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Le capitalisme financier a vécu l'équivalent de sa chute du mur de Berlin avec la crise de 2008 et personne ne s'en est encore vraiment rendu compte

Dans une nouvelle publication, l'économiste et politologue Dani Rodrik indique que la montée des populismes pose un défi aux dirigeants actuels, ceux ci devant agir pour rééquilibrer les excès de l'économie mondiale et notamment de la mondialisation.

Onde de choc

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Le capitalisme financier a vécu l'équivalent de sa chute du mur de Berlin avec la crise de 2008 et personne ne s'en est encore vraiment rendu compte

Atlantico : En quoi la crise de 2008 peut-elle être perçue comme un choc comparable, pour les relations internationales, à la chute du mur de Berlin ? Comment expliquer qu'un tel choc n'ait, pour le moment, pas enfanté d'un renouveau du modèle de développement, de la part des dirigeants du "courant dominant" ?

Rémi Bourgeot : Dani Rodrik, que vous mentionnez, est non seulement un des meilleurs économistes de la scène mondiale, mais aussi un des plus cohérents. Il analyse la tension entre développement économique et mondialisation productive depuis ses premières recherches, en ayant recours à un schéma clair et surtout réaliste, centré sur le fonctionnement de long terme du capitalisme. La crise de 2008 est advenue au terme d’une longue dérive qu’un certain nombre d’observateurs avaient souligné vingt ans plus tôt. Il faut également relire le regretté Paul Bairoch, disparu à la fin des années 1990 mais dont les textes sur la mondialisation, dans une perspective d’histoire longue du capitalisme, pourraient avoir été écrits hier.

La comptine de la mondialisation heureuse portée par le courant Clinton-Blair à la même époque a relevé d’une fuite en avant alors que tous les éléments du déraillement du système économique global étaient déjà en place : creusement continu des déséquilibres commerciaux et financiers compensé entre deux crashes par la mobilité des capitaux et l’innovation financière, bureaucratisation des grandes économies sous couvert de bond en avant post-industriel, etc.

Le choc de 2008 a détruit ces illusions en profondeur aussi bien pour les populations que pour de nombreux analystes lucides. Le monde intellectuel anglophone en particulier a, sans le clamer haut et fort, commencé à revoir sa vision des marchés et des équilibres mondiaux. Cette prise de conscience, bien que profonde sur la plan intellectuel, bute néanmoins contre un appareil politique et académique assez inerte.

La question de la réindustrialisation et de la relocalisation productive est néanmoins de plus en plus centrale dans les débats. En Europe, les débats ont tendance à être étouffés par le ressassement permanent des questions institutionnelles européennes. Aux Etats-Unis, on entend encore souvent les professions de foi très audibles des économistes nostalgiques du thème de la mondialisation heureuse, mais cela ne signifie pas que ceux-ci soient encore pris au sérieux, contrairement justement à quelqu’un comme Dani Rodrik à Harvard. Le clivage politique phénoménal qui caractérise la présidence Trump ne doit pas cacher une remise en cause beaucoup plus générale du cadre économique, que l’on retrouve non seulement dans une frange croissante du Parti démocrate mais aussi jusqu'à Wall Street et dans la Silicon Valley.

Nicolas Goetzmann : L’idée développée par Rodrik est simple ; les dirigeants politiques classiques (le courant dominant) n’ont toujours par pris en compte la mesure du choc consécutif à 2008, et ont été incapables d’apporter des réponses permettant d’en effacer les effets. Pourtant, par sa nature et sa durée, la crise de 2008 peut être comparée à celle de 1929. C’est-à-dire un énorme choc négatif de la demande. Il est d'ailleurs probable que le jugement qui sera porté dans le futur, sur ce qui a été fait depuis 10 ans, sera plus sévère que pour la crise de 1929, puisque les réactions ont été faibles et tardives de la part des autorités. Et pourtant, à l’inverse de 1929, il y avait un précédent, il n'y avait donc aucune excuse à ne pas agir de façon adéquate.

