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"Nous avons tourné la page de 30 ans d'inefficacité" : ces "détails" encore à régler pour qu'Emmanuel Macron allie les résultats à la parole

En chute dans les sondages après trois mois à l’Elysée, le chef de l'Etat a accordé un entretien-fleuve au magazine Le Point. L’occasion de revenir sur les polémiques de l’été, d’esquisser sa feuille de route....et tenter de reprendre la main.

Robin des bois à l’envers ?

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"Nous avons tourné la page de 30 ans d'inefficacité" : ces "détails" encore à régler pour qu'Emmanuel Macron allie les résultats à la parole

Atlantico : Suite à une forte baisse de sa popularité au cours de ces derniers mois, mesurée par plusieurs instituts de sondage, Emmanuel Macron tente de reprendre la main au travers d'une interview donnée à l’hebdomadaire Le Point de ce 31 août. ​Si l’exécutif semble mettre en cause des problèmes de communication, le problème de fond ne peut être écarté. Que peut faire Emmanuel Macron pour donner un nouvel élan à son quinquennat ?  

Nicolas Goetzmann : C'est le premier enseignement de cette interview donnée au Point : le contexte.

Face à une forte baisse de sa popularité, Emmanuel Macron veut "expliquer" son projet aux Français. Le signal donné est donc de dire "si ma popularité baisse, c'est parce qu'ils ne m'ont pas compris". Le second enseignement, c'est que la lecture est monotone, et il faut le dire, un peu ennuyeuse. Le niveau de conformisme de la pensée exposée est un choc en lui-même.

L'exposé relatif à la loi travail est un bon exemple. Emmanuel Macron fustige les commentateurs qui n'ont pas la hauteur de vue nécessaire à la compréhension de son projet, il prend alors le temps d'inscrire cette réforme dans un objectif de long terme. Et là, lorsque l'on découvre ce qu'est l'objectif qui mérite autant d'efforts, nous lisons "la libération des énergies" : un vrai discours de golfeur du samedi matin, pour atteindre un même niveau de caricature. La libération des énergies, c'est l'équivalent de la "fée confiance", qui a été si largement moquée aux États Unis. Et cela marque une personnalité qui, on le voit dans un autre passage, s'est enfermée dans l'idéologie. Cet extrait le démontre "Il faut regarder les choses en face: nous sommes la seule grande économie de l'Union européenne qui n'a pas vaincu le chômage de masse depuis plus de trois décennies".

Le président répète ici ce qu'il avait déjà indiqué la semaine passée, alors qu'il s'agit clairement d'une erreur. Les grands pays européens, en excluant le Royaume Uni, qui dispose de sa monnaie, ce sont : l'Allemagne (moins de 4% de chômage), la France (plus de 9%), l'Espagne (17%) et l'Italie (11%). L'anomalie n'est donc pas française, mais allemande, aucune autre "grande économie" ne s'est débarrassée de son chômage de masse. Et si l'on souhaite être rigoureux, en évitant de comparer les pays entre eux, on doit voir la zone euro comme ce qu'elle est ; un ensemble. Et on y constate un taux de chômage supérieur à 9%. Le problème découle donc de la gestion économique de la zone euro, et non d'un pays en particulier. Le fait de refuser de voir cette réalité et d'exposer une croyance infondée comme diagnostic prioritaire montre bien qu'il ne s'agit pas d'un pragmatisme découlant des faits, d'un contexte, mais bien d'une idéologie. Quand on a un marteau dans les mains, on voit des clous partout, pour rester dans les poncifs.

Cette interview ne fait donc que confirmer la direction prise par ce quinquennat. Une politique qui correspond en tous points à ce qui a déjà été proposé depuis 30 ans. Une pensée conforme. Et pourtant Emmanuel Macron dit "Nous avons tourné la page de trois décennies d'inefficacité pour nous engager sur la voie de la reconstruction qui permettra la réconciliation". Outre l'arrogance métallique dont il fait preuve à l'égard de ses prédécesseurs, on se demande quelle est la cible de cet attaque. La construction européenne et la mise en place de la monnaie unique au cours de ces 30 dernières années ? C'est ça l'inefficacité ?

Une "reprise en main" aurait pu consister en un changement de ligne politique, ce qui peut toujours arriver, il n'y a pas de raison de penser qu'Emmanuel Macron est incapable de changer d'avis. Mais lorsqu'il évoque la notion de "monde libre", qui surgit tout droit d'un vocabulaire des années 80, on se prend à douter.

