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Anatomie d’un phénomène : pas besoin de voler les photos de M et Mme Toutlemonde nus, contrairement aux stars, les anonymes en publient en masse sur internet

Si on ne sait pas combien de personnes postent des images d'elles nues, tout un chacun pourrait se laisser tenter. On sait par ailleurs que beaucoup possèdent des photos d'eux nus, qu'il s'agisse de selfies ou de photos prises par leurs partenaires. Et les femmes sont les premières concernées.

Ta mère en fourrure sur la toile

Publié le - Mis à jour le 5 Septembre 2014
Anatomie d’un phénomène : pas besoin de voler les photos de M et Mme Toutlemonde nus, contrairement aux stars, les anonymes en publient en masse sur internet

Beaucoup de personnes possèdent des photos d'elles nues. Crédit Reuters

Atlantico : Après la publication des photos de Scarlett Johansson nue en 2011, ce sont les photos de Jennifer Lawrence qui ont fuité le 31 août 2014. Plus d’une trentaine de stars se seraient fait dérober des photos-dont certaines très coquines- sur leur téléphone portable ou leur compte iCloud. Si les stars sont généralement victimes de hackers, parmi les anonymes, combien sont-ils à s'exposer volontairement nus sur Internet ? Où trouve-t-on ces photos, sur quels types de sites ?

Christophe Colera : Les célébrités postent des photos dénudées sur des réseaux sociaux comme Twitter (comme l'avait fait Lady Gaga) ou Instagram (Rihanna récemment).

Il y a des sites spécialisés dans les images ou vidéos de célébrités nues, qui collectionnent les photos trouvées dans les journaux ou dans des films etc., certains exposant même des fausses photos qui sont des montages réalisées à l'aide de Photoshop. 

Ensuite tout un chacun peut être tenté de faire cela. Beaucoup le tentent même sur des réseaux sociaux qui interdisent la nudité comme Facebook, dans le but de briser le tabou.

Il faut distinguer (ce qui n'est pas toujours possible) les gens qui postent volontairement des photos d'eux et ceux dont leurs proches ou "ex" le font pour eux, avec leur consentement, leur demi-consentement, ou sans leur consentement du tout.

On a beaucoup parlé en 2013 du Revenge porn par exemple, les gens qui balançaient des photos ou des vidéos de leurs exs nu(e)s pour se venger. Le Daily Mail britannique racontait cette anecdote rapportée par le San Francisco Chronicle du 22 janvier 2013 à propos du site Texxxan.com : une mère de 27 ans , Kelly Hinson, aux alentours de la mi-janvier, faisait du shopping dans un supermarché Walmart quand un inconnu est venu vers elle pour lui dire "tu es Kelly n'est ce pas ?". Et il lui a expliqué qu'il a sauvegardé sur son ordinateur des photos d'elle nue prises par son dernier petit ami. Le site mentionnait son lieu de résidence et divers éléments "trash" (comme le fait qu'elle aurait tenté d'avorter "avec un cintre rouillé" -sic-). Elle est allée au commissariat de police, puis elle a consulté deux avocats, mais sa plainte n'a pas été prise en considération. On lui a expliqué qu'il n'y avait rien à faire, d'autant que Kelly Hinson ne peut même pas se retourner contre l'auteur des photos qui s'est suicidé deux mois avant leur publication (de sorte que celles-ci circulent désormais indépendamment de lui).

Quelle est ampleur du phénomène ? Et quelles sont les catégories de population qui sont concernées par ce genre de pratiques ?

Christophe Colera : On a peu d'éléments sur le nombre de gens qui postent des photos d'eux nus volontairement, car la plus grande opacité tourne autour de ce sujet - les gens ne répondent pas sincèrement aux questions des interviewers là-dessus. J'avais quand même pu faire une enquête qualitative chez des lycéennes il y a 3 ans. On voyait que la tendance à se dénuder sur des réseaux sociaux correspondait à deux profils : soit des filles timides, qui sortent peu en boîte, qui parlent peu et qui se mettent ainsi en valeur par l’image ; soit des filles qui ont un profil psychologique plus extraverti que la moyenne.

Michelle Boiron : C’est d’abord fondamentalement féminin. Aujourd’hui et de manière consentante, elles décident de se filmer nues et  diffusent les images sur Internet.

A l'heure actuelle, tout le monde peut se montrer grâce aux réseaux sociaux. Nos photos, nos images nous échappent dès qu’elles sont sur le Net.  Ce qui était réservé avant aux stars et hommes célèbres s’étend à tout le monde et donne ainsi le sentiment d’exister.

Nous sommes dans un monde où l’image prime sur tout le reste. " Le poids des mots, le choc des photos " : le slogan bien connu d’un magazine tout aussi connu! Il était précurseur à l’époque. Aujourd’hui, il reste surtout l’image, mais quelle image ? Le grand sport est de se montrer.  Où ? Avec qui ? Dans quel lieu ? Et dans quelle tenue ? Y a-t-il une limite ?

La confusion entre vie publique et vie privée s’étend à l’image. Il n’y a plus beaucoup d’intimité pour le commun des mortels; quant aux stars, c’est la traque permanente. Certains se font plus discrets que d’autres. On arrive néanmoins à leur voler quelques moments intimes.  On fête en ce moment l’anniversaire de Brigitte Bardot : elle a été en son temps assaillie et littéralement victime des photographes. En ce sens, ce n’est pas un phénomène nouveau.

Ce qui est nouveau, c’est que se généralise la diffusion de photos privées en photos divulguées sans accord. C’est dans un premier temps, en tout bien tout honneur, réalisé par les proches pour en rire et projeter ensuite sur des sites et réseaux sociaux. Cela prend de l’ampleur car l’image se répand comme une trainée de poudre sans consentement. Votre image ne vous appartient plus. 

 

 
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  • Par cpamoi - 03/09/2014 - 18:59 - Signaler un abus Sexualisation de la société.

    La sexualisation du monde occidental est la continuité logique du culte du corps né aux USA, et propagé en France par mai 68. Les promoteurs se délectaient d’une doctrine permettant de coucher avec de jeunes et jolies filles, lesquelles ne pouvaient refuser sous peine de paraître « réac » et « vieux jeu ». Rome s’est effondré au milieu des orgies. Nous en prenons le chemin. La sexualisation de la société, la permissivité grandissante, vont de pair avec l’éclatement de la cellule familiale. Eclatement dont les jeunes générations assumeront le fardeau : on ne réchappe pas d’une société qui promeut l'insécurité affective.

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Christophe Colera

Christophe Colera est sociologue et anthropologue.

Il a écrit La nudité pratiques et significations, éditions du Cygnes 2008 et Les tubes des années 1980 (Cygnes, 2013)

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Michelle Boiron

Michelle Boiron est psychologue clinicienne, thérapeute de couples , sexologue diplomée du DU Sexologie de l’hôpital Necker à Paris, et membre de l’AIUS (Association interuniversitaire de sexologie). Elle est l'auteur de différents articles notamment sur le vaginisme, le rapport entre gourmandise et  sexualité, le XXIème sexe, l’addiction sexuelle, la fragilité masculine, etc. Michelle Boiron est aussi rédactrice invitée du magazine Sexualités Humaines

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