Le précédent de 1929 est intéressant car il permet de segmenter les séquences. Le libéralisme, dans sa version des XVIIIe et XIXe siècles, s'est véritablement échoué sur 1929, pour muter en une nouvelle forme, un capitalisme "intégré", qui laissait une plus grand rôle à l'État, en se reposant sur les notions de plein emploi et de modèle social. Puis, ce capitalisme intégré a laissé place à un renouveau « libéral », d’où l'appellation de "néolibéralisme", à la charnière des années 70 et 80, lors de la crise dite de "grande inflation". Et c'est cette forme de "néolibéralisme" qui s'est effondrée en 2008 et qui appelait, elle aussi, une mutation, une refondation, qui, il est vrai, n'a pas eu lieu.

Le capitalisme se transforme au fil des crises, et sa version du XXIe siècle tarde à apparaître. C’est cette inaction qui ouvre la voie à toutes les contestations et à la montée des populismes.

Le débat académique existe mais il n’y a pas de réelle transformation en cours. Tout reste à faire.

Évidemment, ce qui est préoccupant, c'est le niveau de conformisme des élites politiques qui ne semblent pas avoir pris en compte l'ampleur du choc, tout en observant la poussée populiste les bras ballants. Ce déni s'observe très simplement en constatant que les propositions faites, en termes de réformes, correspondent bien plus aux défis rencontrés avant crise, qu'après la crise. Rien ne s’est passé.

Quelles sont les symptômes encore perceptibles de la crise de 2008 ? Quelles sont les failles principales des modèles qui ont conduit précisément à cette crise ? 

Rémi Bourgeot : Aussi spectaculaire qu’ait été le crash de 2008, le système économique mondial n’a pas sensiblement changé depuis. Naturellement, nombreuses sont les traces de la crise : l’inflation basse, la compression salariale, la stagnation de la productivité, les prix des matières premières, le recul du commerce mondial, le chômage encore élevé dans certains pays avec le déclassement d’une génération, etc. En termes de symptôme précisément, la conjoncture mondiale est toujours adossée à une succession de bulles de crédit. Celles d’avant 2008 étaient également soutenues par la politique monétaire, mais de façon plus implicite. Alan Greenspan, même dans les périodes d’euphorie et de croissance insouciante, restait préoccupé par le spectre de la déflation, dans le contexte de la pression exercée par l’abaissement des coûts mondiaux. Depuis la crise, nous sommes entrés dans une nouvelle ère de dépendance à l’action des banques centrales, avec taux nuls voire négatifs et programmes d’achats massifs, certes nécessaires en période d’atonie mais qui décuplent la logique d’une croissance portée à bout de bras par la stimulation monétaire.

 
Commentaires

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  • Par Ganesha - 10/09/2017 - 11:20 - Signaler un abus ''En même temps il

    Bravo et merci à Atlantico pour ce superbe article ! Un véritable bijou ! En fait, ces auteurs adoptent le point central de la ''philosophie macronienne'', le fabuleux concept du ''en même temps'' ! Si on lit les discussions quotidiennes sur ce site, on constate que certains (dont je fais partie) annoncent perpétuellement un effondrement du Capitalisme, similaire à celui du Mur de Berlin en 1989. Mais d'autres (à mon avis, légèrement aveugles et séniles) osent affirmer l'hypothèse absurde que l'Europe occidentale est gouvernée par des communistes depuis depuis la Libération, et que les problèmes ont une cause unique : le Socialisme ! Un simple examen du nom des différents dirigeants qui se sont succédés à la tête de notre pays depuis au moins 1958 suffit pourtant à prouver que ces charmants intervenants, probablement atteints d'Alzheimer, ont perdu tout contact avec la réalité. T

  • Par Ganesha - 10/09/2017 - 11:20 - Signaler un abus ''En même temps il

    Bravo et merci à Atlantico pour ce superbe article ! Un véritable bijou ! En fait, ces auteurs adoptent le point central de la ''philosophie macronienne'', le fabuleux concept du ''en même temps'' ! Si on lit les discussions quotidiennes sur ce site, on constate que certains (dont je fais partie) annoncent perpétuellement un effondrement du Capitalisme, similaire à celui du Mur de Berlin en 1989. Mais d'autres (à mon avis, légèrement aveugles et séniles) osent affirmer l'hypothèse absurde que l'Europe occidentale est gouvernée par des communistes depuis depuis la Libération, et que les problèmes ont une cause unique : le Socialisme ! Un simple examen du nom des différents dirigeants qui se sont succédés à la tête de notre pays depuis au moins 1958 suffit pourtant à prouver que ces charmants intervenants, probablement atteints d'Alzheimer, ont perdu tout contact avec la réalité. T

  • Par Ganesha - 10/09/2017 - 11:23 - Signaler un abus ''Embrassons-nous Folleville'' ?

