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Aveuglement collectif : 5 menaces pour notre futur déjà parfaitement identifiables mais contre lesquelles on ne fait rien

Mutations génétiques, prolifération nucléaire, obsession du rationnel... De nombreuses dérives liées à la technologie (mais pas que) risquent de déstabiliser l'avenir. Et si ces dernières sont visibles comme un éléphant dans un couloir, la société n'est pas forcément préparée à les affronter.

No future

Publié le

Une société qui se déracine par l'obsession du rationnel

Par Michaël Dandrieux

L’empire de la raison, qui a produit les grandes merveilles de la santé et du voyage spatial, nous a aussi mené à vivre dans un monde désenchanté, asséché, et qui certains jours peut même sembler inhabitable. Selon Jung, l’une des menaces qui pèsent sur l’homme est qu’il s’interdise une connaissance de lui-même et de sa vie, sous prétexte que cette connaissance n’est pas scientifique. Dire non à la science, c’est scier la branche sur laquelle nous sommes assis. Mais une partie ce qui anime nos actes provient de ces régions intérieures, et elles s’adressent à nous de manière énigmatique, mais familière, si on sait les recevoir.

Il est possible que les nombreuses crises et les nombreuses peurs qui secouent nos sociétés soient le produit de cette séparation d’avec la part irrationnelle qui nous habite, et que le retour du jeu dans nos sociétés soient une tentative de reprendre contact avec l’ensemble des fonctions symboliques qui font que nous ne sommes pas seulement une espèce qui sait, mais une espèce qui sait qu’elle sait.

Dans ce que Carl Gustave Jung a écrit, on retrouve la préoccupation d'un homme qui sent que quelque chose, dans son époque, est néfaste au développement de ses contemporains. Jung était un psychanalyste doté d'une immense culture. Il consacra sa vie a essayer de comprendre l'âme humaine. Qu'est ce que c'est que l'âme ? Qu'est ce que c'est que la vie intérieure ? Il avait aussi une personnalité ambiguë, superstitieuse a l'occasion et parfois obscure. Jung accordait une grande importance aux émanations de notre inconscient, des choses personnelles dont nous ne savons pas qu’elles structurent nos actes quotidiens. Mais il pensait aussi qu’une grande partie de notre inconscient était une construction collective, et que nous partagions, sans le savoir, une connaissance immémoriale. Cet inconscient collectif, cette socialité souterraine, est une sorte de principe fondateur des sociétés, car il est tout ce qui nous rassemble et nous relie avant même que nous n’ayons ouvert la bouche : il est ce qui fait que nous nous "reconnaissons".

Jung avait découvert que les maladies qui affectaient ses patients trouvaient une partie de leurs causes dans l’environnement qui était le leur. C'est à dire qu'on ne tombe pas malade uniquement par conséquence d'une prédisposition génétique, ou d'une contamination, ou d'un traumatisme, mais que c'est l'ordre des choses en société qui est plus propice, à un moment donné de l'histoire, à ce qu'on rencontre la maladie. Une grande partie des malades, des gens fous et en peine qu’il soignait aurait pu ne pas tomber malade s’ils avaient vécu dans une autre société, ou si la société leur avait fourni d’autres conditions de vie.

Qu’est-ce que nous dit Jung. Il nous dit qu’une menace pèse sur ce moment de notre civilisation, parce que nous avons rassemblé les conditions propices à produire de la maladie mentale. Du malheur, du déracinement, des névroses, des compulsions, de la crise, du soulèvement. D’où viennent ces afflictions ? Elles sont l’effet pervers d’un long travail sur nous-mêmes. Nos certitudes nous avaient amenées à considérer la partie rationnelle de l’homme comme une partie supérieure, et à remiser tout ce qui relève de l’imaginaire, du flou, de la magie, vers un pan inférieur, enfantin, régressif. L’homme moderne est celui qui maîtrise la nature, et qui se maitrise lui-même. Nous savons aujourd’hui que cette part de nous qui est taquine, arraisonnée, joue une importance capitale dans notre équilibre. Elle nous permet par exemple d’accepter que certaines choses sont paradoxales ; et le paradoxe est le propre de l’expérience religieuse ("cela est impossible et pourtant cela est”). De même, nous redécouvrons qu’il faut laisser faire la nature, ou l’accompagner, plutôt que d’essayer de l’exploiter brusquement. Une société sans cette part d’irrationnel produit du mal-être et de l’agitation.

