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Assemblée Générale des Nations Unies : l’ONU et les dévoiements de la "cosmopolitique"

La 73e session de l'Assemblée générale des Nations unies s'est ouverte le 18 septembre. Retour sur cette institution.

United Nations

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Assemblée Générale des Nations Unies : l’ONU et les dévoiements de la  "cosmopolitique"

 Crédit DON EMMERT / AFP

Depuis le 18 septembre 2018, la 73e session annuelle de l'Assemblée générale des Nations unies est ouverte. Cette semaine, les représentants des Etats membres enchaîneront leurs discours, débitage de généralités à caractère philanthropique pour les uns, étalage de propos hostiles et agressifs pour les autres. En toile de fond, les interrogations des dirigeants occidentaux sur la force et l’avenir de l’« ordre international libéral », le cynisme éhonté des régimes liberticides et l'hypocrisie du plus grand nombre.

Si les thuriféraires de l’ONU se réfèrent volontiers à l'ancien idéal cosmopolitique, l’organisation mondiale de sécurité collective n'a pas grande légitimité, moins encore d'efficience. En marge de ce forum international, certes irremplaçable, les puissances occidentales doivent privilégier leurs instances propres.

 

Une antique aspiration à l’ordre universel

De prime abord, il importe de souligner le rôle de l'ONU en tant que forum de sécurité collective. La rotondité de la Terre, le fait que nous vivions dans un « monde plein » (Pierre Chaunu) - sur les plans politique, économique et démographique -, la densité des interdépendances qui relient lieux et espaces requièrent un système international un tant soit peu institutionnalisé. De fait, les seuls liens bilatéraux entre les nations, la tenue ponctuelle de sommets entre chefs d’Etat et de gouvernement ou l’expansion des flux ne sauraient suffire à fonder un ordre international minimal. 
 
Plus généralement, le seul jeu des échanges et les espoirs investis dans la « paix par le commerce » ne peuvent garantir la stabilité mondiale. Déroute philosophique du XIXe siècle, le déclenchement de la  Première Guerre mondiale aura amplement démontré le fait : l’existence de solides institutions internationales et le développement de règles de droit sont nécessaires à l'ordonnancement des relations entre les différentes unités politiques de la scène mondiale.
 
Par ailleurs, l’établissement de la SDN puis de l'ONU s'inscrit dans le prolongement du noble et antique idéal cosmopolitique, irréductible à un multiculturalisme plat. Au lendemain de la geste d’Alexandre le Grand qui inaugura l’ère hellénistique, les philosophes stoïciens en appelaient à une cité universelle, ouverte aux hommes et aux dieux. Dans une certaine mesure, l’Empire romain et la Pax Romana traduisirent concrètement une telle vision, cette forme de « cosmopolitique » constituant le soubassement du droit des gens (le jus gentium). 
 
Au Moyen-Âge, l’idée de Chrétienté renouvela l’aspiration à l’unité. Idéalement, les royaumes, principautés et fiefs de l’Ancien Occident formaient les parties d'une Respublica Christiana ouverte sur la patrie céleste. Alors même que la Rome antique vacillait sur ses bases, Saint Augustin s’était fait le penseur de cette république chrétienne à dimension universelle et eschatologique (cf. « La Cité de Dieu », 412-426). Malheureusement, la longue lutte du Sacerdoce et de l’Empire, au fil du XIIIe siècle, épuisa ces deux pouvoirs et l’idée même de monarchie universelle. 
 
Les princes et Etats territoriaux entrèrent alors dans un long affrontement pour la suprématie, phénomène comparable à ce que l’histoire chinoise nomme le temps des « royaumes combattants ». Soucieux de maintenir un ordre politique chrétien, les scolastiques espagnols (Francisco de Vitoria, Francisco Suarez), modernes héritiers de l’aristotélico-thomisme, et les théoriciens du droit des gens (Hugo Grotius, Samuel von Pufendorf) reprirent les idées et représentations du Moyen-Âge. Dans leur pensée, l'existence d'une « société générale du genre humain » constituait  le présupposé du droit naturel dont les règles obligeaient les souverains, moralement et religieusement. 
 

Les limites de la sécurité collective

Au XVIIIe siècle, les projets d'union et de paix perpétuelle, celui d'Emmanuel Kant principalement (1795), foisonnèrent. Bien que la « révolution scientifique » du siècle précédent ait mis à mal la vision du monde comme Cosmos ou Création, ces projets récapitulaient  l’héritage historique, philosophique et théologique de l’Antiquité et du Moyen-Âge. Ils inspirèrent les systèmes de sécurité collective du premier XXe siècle,  mais aussi la formation de l'OTAN et de l’Union européenne, ces instances euro-atlantiques se référant aux principes de ce que l’on nomme, non sans emphase, l’« ordre international libéral ». 
 
Ainsi l'opus philosophique de Kant était-il le livre de chevet de Woodrow Wilson, le président américain à l'origine de la Société des Nations (SDN). A la fin de la Première Guerre mondiale, l'enjeu était de passer de la théorie à la praxis, la fondation de la SDN constituant l’objectif ultime de la Conférence de la Paix (Paris, 1919). Au-delà des contingences historiques, son échec s’explique par le fait qu’un système de sécurité collective, en dernière instance, repose sur la bonne volonté des nations en général, des grandes puissances en particulier. 
 
Si la SDN fut comparée à « un parlement sans épée », l'ONU combine idéalisme et réalisme. Dans sa vision d'une paix universelle assurée par la règle de droit et la sécurité collective, Franklin Roosevelt prit en compte les rapports de puissance entre les nations. Le statut inégalitaire entre les membres permanents du Conseil de sécurité et les autres États reflète la hiérarchie des nations et leur inégale contribution à l'ordre international. Conformément au précepte selon lequel on a des droits à proportion de ses devoirs, le privilège du veto est la contrepartie du surcroît de responsabilités qui reposent sur les épaules des membres permanents. La jouissance d’un tel statut international implique normalement le sens de l'universel.
 
 
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Jean-Sylvestre Mongrenier

Jean-Sylvestre Mongrenier est docteur en géopolitique, professeur agrégé d'Histoire-Géographie, et chercheur à l'Institut français de Géopolitique (Université Paris VIII Vincennes-Saint-Denis).

Il est membre de l'Institut Thomas More.

Jean-Sylvestre Mongrenier a co-écrit, avec Françoise Thom, Géopolitique de la Russie (Puf, 2016). 

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