Erwan Le Noan : Pourquoi Emmanuel Macron est-il devenu "impopulaire" ? Pour trois raisons au moins. D’abord, parce qu’il a été élu avec 18% des voix des inscrits au 1er tour : cela ne l’empêche pas de gouverner (et ne le rend pas moins légitime à le faire), mais rappelle que le socle d’électeurs qui adhèrent parfaitement à sa candidature est faible.

Ensuite, parce qu’il a promis un forme de « rupture », de basculer d’un ancien monde à un nouveau… et qu’en pratique on ne voit rien venir. Les réformes économiques qu’il propose sont souvent intéressantes, mais elles ne sont pas des réformes radicales, de "transformation" ; ce sont des amendements au modèle social-démocrate d’Etat Providence, une forme de continuation de la politique de Manuel Valls.

Enfin, parce que les premières annonces se sont perdues en se transformant dans l’énonciation d’une liste de mesures technocratiques arides qui font des mécontents : leurs victimes, qui découvrent qu’elles vont être affectées alors que le discours d’En Marche pendant la campagne consistait un peu à promettre la réforme sans douleur. Les annonces se sont perdues aussi parce qu’elles ne s’inscrivent dans aucun discours d’ensemble : aucun projet de société n’en ressort.

Pour reprendre la main, Emmanuel Macron semble dès lors avoir deux pistes : d’abord, réformer pour de vrai, quitte à être impopulaire, pour avoir des résultats rapidement (les Français jugeront sont mandat sur pièces !) ; ensuite, faire un travail d’explication de son action. A ce titre prétendre qu’il met en œuvre une "transformation" de la société pourrait rapidement trouver ses limites, car ce n’est pas ce qu’il fait.

Christophe De Voogd : Les "problèmes de communication", c’est de bonne guerre ! Depuis que je suis la vie politique française, c’est-à-dire depuis quelques décennies, c’est l’argument habituel des gouvernants en difficulté. Il y a une part de vérité en ce sens que « le message ne passe pas ». Mais encore faut-il qu’il y ait message. Le problème est  à chaque fois le même : soit incompétence, soit routine, soit peur de l’opinion, les gouvernants hésitent à envoyer un message clair et demandent à leurs communicants de mettre en musique un récit inexistant. Le problème d’Emmanuel Macron est différent : il a la compétence, il a (et comment !) brisé la routine et il sait, en disciple de Paul Ricoeur ce qui constitue un bon récit. 

Toutefois il a longtemps hésité, cette fois en disciple de Mitterrand, à sortir des ambiguïtés de la campagne (le fameux « en même temps » qui rappelle le « ni-ni » mitterrandien) qui lui ont valu le succès : mais un succès par défaut avec une adhésion historiquement basse à son programme. Il faut maintenant passer de la conquête du pouvoir à l’exercice du pouvoir, comme disait Blum. Et c’est là la difficulté. Mais la grande qualité du nouveau président, démontrée tout au long de la campagne, est sa remarquable réactivité. Machiavélien au sens vrai du terme, parce que là encore il a étudié de près Machiavel, il sait réagir très vite aux opportunités comme aux défis de « Dame Fortune ». Son discours devant les Ambassadeurs avec des paroles fortes sur le « terrorisme islamiste » ou la « dictature » au Venezuela le démontrent, tout comme l’interview au Point.

Emmanuel Macron est parvenu, au fil de la campagne, et au cours de ses premiers mois à l'Elysée, à incarner une différence, mais sans parvenir à définir cette différence. Selon les instituts de sondage, cette "différence" serait en passe de créer une image de "Président des riches". Que peut faire Emmanuel Macron, aussi bien en termes politiques qu'économiques pour éviter de laisser installer une telle image dans l'opinion ? 

Erwan Le Noan : Cette image lui a été accolée par l’extrême gauche qui surfe sur un discours malheureusement populaire en France (la haine du riche) et sur une stratégie populiste. Comme si prendre des mesures favorables à « l’argent » était faire le jeu des riches ; alors que leur but est de bénéficier à l’ensemble de l’économie. Comme si baisser la fiscalité allait coûter à l’Etat, alors qu’en réalité cela consiste à laisser aux Français leur argent, à leur en prendre moins (l’argent n’est pas le bien de l’Etat !).