L’inconscient et l’inconscient collectif sont deux grandes découvertes du 20e siècle. On nous les présente à l’école, mais nous ne savons pas réellement ce qu’ils sont. Il est possible que nous nous soyons fermé les portes qui y mènent, en les jugeant contraires à la raison : le rêve ou encore les “imaginations" qui nous passent par la tête à tout moment de la journée et qui disparaissent aussi vite. Ce contre quoi la psychologie analytique nous met en garde, c’est la perte de contact avec cette partie de nous, qui entraîne aussi le contact avec la voix de la collectivité, avec notre mémoire mutuelle, avec notre histoire profonde. Non pas l’histoire des livres, qui se compte en siècles, mais l’histoire de l’espèce, qui est d’un âge immense.

 
Commentaires

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  • Par Benvoyons - 22/03/2015 - 11:11 - Signaler un abus Enfin voilà "un vent nouveau " Bravo Atlantico

    Ce matin 2 articles qui sortent vraiment du formatage habituel. Donc cette article et celui de Laurent Cohen-Tanugi.

  • Par Benvoyons - 22/03/2015 - 11:13 - Signaler un abus Enfin voilà "un vent nouveau " Bravo Atlantico

    Ce matin 2 articles qui sortent vraiment du formatage habituel. Donc cette article et celui de Laurent Cohen-Tanugi.

  • Par cloette - 22/03/2015 - 12:50 - Signaler un abus Excellente reflexion

    Juste il sur l'arme nucléaire , tel État à le droit de l'avoir et tel autre non, voilà qui est gênant , peut être justifié mais tut de même gênant

  • Par Bernard JOUËT - 22/03/2015 - 14:03 - Signaler un abus Parlez français, s'il vous plaît !

    Contrairement à l'anglais "future", qui est ambivalent, le nom commun français "futur" désigne un temps de la conjugaison, et uniquement cela. Pour désigner les lendemains qui nous attendent (ou nous menacent), on doit employer le mot "avenir"...

  • Par Perrolet - 22/03/2015 - 14:16 - Signaler un abus Attrition de l'intelligence

    Le recours systématique à l'informatique et à Internet, où on trouve le meilleur et surtout le pire, ne risque-t-il pas de provoquer une externalisation des fonctions cognitives (l'expression est de Michel Serres) ? Les exemples cités dans l'article sont pertinents mais le risque me paraît aller au-delà : nous n'avons plus besoin de faire fonctionner notre mémoire, il suffit d'interroger la machine . Pourquoi savoir compter ? Pourquoi réfléchir ? La machine fait tout mieux que nous.L'écriture, et bientôt la lecture, deviennent même inutiles et la Finlande a déjà supprimé l'apprentissage de la première des programmes scolaires.

  • Par Alexis Franco - 22/03/2015 - 14:22 - Signaler un abus @Perrolet

    Merci pour votre commentaire. Pour aller plus loin sur la réflexion que vous soulevez, je vous invite à lire une interview que nous avions réalisée l'an dernier avec M Dandrieux : http://www.atlantico.fr/decryptage/grand-trou-memoire-que-risquons-deleguer-toutes-nos-connaissances-machines-michael-dandrieux-941497.html

  • Par Benvoyons - 22/03/2015 - 15:04 - Signaler un abus Perrolet - 22/03/2015 14:16 Comment font les Astrophysiciens

    pour les études, pour l"étude du fond cosmique par exemple sans machines?????? posez la question a du sens, mais ne nécessite pas des réponses négatives et qu'une vision négative de l'évolution. La quantité de savoir dans l'ancien temps n'est plus le même maintenant donc forcément même si le livre est toujours un support la machine est nécessaire. Rien que pour avoir un accès rapide à l'ensemble des livres. Faire de la recherche implique une connaissance mais aussi une excellente mémoire car il faut tenir une stratégie,une réflexion,des analyses par rapport au support machine qui permet une recherche avec des options à 360° que l'homme ne peut faire par la multiplications des informations nécessaires.