    Eh bien, par un tour de force dialectique ce texte réussit le miracle : nous affirmer que notre système économique est ''en même temps'' libéral et centralisé, ''en même temps'' capitaliste et communiste ! Allons-nous assister à une grande réconciliation généralisée des commentateurs d'Atlantico ? ''Embrassons-nous Folleville'' ?

  • Par cloette - 10/09/2017 - 13:14 - Signaler un abus il ne faut pas confondre

    (pour Ganesha) , le capitalisme qui est naturel ( loi de l'offre et de la demande), et la financiarisation de l'économie globalisée qui en effet va fournir sans doute encore des crises, jusqu'à ce que le système explose .

  • Par ajm - 10/09/2017 - 17:04 - Signaler un abus Capitalisme en "nouvelle" mutation.

    Bourgeot essaye de faire comprendre qu'au delà des concepts macro qui president à la mondialisation commerciale et financière, il y a une foule de réalités industrielles et techniques qu 'une analyse plus ciblée permet de mettre en evidence et qui expliquent par exemple la formidable resilience de certaines structures nationales comme le capitalisme rhénan (Allemagne, Suisse..) mélange de tradition familiale , de sens du produit et la technique, couplé avec des administrations "bienveillantes" et pragmatiques. Le capitalisme a été pris en otage par des idéologues qui sont loin de la réalité de terrain , qui ne raisonnent qu'à partir des decisions attendues des banques centrales , nouvelle illusion technocratique d' une planification financière quasi divine et sacralisee, et qui , à certains égards, sont le pendant des songes creux socialistes calamiteux. Peu à peu, par capillarité itérative, il est probable que l'on.va s'acheminer vers un.recentrage du capitalisme sur de grandes régions plus homogènes, avec de nouvelles règles du jeu négociées et plus réalistes. C'est un peu compliqué à comprendre pour certains habitués un peu simplets qui ont du mal à sortir du système binaire

  • Par vangog - 10/09/2017 - 21:24 - Signaler un abus Parfaitement d'accord avec Rémy Burgeot!

    il est remarquable que Dany Rodrick parvienne, scientifiquement, au même constat qu'a réalisé le Front National et y apporte les mêmes solutions: reinsustrialisation et relocalisation productive! Les patriotes FN ont, depuis longtemps, dénoncé la financiarisation de l'économie qui n'a rien à voir avec le libéralisme intelligent, mais produit plutôt un mixe entre ultra-socialisme bureaucratique et capitalisme de connivence (ultra-libéralisme). Cette symbiose des deux extrêmes est léthale pour l'économie, car elle ampute totalement l'identité créatrice et novatrice. La crise de 2008 aurait pu être le catalyseur d'une remise en question profonde de ce capitalisme de connivence mondialisé, mais les petits soldats de la BCE ont nourri cet ultra-libéralisme malsain en rachetant massivement les bons du trésor et les dettes pourries des banques. Quelle était la solution? Laisser les banques faillir "libéralement", aider les petits porteurs, et assainir le marché financier. Les technocrates ont préféré faire l'inverse: tout faux! Les banques ont été sauvées, mais les petites et moyennes entreprises ont trinqué, et la créativité s'est tarie avec le socialisme...

  • Par Deneziere - 10/09/2017 - 23:04 - Signaler un abus "Capitalisme intégré" ? On a déjà donné. Merci.