Le problème du gouvernement, c’est qu’il n’a pas suffisamment pris en compte les "victimes" de ses réformes (ou montré qu’il le faisait) : en conséquence, il est facile de lui rétorquer qu’il fait le malheur des plus fragiles. Ensuite, il n’a pas su inscrire ses projets de réformes dans un discours porteur d’un projet de société : personne ne comprend bien pourquoi on fait telle réforme ou telle autre.

Par exemple, les APL : économiquement, il est rationnel de les baisser car elles ont certainement plein d’effets négatifs sur le marché de l’immobilier, qui nuisent aux plus fragiles. Mais les baisser de 5 euros sans explication a donné l’impression que le gouvernement le faisait uniquement pour faire des économies ou se conformer à un traité européen : c’est idiot, on ne fait pas de la politique pour se conformer à un texte de droit. On fait des économies, parce que c’est bon pour la société, les entreprises, les citoyens, précisément l’objectif du traité de Maastricht ; on réforme les APL pour proposer une nouvelle politique du logement, qui puisse aider les plus fragiles. Mais le gouvernement n’a rien laissé voir de tout cela.

Christophe De Voogd : Dans un pays aussi égalitariste (pour ne pas dire envieux)  que la France, le risque est considérable. Il a « tué » Nicolas Sarkozy, pourtant bien mieux élu en fait (car par adhésion) et bien plus populaire en début de mandat que le nouveau président. Pire encore, et je vois le thème se profiler de France insoumise au FN, Emmanuel Macron pourrait être taxé de président de « l’oligarchie administrativo-financière » que son parcours personnel incarne et qui serait du pain béni pour la rhétorique populiste.

 
Commentaires

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  • Par Jardinier - 31/08/2017 - 11:04 - Signaler un abus Christophe De Voogd est séduit.

    :D

  • Par Atlante13 - 31/08/2017 - 11:27 - Signaler un abus Je suis surpris,

    en lisant les divers commentaires, tous parlent de "la campagne" de Macron, mais personne ne parle plus de la campagne des médias, de leur complète implication pour Macron. Ce n'est pas Macron qui a fait campagne, ce sont les grands lobbyistes financiers. Faut-il aussi rappeler les brûlots sociaux allumés par les séides macédoniens, cette caste prétentieuse spoliatrice de haut-fonctionnaires et de magistrats encartés qui ont manipulé les français, et aujourd'hui redevenus si silencieux. Le premier imbécile venu pourra toujours vous dire : vous êtes vraiment trop c**s pour comprendre ma pensée. Et Macron ne s'en prive pas. Sauf que hors de nos frontières il se fait maltraiter et traiter de tous les noms d'oiseaux sans qu'il réagisse, mais nos toujours si fidèles médias s'arrangent pour escamoter les passages et retours si peu flatteurs. Macron, c'est un vide sidéral, avec en même temps un culot pharaonique, et ça plait à nos soi-disant élites bobos. Et ça plait aussi à nos magistrats, qui trouvent "normal"de dépenser 3 millions d'euros pour faire des "travaux" chez sa compagne, sans impact fiscal. 3 millions de travaux, vous pouvez imaginer ce que ça peut être? moi non.

  • Par pasdesp - 31/08/2017 - 11:34 - Signaler un abus Bravo Altante 13!

    En plus ;Nous avons touné la page à 30 ans d'inéfficacité: sidérant d'égocentrisme et de narcissisme Il y a chez Macron une dimension de trouble pathologique

  • Par cloette - 31/08/2017 - 12:40 - Signaler un abus meuh non

    il n'a pas tourné la page de l'inefficacité, tout porte à croire le contraire surtout sa prose qu'elle soit écrite ou orale .La vérité est que ce ne sont pas l'immigration de masse , ni le sociétal nouveau, ni lui qui résoudront le problème de la croissance qui va être en berne pendant vingt ans ( au moins) , l'Allemagne est dans le même bateau, attendons la crise mondiale qui ne saurait tarder , et préparons nous à manger notre pain noir .Si ça va mieux en ce moment en tout cas, ce n'est pas de son fait ( ni non plus celui de Hollande) , En économie globale , tout est compliqué ! et dans ces cas là il faut une pensée simple nette claire et précise et non "complexe "ce qui ne veut rien dire d'autre que brouillonne et confuse .

