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Au secours, les Lumières sont devenues folles : la dangereuse utopie d’une émancipation individuelle totale

L’émancipation est devenue une idéologie, alors qu’elle était depuis toujours, et qu’elle aurait dû rester, un processus de grandissement de l’humain.

Bonnes feuilles

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Au secours, les Lumières sont devenues folles : la dangereuse utopie d’une émancipation individuelle totale

Notre temps, qui cherche à réaliser l’Émancipation des Lumières, ou la Modernité, en effaçant tout enracinement, produit des sociétés analogues à celles dont les communistes avaient rêvé. Les pays d’Occident, à des degrés divers selon les cas, sont en train de réaliser un projet qui ressemble fort à celui de Marx. La postmodernité agit aujourd’hui, dans certains pays dont la France et dans l’Europe institutionnelle, comme une idéologie qui se plaque sur les peuples de façon trop souvent artificielle et forcée.

Nous finissons par vivre le même déchirement que ces pays traditionnels obligés de s’occidentaliser par la volonté des élites et la course du temps, en résistant farouchement et désespérément à des mesures qui leur paraissent hors de proportion avec leurs attentes présentes. Nous sommes tenus de nous émanciper à marche forcée, comme si nous étions des enfants en cours de dressage, ou les sujets d’un despotisme prétendument éclairé – il suffit de voir avec quelle hâte, quelle détermination fanatique, l’administration européenne impose le gender dans tous ses pays. Dans ces situations, les opposants sont considérés comme des ennemis, parce que la pensée de l’émancipation est devenue une idéologie. Alors qu’elle était depuis toujours, et qu’elle aurait dû rester, un processus de grandissement de l’humain, tâtonnant et interrogatif, soucieux de ses excès possibles.

Nous sommes à un moment de l’histoire où l’élan émancipateur nie toutes limites qui pourraient lui être érigées – lui qui est fait précisément pour se trouver et se donner des limites, puisqu’il représente seulement l’une des deux faces opposées de la médaille humaine. Ce moment commence en France en 1793. Ailleurs, les courants émancipateurs, comme les Lumières écossaises, ont bien compris à quelles perversions pouvaient conduire l’individualisme et la maîtrise absolue de l’homme sur lui-même et sur la nature (il suffit de lire Ferguson ou Hume, qui cherchent aussitôt les limites du processus de progrès dont ils vantent les mérites). Mais les Lumières françaises s’instaurent comme rupture totale – l’ancien monde est entièrement mauvais. Le totalitarisme a commencé là. Sans lui, le processus à présent se poursuit.

L’origine du jacobinisme – qui sera producteur de totalitarisme –, est le postulat apparu au XVIIIe siècle selon lequel, jusqu’à présent, les hommes ont vécu dans des conditions anormales qu’il faut corriger. C’est l’idée que l’on peut littéralement dénouer le drame historique… Chez les Soviets, lors de la Grande Terreur de 1937‑1938, 767 395 personnes furent caractérisées comme « gens du passé » et exécutées ou déportées. La France est l’initiatrice : berceau de la grande transfiguration humaine qui n’a pas renié ses intentions, les habitants de Vendée et de Lyon furent massacrés en masse comme gens du passé. Le fait même de définir les adversaires exclusivement par leur retard dans le processus historique caractérise aussi bien le totalitarisme communiste que les sociétés occidentales d’aujourd’hui : « Ces crimes sont l’expression d’une pensée obscurantiste », dit François Hollande pour décrire les exécutions d’Occidentaux par l’État islamique. Autrement dit, dans notre vocabulaire, « moderne » a bien le sens de « bon ». Il faut noter au passage que la langue du Meilleur des Mondes d’Orwell présentait les mêmes caractéristiques – l’ancien y était aussi synonyme d’obscur ou de mauvais. L’interruption qui s’établit entre l’ancien et le présent est radicale : il s’agit d’une rupture de monde. Aujourd’hui, nous vivons précisément dans cette rupture de monde.

Extrait de "La haine du monde" de Chantal Delsol, publié aux éditions du Cerf.  Pour acheter ce livre, cliquez ici.

 
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  • Par Deudeuche - 06/02/2016 - 10:37 - Signaler un abus Merci Chantal

    Le progrès ne saurait tolérer "l'humain" et déconstruit au nom des avancées. Avancée vers quoi? On s'en fout!

  • Par cloette - 06/02/2016 - 12:10 - Signaler un abus Je suis optimiste quand même

    Oui il y a danger de totalitarisme, mais le totalitarisme ne tient jamais attention à l'effet boomérang qui revient en pleine figure .

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Chantal Delsol

Chantal Delsol, philosophe, membre de l'Institut, poursuit une oeuvre majeure à la croisée de la métaphysique et du politique. Elle est l'auteur de nombreux ouvrages aux éditions du Cerf dont "Le Nouvel âge des pères" (2015), "Les pierres d'angles" (2014) et "L'âge de renoncement" (2011).

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