    "Capitalisme intégré" nous dit Goetzmann. Oui, mais qui intègre qui ? Le modèle rhénan évoqué dans l'article est très bien connu en France depuis des décennies. Pourquoi n'est-il pas transposable ? Parce que dans ce modèle, ce n'est pas l'état qui domine ! Et non.... Dans le capitalisme intégré à la française, c'est l'état qui mène la danse parce qu'il paraît - dixit Mareine La Pine pendant la campagne, que "sans l'état, c'est la chienlit". Résultat des course, grâce au dirigisme socialo-étatique (de droite comme de gauche), on a assisté à une suite ininterrompue de fiascos technocratiques dans absolument TOUS les domaines et de fleurons industriels en déroute qui passent sous pavillon étranger depuis 40 ans. Point d'orgue avec le triple A de Flamby : Alsthom, Alcatel, Areva. Aujourd'hui, c'est le désert, et pour longtemps. Comme le dit ajm, le capitalisme va muter dans des régions qui sont plus aptes à le pratiquer, et les autres vont tirer la langue. En Europe, cette région, c'est l'arc Rhénan, auquel on peut adjoindre l'Italie du Nord et Londres. La crise de 2008, intellectuellement, c' est passionnant. Mais en France, on allait déjà dans le mur bien avant qu'elle ne se produise

  • Par Ganesha - 11/09/2017 - 08:47 - Signaler un abus Napoléon

    Comme le précise très bien Nicolas Goetzmann dans le dernier paragraphe (page 3), le capitalisme ''intégré'', ''rhénan'', c'est la social-démocratie... qui a très bien fonctionné pendant les Trente Glorieuses ! Mais, pour info, tout a changé en 1970, avec la ''revanche des riches sur les pauvres'' qu'ont initié Reagan-Thatcher ! Autrefois, les asiles psychiatriques étaient remplis de malades qui se prenaient pour Napoléon. Ici, sur Atlantico, nous avons des gentils papys qui se prennent pour Francis Bouyges, Bernard Arnault ou mme Bettencourt ! Ils prennent la défense de tous les excès du capitalisme financier, et de ses merveilleuses bulles, en nous racontant des carabistouilles...

  • Par Ganesha - 11/09/2017 - 09:01 - Signaler un abus Aigreurs d'estomac

    Si vous avez lu cet article, vous aurez remarqué qu'il est très ''keynesien'' : on y parle beaucoup de pauvreté, de travailleurs précaires, d'accroissement des inégalités. Je sais que ce genre d'arguments donne des aigreurs d'estomac à de nombreux abonnés de ce site ! Vous devriez consulter votre médecin : désormais, on guérit définitivement l'ulcère gastrique avec 10 jours d'antibiotiques. Pour ce qui est des projets d'avenir, il semble que ce sera la ''flexi-sécurité'', un ''mélange'' de liberté d'entreprendre et de Revenu Universel. Il faudrait probablement aussi instaurer un ''patrimoine maximum'' ! Mais rassurez-vous, chers lecteurs, son montant sera largement supérieur à votre ''petit magot'' !

  • Par kelenborn - 12/09/2017 - 07:48 - Signaler un abus ben

    Il faudrait demander à madame Riocreux qui croupit chez LOUSEUR d'analyser l'atlanticolangue plutôt que celle des merdias! Car Ganesha et Vangogh, qui font à mon sens des progrès étonnants ( Brighelli peut remballer son bonnet d'âne et s'en faire un caleçon (tiens une idée-couper les oreilles pour laisser passer les jambes)) sont inventifs au point que l'académie devrait s'intéresser à leurs néologismes et bons mots!!! Hein Frankencroute, ça te réveillerait !

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Rémi Bourgeot

Rémi Bourgeot est économiste, chercheur associé à l’IRIS et spécialiste des marchés de capitaux. Il a poursuivi une double carrière de stratégiste de marché dans le secteur financier et d’expert économique sur la zone euro et les marchés émergents pour divers think tanks.

Sur la zone euro, ses études traitent des divergences économiques, de la BCE, du jeu politique européen, de l’Allemagne et des questions industrielles.

Parallèlement à ses travaux, il enseigne l’économie de l’Union européenne dans le cadre de l’IRIS-Sup. Il est diplômé de l’Institut supérieur de l’aéronautique et de l’espace (SupAéro) et de l’Ecole d’économie de Toulouse.

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Nicolas Goetzmann

Nicolas Goetzmann est responsable du pôle Economie pour Atlantico.fr.

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