines de l'État de Basse-Californie ont passé plus d'un an à nier publiquement que le cartel Jalisco soit devenu un acteur clé dans le trafic de drogue à Tijuana comme Zeta l’a raconté à la Une, en provoquant les menaces de représailles la semaine dernière. Mais maintenant, les autorités ont fini par l’admettre.

"Le cartel lui-même n'a pas atteint la frontière" me disait, en mai 2015, un porte-parole à la sécurité de Basse-Californie, même lorsque j’ai écrit sur la demi-douzaine de têtes coupées qui ont été éparpillées dans Tijuana, ainsi que sur les messages de menace signés par un groupe inconnu se faisant appeler le nouveau cartel de Tijuana qui prouvait une alliance entre les cartels Jalisco et Tijuana.

Malgré les dénégations des autorités, Zeta a fait plusieurs articles sur ce cartel et ils continuent aujourd'hui.

***

Quand je suis arrivé au journal,  jeudi soir, il y avait des véhicules de patrouille, et une demi-douzaine d'hommes et de femmes en uniforme montaient la garde avec des mitraillettes devant l'entrée.

Les hommes mis en vedette par Zeta sur la couverture du dernier numéro sont recherchés dans le cadre de l’enquête sur la série d’horribles meurtres qui a secoué la ville ces derniers mois. Environ 800 personnes ont été assassinées à Tijuana depuis début janvier. Un chiffre énorme si on le compare avec celui de San Diego, la grande ville américaine (plus peuplée que Tijuana) située de l’autre côté de la frontière, qui a connu moins de 80 meurtres au cours de la même période.

Jamais l’Etat mexicain de la Basse-Californie, où se trouve Tijuana, n’a connu une telle violence en 11 ans, pire qu’en 2008, année où 843 personnes avaient été assassinées.

Avec 92 personnes assassinées à Tijuana, pour le seul mois dernier, la ville est maintenant bien partie pour surpasser l’année 2008, il lui reste encore deux semaines avant le jour du Nouvel An.

Jeudi, quand j’ai rencontré la directrice de Zeta dans ses bureaux fortement gardés, elle semblait trouver banales ces nouvelles menaces, pour elle c’est "business-as-usual".

"Je travaille comme çà depuis 26 ans, et cela fait 12 ans que je suis protégée par des gardes du corps" explique Adela Navarro Bello, directrice générale de Zeta , pour qui cette menace d'une attaque imminente n’est pas nouvelle : "Je suis fier de dire que nous avons l’équipe de journalistes la plus courageuse de la région, et ils ont juste continué leur travail comme d’habitude".

"Quelques semaines avant ces nouvelles menaces, des journalistes d’autres rédactions nous ont révélé que des gens travaillant pour l'État de Basse-Californie leur avaient proposé de l’argent pour lancer une campagne de dénigrement contre moi et le journal, mais nos collègues ont refusé."

Elle faisait référence à des fonctionnaires travaillant au bureau du gouverneur de Basse-Californie, Francisco Vega Lamadrid, qui, comme je l'ai déjà raconté, fait partie d’un groupe d’une demi-douzaine de gouverneurs mexicains qui font face à des scandales et à des allégations d'enrichissement illicite.

Navarro Bello, originaire de Tijuana, est devenu la première femme rédactrice en chef de ce petit journal quand elle avait une vingtaine d’années, elle a prouvé depuis qu’elle défendait avec courage la liberté de la presse au Mexique. Elle a remporté l’International Press Freedom Award en 2007 comme le fondateur du journal avant elle, qui avait lui aussi reçu des prix.

"Ils veulent nous faire taire avec des balles" avait-elle-dit après avoir reçu ce prix. "Le gouvernement n'essaie pas toujours de museler directement la presse, mais il est souvent incapable (ou il refuse) de lutter contre la violence et l'insécurité, ce qui en fait un complice silencieux."

"Au Mexique, le plus grand ennemi d'une presse libre c’est la double contrainte exercée par des autorités corrompues, et par le crime organisé, qui aboutit à l'impunité" dit-elle.

Les fenêtres de son immeuble comme celles de ses bureaux sont équipées de vitres pare-balles, mais malheureusement ses journalistes n’échappent pas aux balles.

En 2004, co-rédacteur en chef du journal, Francisco Ortiz Franco, a été assassiné en plein jour, devant ses deux enfants, à deux pâtés de maisons d’un commissariat de police de Tijuana. Il avait pris une semaine de congé pour pour soigner une paralysie faciale sans doute due au stress. Il a été tué en sortant de chez médecin. Le lendemain, deux rédacteurs du journal ont démissionné.

Les meurtres ont été commandés par l'un des sept frères et sœurs d’Arellano Felix du cartel de Tijuana, en représailles de la publication de photos du FBI par le journaliste dans Zeta, qui prouvaient que les dirigeants du cartel de Tijuana et ses membres utilisaient des plaques de police officielles.

***

L’immeuble des bureaux  de Zeta est situé dans une rue résidentielle, près de la maison et des bureaux de l'ancien maire de Tijuana Jorge Hank Rhon - un magnat, qui possède un casino, tout en étant l'héritier de l'influence politique de son père, un "dinosaure" du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), qui a régné sur le Mexique pendant plus de sept décennies consécutives. Son père a été maire de Mexico, gouverneur de l'État de Mexico, secrétaire au tourisme,et  secrétaire à l'agriculture au cours de sa carrière politique.

 
Commentaires

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  • Par zouk - 13/12/2016 - 07:31 - Signaler un abus Journaliste à Tijuana

    Quel courage il leur faut, même sous protection policière, probablement douteuse comme chacun sait.

  • Par christophe7307 - 13/12/2016 - 12:12 - Signaler un abus les fautes !!!!!

    J'adore lire Atlantico, mais que de fautes

  • Par Paul Emiste - 13/12/2016 - 15:35 - Signaler un abus Sombrero bas!

    Il y a des journalistes qui en ont! Bravo!

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Andrea Noel

Andrea Noel couvre l'actualité du trafic de drogue, et l'activité des cartels. Elle est basée à Mexico

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