  • Par bd - 22/03/2015 - 15:17 - Signaler un abus La peur du rationnel...

    Plutôt d'accord sur les 4 premiers volets de cet article mais ce dernier point sur la peur du rationnel me fait bondir! Nous sommes dans une confusion de genre. Où en serions-nous s'il n'y avait pas eu le siècle des lumières? Où en serions-nous si nos universités n'étaients pas "obsédées" par le rationnel? L'être humain ne sera jamais rationnel... Nous ne sommes pas des robots... Heureusement! ... Mais ce n'est pas une raison pour faire l'apologie de l'irrationnel. Apprivoiser le rationnel ne veut absolument pas dire "nous transformer en robots". La raison a amélioré de façon incomparable la qualité de vie de l'humanité. Son refus serait un retour en arrière, la porte ouverte à tout obscurantisme. Toutes les civilisations ayant opéré un retour vers l'obscurantisme (c'est possible!) ont précipité leur déclin.

  • Par cloette - 22/03/2015 - 15:46 - Signaler un abus Il faut réhabiliter l'irrationnel

    Qui n'est pas de l'obscurantisme mais bien au contraire l'intuition qui précède les grandes découvertes, qui est ce qui donne le génie et qui fait que l'homme est supérieur au robot , même le robot du futur celui qui sera "intelligent" . C'est vers l'irrationnel que l'humanité tend d'ailleurs ,avec une convergences des esprits

  • Par Anouman - 22/03/2015 - 16:23 - Signaler un abus Obsession du rationnel

    S'il y a une obsession du rationnel on ne la ressent pas dans la vie courante et encore moins chez les gouvernements du monde. D'ailleurs ce qui semble rationnel pour certains ne l'est pas pour d'autres.

  • Par bd - 22/03/2015 - 18:11 - Signaler un abus La raison se nourrit d'intuition

    @cloette C'est un tort d'opposer l'intuition à la raison. L'intuition est profonfément humaine et nous différencie à jamais des robot. L'irrationalisme c'est le voile sur la conscience, le REFUS de l'explication et non la recherche de la vérité... Y compris par la voie intuitive.

  • Par jurgio - 23/03/2015 - 01:02 - Signaler un abus Oui mais...

    La transcription numérique demeure une avancée. Son support apportera une facilité d'accès sans précédent. Mais la culture existera toujours puisque c'est ce qui nous reste d'une lecture ou d'une étude. Il sera à la charge des générations futures de conserver ce qu'elle pourra. Doit-on se plaindre de trop d'archives ? Peut-être mais nous avons tant perdu des documents d'autrefois ! Les écrits des auteurs antiques qui nous sont si précieux (trouver un nouveau papyrus est une joie) ne sont que des copies où il faut presque toujours traquer les fautes de main ou même les travestissements de la pensée originale. Et, puis, avouons que nous n'avons pas encore la tête à exploiter ce mode d'apprentissage ; ceux qui nous suivront seront sans aucun doute plus habiles que nous.

  • Par jurgio - 23/03/2015 - 01:15 - Signaler un abus @ Bernard JOUËT

    Pour le mot « futur », vous faites fausse route. J'ai déjà entendu ce propos qui le donne comme mauvais substitut de l'avenir et tout d'abord je l'avais cru. En réalité, le mot est bien français ! Non seulement les Normands sont partis pour l'Angleterre avec mais il est chez nous un adjectif depuis le XIIIe siècle (selon le Grand Robert) En latin futura signifie : les choses qui seront (arriveront) Il a été employé comme nom au moins depuis le XVIIe siècle (Bossuet : ...ils ont du futur une grande inquiétude. ) On le trouve aussi chez Balzac. Etc. Je pense que le futur est chargé , en effet, d'appréhension, d'incertitude tandis que l'avenir est plutôt optimiste, « radieux » Mais, de toute façon, merci de votre vigilance.