  • Par vangog - 31/08/2017 - 13:54 - Signaler un abus L'efficacité se mesure aux résultats!

    avec 35000 chômeurs supplémentaires le mois dernier, et une augmentation régulière du chômage depuis le début de l'année, la porte de l'inefficacité reste, malheureusement, ouverte. Macron-Rothschild est le digne successeur de Flamby-le-menteur: tout dans la thatche, rien dans les faits!

  • Par BABOUCHENOIRE - 31/08/2017 - 14:13 - Signaler un abus Pourquoi vouloir voir ou comprendre le programme de

    Macron, durant sa campagne il a toujours dit qu'un programme cela servait à rien, il a fallu le torturer pour lui en faire donner un ersatz. De toute manière sa pensée est tellement sublime que même lui n'arrive pas toujours à la suivre, il dit tout et son contraire et à chacun de prendre ce qu'il veut. Sa philosophie politique ou programme peut se résumer à : bande d'ignares laissez moi faire, sans vous poser de question , moi je sais ce qu'il vous faut et vous allez voir ce que vous allez voir. Mais en vérité il n'y a pas par grand chose de neuf et après il et ses encenseurs s’étonnent de la chute .

  • Par gerint - 31/08/2017 - 14:28 - Signaler un abus Macron n'est qu'un gros tas de vanité

    une tête à claques à fond vide en effet, Atlante13, qui je pense se contrefiche des Français mais ne pense qu'aux financiers et lobbies qui l'ont porté au pouvoir et aux bénéfices personnels qu'il peut en tirer.

  • Par Anouman - 31/08/2017 - 18:52 - Signaler un abus Page

    Il aurait pu dire 40 ans d'inefficacité, mais va pour trente. Sauf qu'il ne fait qu'ouvrir un nouveau chapitre puisqu'il gère en partie sa succession. Quant à son projet, il n'a pas trop intérêt à l'expliquer car il pourrait y avoir plus de gens à comprendre que c'est juste un bricolage incohérent.

  • Par cloette - 31/08/2017 - 19:11 - Signaler un abus Mais oui

    comme le dit si bien Gerint , il fait ce que veulent les lobbies, et bien sûr y trouve son compte. Les Français sont le dernier de ses soucis , si les trois dernières décennies ont été inefficaces, c'est donc que les lobbies n'ont pas assez été écoutés ? qu'on a trop pris soin des Français ? Je ne le crois pas un seul instant ,donc il va continuer dans la même voie en changeant l'enveloppe, c'est à dire en pensant que lui en paquet cadeau est plus joli , c'est là qu'il se trompe, c'est bien pire , on regrette, le quinquennat Sarkozy, on regrette Chirac, et qui l'eût cru, on ne va pas tarder à regretter Hollande ; Tristes latitudes (non tropicales ) pourtant !

  • Par totor101 - 03/09/2017 - 11:24 - Signaler un abus 30 ans et plus ...

    Bravo Altante 13 On peut également noter que pendant ces 30 ans, Macron a été au pouvoir .... Alors qu'a t'i fait de constructif ? ? ? ? Il est à la botte des lobbys et du graaand capital ....................

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Erwan Le Noan

Erwan Le Noan est consultant en stratégie et président d’une association qui prépare les lycéens de ZEP aux concours des grandes écoles et à l’entrée dans l’enseignement supérieur.

Avocat de formation, spécialisé en droit de la concurrence, il a été rapporteur de groupes de travail économiques et collabore à plusieurs think tanks. Il enseigne le droit et la macro-économie à Sciences Po (IEP Paris).

Il écrit sur www.toujourspluslibre.com

Twitter : @erwanlenoan

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Nicolas Goetzmann

Nicolas Goetzmann est responsable du pôle Economie pour Atlantico.fr.
 
Il est l'auteur chez Atlantico Editions de l'ouvrage :

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Christophe de Voogd

Christophe de Voogd est normalien et docteur en histoire, spécialiste des idées et de la rhétorique politiques qu’il enseigne à Sciences Po et à Bruxelles. Dernier ouvrage paru : « Réformer : quel discours pour convaincre ? » (Fondapol, 2017).

Spécialiste des Pays-Bas, il est l'auteur de Histoire des Pays-Bas des origines à nos jours, chez Fayard. Il est aussi l'un des auteurs de l'ouvrage collectif, 50 matinales pour réveiller la France.

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