  • Par Bernard JOUËT - 24/03/2015 - 05:38 - Signaler un abus @jurgio

    Merci de votre message et de sa courtoisie. Je ne partage pas votre analyse. Que le mot soit français, je n'en ai jamais douté ; c'est l'emploi qui en est fait qui est fautif. Le participe futur latin a dû s'employer dans les hivernages grands-bretons bien avant l'arrivée des normands, mais cela n'indique pas son emploi comme substantif. Quand à "futura", neutre pluriel, il n'est substantivé que par une règle commune à tous les neutres pluriels aux cas directs : "iusta" peut signifier de fait "les actes légitimes", mais cela n'engendre pas le nom "les justes", au neutre, alors que l'adjectif existe bien... Dans "le roman de la rose", il est bien employé.. mais avec le sens grammatical ! Quant aux "autorités" qui sont citées, elles me laissent perplexe : Balzac, parce que, malgré sa place énorme dans notre littérature, il n'est pas un parangon d'écriture ; Bossuet, parce que la citation bien connue que vous reprenez (Littré) est un peu tronquée ; il a écrit "Il y en a qui ne prennent rien à coeur, qui se donnent à qui est présent et n'ont du futur aucune inquiétude", et là encore, le mot n'est employé qu'au voisinage d'un mot ("présent") auquel il s'oppose. Enfin, (pas la place !)

  • Par ELLENEUQ - 25/03/2015 - 09:28 - Signaler un abus @Bernard JOUËT

    Houla, vous allez loin ! 99% des bacheliers actuels ne savent pas ça et en plus ils s'en foutent. Ils continueront à supporter leur chanteur préféré, ce qui a le don de m'énerver, moi qui supporte mal la mauvaise orthographe et le vocabulaire appauvri de ma petite-fille et l'humeur de ma femme ! Mon fils, prof dans le supérieur a découvert avec effarement que 90% des bac + 5 ne connaissaient pas le verbe "encourir" et constaté plus de 5 fautes par page dans des travaux de normaliens supérieurs. Alors rideau !!! La culture désormais c'est wikipedia !

  • Par Geolion - 30/03/2015 - 16:56 - Signaler un abus La principale est oubliée...

    La principale est oubliée : l'islam.....

  • Par vangog - 01/04/2015 - 02:14 - Signaler un abus Il n'y a pas une mais des intelligences...

    La cyber-intelligence en est une, et sa suprématie est menaçante, comme le pensent Awkins et les autres "tres intelligents"...la pluralisme doit prévaloir en toute chose et la menace que fait peser la cyber-intelligence sur le monde est d'ordre économique et stratégique. Sa puissance est telle qu'il lui serait possible de détrôner toutes les autres intelligences, charismatiques, littéraires, artistiques, intuitives, médiumniques...en prétendant les remplacer, si elle était mise entre de mauvaises mains. Voilà pourquoi les hommes de cyber-pouvoir tiennent tellement à manifester leur générosité altruiste, afin de compenser leur hyper-conscience d'un pouvoir surhumain. Jusqu'au jour où...un homme de cyber-pouvoir n'aura pas leurs scrupules et en profitera sans vergogne.

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Jean-Michel Besnier est professeur d'Université à Paris-Sorbonne, auteur de Demain les posthumains (2009) et de L'homme simplifié (2012) aux éditions Fayard.

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Cyrille Bret, ancien élève de l'Ecole Normale Supérieure, de Sciences-Po Paris et de l'ENA, et anciennement auditeur à l'institut des hautes études de défense nationale (IHEDN) est haut fonctionnaire et universitaire. Après avoir enseigné notamment à l'ENS, à l'université de New York, à l'université de Moscou et à Polytechnique, il enseigne actuellement à Sciences-Po. Il est le créateur avec Florent Parmentier du blog Eurasia Prospective.

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Jérémie Zimmermann est le co-fondateur de l'organisation de défense des droits et libertés des citoyens sur Internet La Quadrature du Net.

 

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Michaël V. Dandrieux, Ph.D, est sociologue. Il appartient à la tradition de la sociologie de l’imaginaire. Il est le co-fondateur de la société d'études Eranos où il a en charge le développement des activités d'études des mutations sociétales. Il est directeur du Lab de l'agence digitale Hands et directeur éditorial des Cahiers européens de l'imaginaire. En 2016, il a publié Le rêve et la métaphore (CNRS éditions). 

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